CONFERENCE : ROBERT MUSIL EST PARMI NOUS

Ce 2 octobre 2008, Patrick Longuet nous a fait une nouvelle fois l’honneur de nous parler de littérature. Et quelle littérature ! P. Longuet décidé de s’attaquer à l’un des plus grands romans du XXème siècle : L’Homme sans qualités de Robert Musil. Dire tout serait une gageure et telle n’est pas l’intention de Patrick Longuet mais comme à son habitude, de nous éclairer, à partir de sa lecture personnelle, les idées majeures qui composent cette « somme romanesque ».
Après un bref rappel du contexte historique et de la biographie de notre auteur, nous voici engagés dans une conférence qui ne sera, certes, pas évidente, mais enrichissante, car parler de L’Homme sans qualités, c’est parler de l’homme dans ses bons comme dans ses mauvais côtés, c’est parler de l’existence, de la vie.
L’intervention débute par une mise en perspective du roman : « Vienne comme conscience de tout ce qui se fait et se dit dans le monde ». Vienne 1900 représente la vitrine intellectuelle et culturelle du monde européen. Ainsi, L’Homme sans qualités fait état d’un univers sophistiqué composant le récit comme un vitrail mettant en lumière tel ou tel aspect de l’histoire, ou tel personnage. La « lanterne magique » joue à plein, éclairant le récit d’une lumière franche, brillante, éclatante ou optant pour une lumière sombre, noire. Ces éclats d’images sont comme la palette du peintre, elles composent et décomposent des éléments de l’histoire et de l’Histoire construisant de cette manière, « l’univers romanesque » de notre roman. Le propos sera donc nécessairement dense mais incomplet d’où la modestie, dès les premières phrases de la conférence, adoptée par Patrick Longuet. Celui-ci nous invite à suivre son intervention autour de deux idées :
ce que n’est pas L’Homme sans qualités
ce qu’est L’Homme sans qualités.

I Ce que n’est pas L’Homme sans qualités
On ne peut pas comprendre L’Homme sans qualités sans s’interroger sur les autres œuvres écrites auparavant par Robert Musil. Il est, en effet, homme de théâtre et homme de roman. C’est un constat important car mettre en scène réellement des personnages, tel est l’objectif de Musil dans ses romans : faire voir la vie des hommes comme sur une scène, mettre leurs paroles en actes, montrer des hommes et des femmes qui jouent leur vie.

1/ Törless
Robert Musil conçoit ses romans comme des lieux d’expérimentation. Il réfléchit sur la manière de procéder pour disposer au mieux de sa liberté d’écriture, sans obéir à des lois déterminées. Patrick Longuet prend pour exemple l’internat de luxe où est envoyé Törless. Ce fait engage une disposition mentale du jeune homme. Musil va alors expérimenter la position de ce jeune homme, et sa réaction, face aux choses qui lui sont données.
Törless a, de ce point vue, un point commun avec Ulrich (et c’est le seul) : il peut facilement prendre de la distance face aux objets. En même temps qu’il vit les choses, il peut s’en extraire, les voir différemment. Il est un « être là » en même temps qu’il parvient à s’écarter, de prendre de la distance par rapport à l’événement qu’il vit. Cet écart face aux choses permet à Robert Musil de repérer chez ces adolescents la présence de pulsions monstrueuses. En effet, ceux-ci ont une aptitude à torturer un être humain avec indifférence. Robert Musil met en place une mécanique car il ne s’agit pas de montrer des actes choquants, d’apporter une morale sur des faits, mais de montrer comment ces actes se mettent en place, de les montrer tels qu’ils sont.

Première mécanique : pulsion homosexuelle vécue comme anormale
Robert Musil nous montre l’adaptation de ces adolescents face à cette posture anormale et comment ceux-ci l’adoptent. Cette homosexualité apparaît comme un « événement inattendu dans l’ordre attendu du désir de ces jeunes hommes ». Cette mécanique des sens n’est pas sans rappeler le cinéma expressionniste tel que le cinéma de Murnau. Il s’agit d’un cinéma en noir et blanc et c’est cette expression que recherche Musil : adopter un effet de contraste. Se met en place un jeu de tension entre deux pôles permettant - puisqu’il s’agit de dire le bien comme le mal - d’exprimer la possibilité du monstre.

Deuxième mécanique : le monstre
Il est présent dans toute personnalité humaine. D’autant plus présent et réel que l’on est en plein essor de la psychanalyse avec notamment les recherches de Freud.
Ce roman pose des situations selon une problématique romanesque qui n’est pas là pour nous raconter une histoire mais pour nous inciter à comprendre qu’il y a une disposition de différentes attitudes, un mélange posant problème.

2/ Les Exaltés, théâtre
La scène est un moyen de disposer ces attitudes qui posent problème de façon plus claire. Robert Musil va disposer ses personnages dans une construction intellectuelle : ils se répondent selon une attitude oscillant entre deux pôles : le + et le -. Les personnages se répondent deux à deux et ceux-ci ne réagissent jamais de manière affective mais se répondent en débattant. Chaque débat tourne autour d’une question : le rapport à l’intelligence, l’amour, le théâtre…
« Le rêveur est celui qui apparaît comme indifférent à la marche du monde et de l’homme ». Voici la disposition dramatique. Le désir de créer est en corrélation avec le désir de penser. La fiction se compose avec la création littéraire qui doit poser les éléments d’un problème.

3/L’Homme sans qualités
Musil dispose un certain nombre de couples. Il figure une attitude de la personne humaine.

- les couples
Robert Musil met en scène une prodigieuse machinerie intellectuelle. Il incarne ses personnages.

Clarisse et Walter
Clarisse est une femme exaltée, musicienne : chaque fois qu’elle joue Beethoven, elle entre en transe. Un lien dissonant dans sa relation avec Walter : il n’obtient rien d’elle pas même ce qu’elle accordait à l’homme qui l’avait troublée, Meingast.
Cependant, tous les deux partagent cette transe. Cette extase musicale arrive à son acmé au moment où Walter désire lui faire un enfant, ce qui agace Clarisse au point de claquer le couvercle du piano et quitter la pièce pour couper court à cet interlude ravi.
En fait, ce couple représente la tentative de convertir la passion dans une forme d’idéal.

Moosbrugger
Il s’agit d’un fou. Il est l’auteur de l’assassinat d’une prostituée juive. Au moment de son jugement se pose la question de sa responsabilité et de sa place dans la société. A son procès, il apparaît distant vis-à-vis de ses actes. Il apparaît comme une personnalité unique construite selon deux systèmes logiques : un système social correspondant aux raisons qui l’ont poussé à tuer cette femme. Selon lui, elle l’aurait détourné de lui ; un système mental correspondant à sa logique propre.

Bonadea
Epouse bourgeoise, mère de famille. Elle paraît à tout point de vue parfaite : une « déesse ». Or, elle est submergée par un désir de délire érotique. Elle oscille entra sa maison et sa transe. Bonadea correspond à cette construction romanesque puisqu’elle parvient à rendre respectable ses penchants. Son idée : avoir un amant fixe, et celui sur qui elle a posé son dévolu est « l’homme sans qualités ». Construite en parallèle avec Moosbrugger dans le sens où celle-ci s’intéresse à la responsabilité de celui-ci dans l’affaire le concernant.

Diotime et Arnheim
Appartiennent au domaine de la politique.
Diotime possède un salon et elle est chargée de trouver des personnes pour construire une grande idée concernant la Cacanie. Elle se trouve porteuse d’une dimension politique.
Arnheim est un homme d’affaire brillant. Il est d’ailleurs présenté comme un grand homme. Son seul défaut : il est prussien, d’où une réaction de méfiance. Lui aussi recherche un idéal autour de la politique et voudrait que cette recherche soit la plus fervente possible.

Léon Fischel et Clémentine
Lui est une droiture morale le jour ; elle, la nuit. Ce couple correspond au ton humoristique du roman : « la nuit il redevenait un homme […] action et obligation […] la nuit, il inclinait pour une certaine indulgence. » L’ironie de se couple intervient dans le fait qu’ils sont posés dans un enfer quotidien.
Musil s’attache également à poser une « sous-coupe » parmi ces couples :

Gerda (fille de Fischel) et Hans Sepp
Ce couple correspond à un concentré de germanité. Représentent un idéal à atteindre.
Hans Sepp est un antisémite mais un antisémitisme légitime selon une logique : advenir à une âme pure. Hans Sepp peut se définir comme un dictateur « in nucleo ».
On voit dans ce personnage toute la technique romanesque de Musil puisqu’il construit de façon intellectuelle même la façon d’être antisémite.
Ces personnages correspondent à une Idée. Pour ce qui est du corps, Musil s’adresse à l’homme sans qualités.
La rencontre de ces personnages entraîne une réflexion sur la société, le monde, l’éducation, la mort, l’amour…
L’Homme sans qualités représente en puissance cette grande machinerie.II ce qu’est L’Homme sans qualités

1/politique
Tout un dispositif montre une hiérarchie politique construite autour d’un lien organique, condition de vie pour le système. Celui-ci ne peut se mouvoir que par la volonté car la société est comme un tout, un désir partagé. Barthes employait le terme de « neutre » : socle où tout le monde peut être d’accord. C’est ce que cherche à faire Diotime : trouver un consensus parmi les représentants de tous les grands ministères. Cependant, chaque chef donne l’objet désirable dans son domaine en pensant que la volonté d’un pourra fédérer la société.
Cependant, un domaine reste dans la discorde : la religion. Nous avons tous en commun l’âme mais celle-ci est de l’ordre du singulier ce qui rend cette volonté bien délicate à accorder :
« on doit croire avant de pouvoir entreprendre ».

2/Ulrich
Il a une croyance préalable avant tout acte. Chaque affirmation est aussi légitime que l’affirmation contraire. Pour lui, chaque chose doit être étudiée dans son contraire. Il cherche donc le possible dans toute chose. Ulrich adopte la philosophie de Mach. Pour mieux comprendre, l’exemple choisi par M. Longuet est clarifiant : la « Baiser » de Klimt. Par les particules composant le tableau, ceux-ci donnent à la figure la palette de couleurs de la composition. Cette idée vient de Mach. On construit un univers de touches qui peut se configurer comme un baiser.
Par les sensations qui se donnent à nous on actualise l’instant car se construit une cristallisation de ces sensations pour créer un phénomène présent. Il s’agit d’une philosophie de la mobilité. Ces sensations obligent à justifier qui ils sont.

la politique
Ulrich rend possible son attitude par la justification de la religion. C’est une façon de se révolter quand il y a un « trop d’argent, un trop de science et un trop de chiffres ». Ulrich a la capacité de mettre en rapport des événements du monde. Il cherche ainsi de manière passionnée à vouloir équilibrer les influences que les choses ont sur lui.
L’âme est donc une quête avec différents objectifs.

préoccupations morales
C’est une manière d’être – « de faire avec » - en attendant qu’on nous pose les bonnes questions. C’est ce qui permet de se satisfaire en attendant quelque chose de meilleur. S’opère alors un choix. Se construit un compromis avec la conscience, une réflexion en économie puisqu’on se contente de « ça », on agit de manière diminuée.
La conscience morale est un débat, une réflexion sur la mobilité morale. Cette réflexion s’opère autour de la relation d’Ulrich avec sa sœur : relation d’une expérience ou d’une circonstance. L’inceste permet d’explorer tout ce qui fait la dimension d’un manque.

En effet, l’expérience entre un frère et une sœur est une façon dont se retrouve un homme et une femme mais sans le risque d’une dérive. Dans cette relation on ne cherche pas à plaire.
Parler avec la sœur, c’est un moyen de rencontrer la femme réellement et non pas dans sa dimension de séduction. Il s’agit d’un rapport de vérité avec une femme.
C’est ce que tout couple recherche : un point de rencontre qui aura « clarté, fermeté, évidence morale ».

L’Homme sans qualités est un livre susceptible d’accompagner toute une vie d’homme et pourtant ne peut accompagner qu’un homme qui a vécu.
Ce qui peut accompagner une vie, il faut une vie pour le dévoiler.

Mélanie BOSSIO

 

RETOUR AU MENU
 
RETOUR AU MENU