ŒIL. 11ème saison, 26 septembre 2007
« RENE CHAR PARMI NOUS » rencontre avec le poète, présenté par Patrick Longuet

René CHAR : « L’interminable écho de la confidence poétique ».

Tout est dit. Il ne reste plus qu’à se laisser transporter par la voix des lecteurs et les propos de Patrick Longuet, qui, encore une fois, sait nous toucher par la démarche choisie : se mettre en position de lecteur c’est-à-dire comme tout un chacun, se laisser porter par un rythme, se laisser pénétrer par des mots, s’évader pour se ressaisir dans un autre Moi forgé d’un nouveau monde, celui de René Char.

Le président Albert FACHLER présente une biographie du poète (1907-1988). De l’enfance à la reconnaissance, du surréalisme à sa retraite à l’Isle sur la Sorgue (sa ville de naissance), en passant par la Résistance (et quelle résistance pour le capitaine Alexandre), il fut et demeura un rebelle engagé.
Cette violence de la guerre sera témoignée dans Les Feuillets d’Hypnos, longue traversée de la nuit. Après la guerre, Char prend position contre Staline. Il dénonce les excès de la colonisation et intervient en faveur de la Grèce opprimée.
Il connaît nombre de poètes, écrivains, d’Eluard à Camus. Il se lie avec les peintres Braque, Matisse, Picasso, Vieira da Silva, Nicolas de Stael, qui illustrent ses œuvres. En 1955, le musicien Pierre Boulez crée Le Marteau sans maître sur ses poèmes.
En 1982, le ministre de la Culture inaugure le musée René Char. Il rencontra tous ceux qui marquèrent leur époque et marquent encore la nôtre. Son ultime poème sera L’Amante.

P. Longuet nous invite à une lecture en précisant que les éclairages qu’il apportera ne nous dispenseront pas de la lecture de l’œuvre.
Il nous confie ses propres points de repères, sa propre approche de l’œuvre du poète. Ses propos s’éloignent des sentiers psychanalytiques où il s’agirait de comprendre l’œuvre de l’auteur à travers sa vie, son tempérament –car celui de René Char était fort connu pour être de feu.

Il s’agit d’un « INSTANT » où il faut se laisser porter par le texte, lâcher prise et se laisser guider par les mots. Devenir un « pur moment » oubliant ce qu’on était avant et ne faire qu’un avec l’instant présent. D’où ce choix de Patrick Longuet de laisser part à la lecture des poèmes présentés, créant ainsi un dialogue entre le texte et l’analyse mais surtout une communication entre soi et le poème : une intimité collective.
(la liste des poèmes qui ont été lus par Maryvonne, Albert, Thérèse, Bernard, est à disposition par mail ou tél )

« les mots manquent »
En une expression qui va se préciser, P.Longuet nous indique qu’il faut entrer dans une intimité collective avec l’œuvre.
Cela suppose d’entrer dans la confidence, d’être en tête-à-tête avec le poème ; l’échange est intime, il se fait par approches successives ; le texte accumule des parcelles d’inexactitudes, qui, associées et assemblées, favorisent le partage du sens, « les mots manquent » pour tout exprimer.
« L’héritage n’est pas précédé d’un testament ». Il n’y a pas de mode d’emploi, ni pour le poème, ni pour l’histoire ; la mémoire fait « pierre », l’envol est impossible.
Cette mémoire transforme, elle se satisfait de petits accommodements. L’important c’est le présent. Le « pays où je suis ».Et si la demeure traverse l’œuvre de Char, il n’en reste pas moins que le réconfort et la tiédeur sont stérilisants.
L’histoire s’oppose à la création.

La poésie est productrice de réel : elle donne à connaître. Aussi le poète n’ignore pas le Mal « la cruauté aime vivre ». Le poème s’impose comme « une force qui hait la force ».
Connaissance sensible, illuminations, frémissements devant la beauté guident le poète-souverain pour sa connaissance du monde.
De l’œuvre se dégage une impression de mouvement. La demeure du poète est une demeure intime qu’il porte en lui, l’attachement –contraire à la vie- fige. Il est nécessaire de « se mettre en chemin », comme l’enfant qui « se lève et court ».
C’est cet état d’enfance que le poète conserve, ce qui le confirme dans sa souveraineté ; l’enfant est incorruptible. Ainsi le poème s’inscrit dans un désir de devenir.

Le thème phare est lancé : la confidence. Comme le rappelle Patrick Longuet, la confidence, c’est ce moment particulier que nous revendiquons, « un espace où quelque chose de l’ordre de la confidence va se dire ».
La confidence engage la personne (« je me confie à quelqu’un »). Or ce terme de confidence ne va pas de soi pour un poète puisqu’il n’est pas là pour nous parler de sa vie.
Cependant, cet espace est nécessaire en ce qui concerne l’espace qui doit se créer entre le lecteur et le poète.
Une fois cet objet délivré et reconnu par le lecteur, il ne reste plus qu’à devenir poème.

Cela prend forme tout d’abord par la « rythmie ». Le premier lien qui engendre cet espace confidentiel : c’est le rythme.
Le poème commence dans une prose puis un rythme se forme créant ce mouvement en crescendo jusqu’à l’alexandrin parfait. Cette sensation nous est apportée par l’excellence des lectures faites ce soir.
On comprend à ce moment ce que signifie faire confidence à quelqu’un. On se dépossède de soi en désirant devenir autre, en écoutant la confidence de l’autre, faisant corps au texte.
S’établit alors un espace intime entre soi et le texte. On ressent d’abord l’inexactitude, l’inaptitude des mots à révéler l’intention qu’on veut en dire (si cher à Mallarmé).
Char commençait à écrire par « je n’ai pas tout à fait les mots pour écrire ». Il s’adresse donc à nous en nous disant qu’il manque de mots.
Se crée alors une approche du travail de la conscience oscillant entre hypnose, réveil, sommeil. La conscience ne doit plus être la seule maîtresse de notre langage.
Char veut livrer INTEGRALEMENT cette maladresse du langage jusqu’à atteindre un énoncé juste. Il veut dire « l’exact inexactitude du poème ». Nôtre être devient alors la caisse de résonance du poème. On s’accorde d’abord sur un battement de cœur, sur un battement de sang, il faut l’entendre puis se l’approprier pour que ce tumulte nous parle.

Patrick Longuet nous rappelle le lien privilégié qu’entretenait René Char avec la peinture (cf. sa fascination pour l’œuvre de G. de la Tour).
Dans son hommage à celui-ci, il fait voeu que son poème soit bougie. Le poème-bougie. Le poème éclaire, il provoque l’échange –le poète et le lecteur restent dans l’ombre- et de cet échange autour du texte naît la clarté.

Il incite alors à concentrer son regard « sur les douze mois d’un visage » c’est-à-dire que si l’on est attentif, si l’on se laisse porter par la musicalité, les mots du poème, on peut dire avec quel visage se présente le poète et quel visage il attend de nous.

Char avait une très belle phrase pour expliquer le lien qui l’unit à son lecteur : « celui qui éclaire ne sera pas éclairé ». Celui qui se livre, en d’autres termes, le poète, dit sa confidence car il ne la comprend pas lui-même et comme il cherche à la comprendre, il se confie pour s’entendre expliquer ce que l’on vient de dire. Le poème doit m’obtenir.

L’autre terme pivot de cette conférence : se requalifier. Ici intervient la lecture d’un hommage de Char à Georges de La Tour qui, pour lui, par l’emploi de cette « chandelle » magique parvient à « maîtriser les ténèbres hitlériennes ».
On se pose à travers ce texte en Char lecteur et on possède son point de vue sur un univers comme nous, nous le possédons par rapport à lui. En effet cet anachronisme de Char (Georges de La Tour n’appartient pas à l’époque moderne et n’a certainement pas vécu à l’époque de Hitler) nous dévoile la vision qu’a Char du tableau.
Par la vision de ce tableau, Char obtient la capacité de nommer ces ténèbres. C’est sous cet angle que « ce » tableau entre en confidence avec lui. Même dans ce moment de liberté acquise, dans cet espace de confidence, l’homme est tout de même pour Char : « une prison en liberté ».
Ce qu’il constate, au moment d’une parole inouïe (jamais entendue), on décèle toujours des choses qui gênent. En raison de la mémoire : « la mémoire fait pierre » (d’où d’ailleurs l’obsession de la pierre dans de nombreux poèmes de René Char).
Tant qu’on s’en tient à la mémoire, celle-ci nous durcit, elle ne contribue pas à notre envol. En effet, ce que je me rappelle nuit à mon expression, gêne mon écoute.
La mémoire est formée de strates qu’il faut apprendre à maîtriser. Ainsi, loin de remettre en question toute idée de mémoire, il cherche à l’inclure dans son poème mais sous une nouvelle forme car selon lui, « notre héritage n’est précédé d’aucun testament ».
Le poème s’efforce alors de dire une mémoire comme on ne l’a jamais encore dite. Pour que la mémoire accompagne notre parole, elle ne doit pas être accompagnée de codes d’autant plus que celle-ci peut se parer de stratagèmes.
Il faut donc se méfier de la mémoire et chercher un nouvel usage à inventer, lieu de résidence de la création poétique, travail du poète. Il faut actualiser le présent, en faire cet « être là », le lieu de notre résidence : « épouse et n’épouse pas ta demeure ».
Pour Char, cette demeure ne signifie certainement pas l’idée de rester dans un même type de poésie d’un bout à l’autre de sa vie. Demeurer, c’est instaurer une fidélité à quelque chose qui est à venir.

Un deuxième obstacle se pose : c’est ce réconfort que l’on pense trouver dans ce qui nous fait demeurer. Enfin, un dernier obstacle : l’histoire devient pour le poète ce qui va à l’encontre même de la parole poétique. Le poète s’impose comme « une force qui a horreur de la force » : chercher « le signe pur » tout en gardant la simplicité du verbe qui émane de son for intérieur.

C’est là que réside l’objet de la confiance : construire un territoire qui en même temps se déplace dans une médiation.
Char va d’abord écrire des mots pour voir s’ils peuvent soutenir une médiation et non pas l’inverse. C’est « une connaissance productive du réel » c’est-à-dire qu’elle donne à connaître, elle n’a pas besoin d’argumentation, elle se ressent et devient une autre vision de la réalité. Il s’agit de « faire croire sans prouver ».
La preuve n’a pas état d’être dans la poésie. La connaissance que me donne la poésie sur la réalité du monde et des choses est une illumination qui se fait connaître de moi seul dans le sens où elle s’embrasse intuitivement sans preuves.
Elle se découvre sous la forme d’un « émouvant appétit de conscience ». Il faut chercher à saisir l’énigme qui s’offre à moi car c’est une conscience « retirée ». Lire un poème devient alors un frémissement, un sacre voire une épiphanie.
On cherche à en devenir souverain d’où la mise à distance du poète (qui se traduit parfois par un certain hermétisme) vers une recherche sans cesse de nouveaux chemins poétiques.

L’invention devient une façon de se mettre en chemin : c’est retourner dans un état d’enfance, dans un lieu à un moment donné. L’invention me déplace. Patrick Longuet prend alors l’exemple de la mère qui court derrière son enfant.
Eh bien c’est ça inventer sa vie, inventer le poème car le lecteur participe à la création du poème. Char le disait lui-même, il voulait être « l’homme terrestre, l’homme qui va, le garant qui élargit ».

Pour conclure, le poème nous rend à notre vie avec des promesses d’engagement.
Je vais revenir de la lecture du poème en m’étant constitué(e) d’une énigme qui est la mienne.
J’ai compris quelque chose qui m’est énigmatique.
Je me connais alors mystérieusement.
Je me reconnais comme un mystère singulier.
Le dernier mot serait DEVIENT CE QUE TU ES. C’est un Désir de devenir poème.

Montage recto-verso, par le secrétaire, des CR de Monique et Michel. Bouron-Giraud et de Mélanie Bossio