Diverses réactions et témoignages envoyés pour un CR de la rencontre avec Paul NIZON et Diane MEUR du 15 fev 06

pour laquelle plus de 100 personnes se sont entassées dans la salle 3 de l’Université de Savoie.
De Fadette Francillon :
« Tu as eu parfaitement raison, Jacques, de faire lire Paul Nizon, en prélude, dans sa langue maternelle, considérée à tort comme dure, abrupte, agressive (cf. les vociférations hitlériennes) et d’inviter à sa suite, la traductrice Diane Meur, primesautière, légère, souriante. La fluidité présidait aux deux langues – sans doute, celle des ruisseaux parisiens du petit matin…
« …J’ai dit à Paul Nizon et à Diane Meur que traduire est un problème de rythme. Ils étaient entièrement de mon avis. Il faut y ajouter « La lettre et l’esprit ». Une traduction qui respecte le mot à mot n’est pas forcément bonne, cela a été dit (cf. la rencontre avec Bernard Hoepffner) Il faut re-créer une ambiance, camper des personnages, respirer un même rythme que l’auteur. Diane fait cela merveilleusement. Elle est en symbiose totale avec l’esprit de Paul Nizon… Merci pour cette soirée. Moult amitiés. A.F.Francillon»
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De Michel Latour :
J'aimerais vous dire combien je suis ravi d'avoir participé à la soirée de mercredi 15 février en présence de Paul Nizon. Je ne connaissais pas cet écrivain et c'est grâce à Diane Meur que j'ai été amené à le lire. Quand je dis lire, il ne s'agit que de trois écrits, un petit livre sur Goya, "Figurants Fugitifs", "Chien" et "La Fourrure de la Truite". Les deux derniers sont des romans qui m'ont impressionné comme je l'avais été à la lecture de Thomas Bernhard, auquel d'ailleurs Nizon a fait allusion.
Certainement vous devez être satisfaits du succès de cette réunion par la quantité et la qualité des participants. Sans doute par la faute de la quantité, le débat fut-il parfois confus, peut-être trop dense ou trop général ? En fait il n'y eut presque pas de discussion sur "La Fourrure". Je crois qu'il est vain de s'étendre sur le dilemme de l'identification du narrateur/héros avec l'auteur. Disons une fois pour toutes que l'auteur n'a fait que créer, et en toute innocence, le héros qui n'est, évidemment, pas lui mais qui émane, simplement, de lui, qui marche avec lui, à côté de lui. Nizon écrit, d'ailleurs, selon son aveu, en marchant, avec, bien sûr, Stolp avec qui il est en perpétuelle discussion et constante observation de ce qui les entoure. Ils n'inventent rien. J'aurais aimé que l'on aborde les rôles de Carmen cette femme émouvante, de Ghislaine, l'amie de la tante, de la présence des deux tenanciers de la laverie qui ressemblent beaucoup à ceux de "My beautiful laundrette", et à propos du cinéma, des allusions à "Une journée particulière"…Les passages oniriques, et puis la fin du roman, surréaliste.
Peut-être ne faut-il pas trop faire appel à des citations. Paul Nizon lisant un petit passage en allemand aurait fait plaisir aux germanistes. Là, c'était trop long. La pauvre Diane, ensuite, ne savait où s'arrêter. Puis, il y en eu quatre ou cinq autres, adaptées, certes, mais étirées, et qui n'appartenaient pas à la "Fourrure de la Truite".
On ne pense pas quand on lit un ouvrage traduit, au rôle important, voire déterminant de la traduction. Les interventions sur ce sujet ont été très intéressantes. Je dois ici rendre hommage à l'éclairage que nous a apporté, avec beaucoup de pertinence, une souriante Diane Meur, capable de se démultiplier, comme Don Juan, dit Albert, le perfide.
Encore une fois je vous dis bravo pour cette chaleureuse séance.
Amicalement à vous. Michel Latour
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De Gunda Michellier :
Cadeau superbe qui nous a été offert par l’Oeil ce 15 Février 2006
Paul Nizon a beaucoup apprécié le travail préparatif de Monsieur Charmatz et les nombreuses interventions des adhérents.
Le portrait et l’oeuvre ayant été largement distribués et évoqués quelques remarques complémentaires suite à cette soirée :
L’envie de devenir écrivain remonte à l’adolescence. A l’époque son père ne vit déjà plus,
terrassé par une longue maladie. Paul assurera la responsabilité familiale à partir de l’age de douze ans. Il est courageux et il le prouve plus tard quand il maîtrise le chaos de son expérience existentielle. A côté de ça, il est contemplatif et rêveur. Et de cette contemplation, de ces choses que ses yeux et ses sens lui rapportent, se libère la volonté d’une narration.
Raymond Federman, scientifique littéraire américain voit en Paul Nizon l’exemple d’une nouvelle littérature d’auteurs du 20e siècle, de Beckett à Handke qu’il définit ainsi :
« Dans un période où le monde semble devenir incompréhensible, un certain nombre de poètes, auteurs, artistes commencent à comprendre, que le monde réel se situe ailleurs… Il s’agit d’un monde que nous ne connaissons plus, que nous sommes obligés d’imaginer, d’inventer. A partir de maintenant le monde sera recrée à travers le langage, - à travers l’alchimie du verbe. Il s’agit d’une auto-réflexion, d’un processus de narration qui chez Paul Nizon s’approche de l’autobiographie et de la fiction.
Lui-même nous dit qu’il se sent proche de Robert Walser dans lequel il découvre ses propres faiblesses. Une grande amitié le lie à Elias Canetti qu’il rencontre souvent à Londres. Le « livret de l’amour «, journal 1973-1979, évoque la comparaison de son écriture avec Thomas Wolfe, auteur dans lequel il se retrouve, mais aussi dans Kafka, Tolstoi.
Paul Nizon est sur le plan de réussir sa percée européenne. En France Actes Sud vient de publier plusieurs œuvres et il y en a d’autres qui sont en préparation comme le « livret de l’amour, journal de 1973-1979. Ces publications se font en parallèle avec l’Allemagne.
Avec les dernières traductions il s’appuie sur Diane Meur qui a su comme personne ( je lui connais déjà 4 traducteurs différents) rentrer en symbiose avec son écriture, une écriture qui se souvient du présent le réinvente afin qu’elle crée de la littérature et de la vie. Gunda Michellier
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D’Alice Chartier :
Je suis sensible à cette écriture, de l’orchestration de son auto biographie, sans jamais sombrer dans les redondances de la justification, ni de l’analyse psychologique de ses comportements récurrents avec les femmes par exemple, ni du romanesque, ni de l’introspection. Un regard tactile, un funambule… Bien compliqué de rester dehors et dedans.
Alice Chartier
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Bernadette Falquet et Antoine Tarrabo ayant envoyé des comptes-rendus qui se recoupaient, les voici mêlés :
« Lecture de « La fourrure de la truite » pour ouvrir la séance, en allemand d’abord par P.Nizon, suivi de la traduction par Diane Meur. (Passage choisi par J.Charmatz et P.Nizon sans se concerter
J.C. explique :
Ce passage met en scène un quartier populaire (épicier arabe) et ce sont ceux que Nizon aime, il expose un dialogue avec les morts et se finit sur cette fascination des éboueurs qui « font surgir au raz des trottoirs ces sources cristallines pour nettoyer les caniveaux », spectacle qui, en France, réjouit l’écrivain(métaphore du nettoyage du corps et de l’esprit) Dans son roman « Immersion » un des problèmes abordés est : comment vivre en écrivain indépendant ? Nizon aurait dû rester critique d’art à Zürich, or il a tout abandonné, son pays, sa famille. Certains passages montrent la recherche éperdue de travail pour survivre, libre, quand il s’est aperçu qu’il ne pouvait plus vivre en Suisse où règne « le gris du fric aseptisé qui n’est que la peur de l’avenir ». Ce qu’il y a d’original dans cette écriture romanesque, c’est que P.Nizon s’est inscrit dans une sorte de marginalité (cf. « Le Chien ») à laquelle il résiste par l’écriture. Cet homme est un marcheur, il décrit les rues de Paris d’une manière extraordinaire (une déambulation de 16 pages dans un de ses romans) mais la marche fait aussi « marcher l’écriture », titre d’un de ses livres. Ce qu’il également, ce sont les femmes, toutes les femmes, les intellectuelles comme les bourgeoises et les prostituées :celles-ci ont en elles une sensualité vivifiante, joie de l’écriture. P.Nizon a du mal à se fixer. Critique d’art (dans son roman « Stolz » le héros Yvan Stolz travaille, comme l’auteur l’a fait lui-même, pour une thèse sur Van Gogh). Van Gogh et Soutine sont ses inspirateurs parce qu’ils inscrivent une vie bouillonnante dans des objets ou des êtres ordinaires. Les écrivains qui l’ont marqué : Frisch, Canetti. Il a un regard puissant, n’est jamais dans le jugement, regard à la fois de peintre et de musicien.
Paul Nizon :
Au début j’avais une certaine amitié pour Frisch mais je n’aimais pas assez son travail. Ce n’est pas lui qui m’a influencé, de plus il essayait de trouver en moi un disciple ! Or nous n’avions pas grand chose en commun. Quand à Canetti, nous nous sommes fréquentés mais il était plutôt un sociologue, un essayiste. Nous travaillons dans des domaines très différents. Malcom Lowry(« Au dessous du volcan ») est un des écrivains qui me sont les plus proches ainsi que Thomas Wolfe l’américain. J’explique ce affinités dans mon journal dont le 1er tome est « l’envers du manteau »(années 80). Ce journal, qui va être publié petit à petit, va s’étendre sur 50 ans. Vient de paraître le choix des années 60-70 intitulé : « Les premières éditions des sentiments ».
Question :
Ecrivez-vous des romans ou de l’autofiction ? êtes-vous un écrivain du « Je » ou du « Il » ?
P.N. :
« Stolz »(dont est lu un extrait) est un acrobate. Il est écrit à la 3ème personne le narrateur est inventé comme dans « Chien » dont le personnage est un clochard, je ne le suis pas moi-même ! Bien sûr je me suis toujours fondé sur la vie vécue, mais ma vie comme biographie ne m’intéresse pas du tout. J’écris certes, à la 1ère personne, mais, paradoxalement, on me reproche parfois de ne pas dire suffisamment de choses sur ma vie. J’écris sur ce que j’ai observé. L’auteur est une éponge qui se nourrit de tout, c’est pourquoi je n’écris pas dans les cafés parce que tout rentre en moi et c’est trop dur aussi pour moi d’écrire à la maison parce que je suis trop perméable. Dans mon atelier je ferme la porte et je redeviens un arpenteur. J’ai eu jusqu’à 20 ateliers pour écrire dans Paris.
Q.:
Quel est le rôle de la musique dans votre écriture ?
P.N. :
La musique était omniprésente dans mon enfance et il fallait que je m’en protège parce que j’étais si sensible. La structure de mes livres, j’aime bien la définir comme une partition, partition de l’existence. A partir de 16,17 ans je savais que j’étais un écrivain, j’écrivais sans cesse mais je ne trouvais pas ma catégorie, je notais sans cesse mes états d’âme. Après le baccalauréat j’ai accompli un voyage « initiatique » en Calabre et Sicile. Le sud était alors sous la terreur de grands bandits. Finalement je me suis rendu compte que je n’étais pas encore vraiment écrivain. Après deux ans j’ai senti que j’avais besoin de faire des études et j’ai choisi, je ne sais pas vraiment pourquoi, l’Histoire de l’Art .
Q. :
Vous avez écrit que c’est à Rome que vous êtes devenu écrivain.
P.N. :
Oui. J’ai pris grand plaisir à la vie italienne. (cf. « Canto » et « Marcher à l’écriture ») Cela a aussi à voir avec l’enfance. Dans le petit quartier bernois de mon enfance à Paris, il y avait beaucoup d’italiens. Ils étaient plus vivants, plus chaleureux que les suisses, corsetés, où l’on n’a pas coutume d’exprimer ses sentiments.
Un lecteur :
Votre source d’écriture a beaucoup à voir avec l’érotisme. Une allée et venue entre Eros et Thanatos ?
P.N. :
J’étais obsédé du désir d’écrire une vraie, une grande littérature où l’existence humaine se révèle. Ce qui compte c’est l’œuvre d’art, autrement il n’y a rien. Importance de Nietszche. Je suis un angoissé heureux.
Un lecteur :
Y a-t-il chez vous une espèce de parenté avec Henry.Miller.
P.N. :
Je suis plutôt dans cette famille, c’est vrai ; mais moi je n’ai pas le mysticisme de l’érotisme qu’il présente.
Q. :
Est-ce que « La fourrure de la truite » représente un aboutissement ?
P.N. :
Dans « Marcher à l’écriture » qui vient des leçons que j’ai données à Francfort, écrit deux ou trois ans après « l’Année de l’amour », le lecteur est pratiquement, en lisant, dans le processus de l’écriture, alors que la « Truite » est de pure fiction, avec beaucoup de dialogues, le tout plus léger avec bien sûr des bribes de ma vie (l’appartement de ma tante). Avec l’aspect sombre, mélancolique mais aussi une drôlerie qui m’a fait rire en écrivant. Rien n’était prévu. L’écriture m’a emmené quelque part, dans la dissolution divine.
Q. à Diane Meur :
Traduire un auteur qui écrit en allemand mais qui maîtrise le français ne doit pas vraiment faciliter la liberté du traducteur ?
D.M. :
C’est vrai que je m’incline quand Paul Nizon me demande quelque chose, choisit une formule. Il y a même des variantes qu’il a voulues par rapport à la version en allemand ! Je suis un peu inquiète alors pour ma réputation de traductrice ! Parfois la version est loin du texte parce que c’est ce qu’il a choisi. La difficulté de ce texte c’est sa fluidité. On ne fait plus attention aux mots ; c’est immédiat, ainsi, cela va de plus en plus vite et c’est ce qui est difficile à rendre.
Une lectrice germanophone :
Je trouve que parfois vous avez sublimé le texte original.
P.N. :
Par rapport à la Suisse, je suis dans une tradition, bien sûr. Robert Walser, que j’ai lu étant jeune, n’était plus du tout à la mode. Je l’ai lu, je ne sais pas si j’ai compris mais ça m’a terriblement imprégné. J’étais aussi marginal dans la littérature suisse, parce que tout était enfermé dans un espace hermétique, contraint : les écrivains étaient instituteurs, professeurs, avaient des fonctions officielles et l’écriture sauvage n’était pas possible. C’est aussi une des raisons pour lesquelles j’ai quitté mon pays. Un véritable écrivain est un exilé.
Q. :
Est-ce que vous êtes fasciné par les êtres qui mènent une double vie ?
P.N. :
Oui je suis fasciné mais je ne sais trop pourquoi. Cette alliance avec l’avant-garde des artistes de mon temps était très importante. C’est cela qui m’intéressait, avec quoi j’avais un lien artistique. Pour Van Gogh ce qui m’a retenu c’est ce qu’il a fait, s’accrocher par les moyens du dessin pour ne pas disparaître. Cette passion totale pour laquelle on donne sa vie. C’est une longue marche (comme pour moi) vers quelque chose. J’appartiens à ces écrivains qui font une œuvre et pas des livres parce que finalement les livres ne m’intéressent pas tellement.
Q. :
Vos premiers rapports avec les éditeurs ?
P.N. :
Etudiant, j’étais marié, père de famille, je portais trop de choses. Après lorsque j’étais assistant dans un musée, c’était mieux et on m’a consulté pour éditer un choix de lettres de Van Gogh. Après une conversation pour ce travail l’éditeur a pris mon premier livre et je suis resté chez lui. Aujourd’hui c’ets beaucoup plus difficile pour le auteurs puisque les maisons d’éditions ne visent que la rentabilité et plus la qualité avant tout.
Q. :
Un écrivain comme vous peut es relire en allemand et également le lendemain se relire en français dans une traduction : est-ce que son livre lui fait le même effet ?
P.N. :
Oui. Quand je lis mon livre dans la traduction de Diane je pense que c’est mon livre. C’est tout.
Q. :
Pourquoi n’avez-vous pas écrit en français, puisque vous le pouviez ?
P.N. :
Peut-être l’aurais-je fait si j’étais arrivé plus jeune à Paris. Je craignais aussi de perdre ma langue parce que j’entendais du français sans cesse, ma femme était française, mon fils aussi. Peut-être le français est-il entré dans mon allemand ?
Q. :
Comment un écrivain comme Diane peut-il traduire des textes si différent des siens ?
D.M. :
On entre dans un autre univers, on ne projette pas son ego partout, on ne mélange pas tout. On travaille, c’est un dossier qu’on referme après. Finalement, c’est peut-être plus facile quand c’est éloigné de soi.
Q. :
Lorsqu’un écrivain trouve que sa traduction peut se lire comme un allemand lit le texte original, est-ce que c’est la traductrice qui en a le mérite ou est-ce parce que l’écrivain est universel ?
P.N. :
Sans doute les deux.
Q. :
Vous parlez beaucoup des personnages populaires. Avez-vous à cœur qu’ils vous lisent ?
P.N. :
Non, pas du tout. Je suis plutôt élitiste pour ce qui concerne l’art, mais j’aime mieux vivre avec les gens simples, spontanés. De toute façon, quand j’écris, je ne m’adresse à personne. L’attente de celui qui vous lira, ça peut vous limiter terriblement.
Q. :
Un traducteur, Bernard Hoepffner, invité par l’ŒIL, disait la semaine dernière que la traduction vieillissait, alors que le texte ne vieillit pas.
D.M. :
Peut-être parce que le traducteur se conforme plus à l’air du temps, parce que il est plus à l’écoute de la langue de son époque que le créateur attentif, lui, à sa propre langue, celle qu’il se forge.
Q. :
Est-ce que vous êtes en correspondance avec un écrivain contemporain ?
P.N. :
Oui, nous sommes ainsi avec Peter Handke depuis 1970. Nous échangeons nos impressions , nous avons beaucoup de choses qui nous séparent mais aussi des choses en commun. Moi ce que j’ai introduit dans la littérature allemande c’est le subjectivisme au moment où régnait la littérature engagée et lui a écrit « Dans la tour d’ivoire ». Il est un utopiste mais moi je suis un type profondément pessimiste qui éclate parfois dans la lumière. Mon vrai rival c’est Peter Handke.
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La Librairie GARIN, représentée par Martine Convers, a vendu ce soir-là, (outre tous ceux qu’elle a vendu dans sa librairie, avant et après la rencontre) 42 livres de Paul Nizon et de Diane Meur, que les lecteurs ont eu le plaisir de faire signer par leurs auteurs.