ENTRE L’EXISTENTIEL ET LE POLITIQUE, LA RELIGION CHEZ ROUSSEAU

Avec Ghislain Waterlot,
Membre du comité de la société J-J Rousseau de Genève

La religion a toujours occupé une place importante dans la vie de Rousseau. À titre personnel d’abord : il déclare à la fin de son existence qu’il a toujours cru, et il s’estime lui-même, face aux détracteurs de tous bords, « vrai chrétien ». Mais le plan politique compte aussi. A la fin du Contrat Social, Rousseau affirme en effet la présence indispensable de la religion dans l’État sous les espèces d’une religion civile. Une telle affirmation a suscité la haine des autorités de son temps et l’incompréhension de la postérité. Pourtant cette religion ne constitue ni la prémisse du totalitarisme, ni la manifestation de l’incohérence du système de Rousseau. La religion civile proposée n’est ni un simple compromis, ni un concept contradictoire. Malgré les apparences, cette religion est cohérente. Son sens précis s’accorde avec les principes de Rousseau, et l’on peut même penser qu’elle constitue un concept pertinent pour y voir plus clair dans certaines questions politiques contemporaines.

Ghislain Waterlot enseigne la philosophie et l’éthique à l’Université de Genève, dans le cadre de la Faculté de théologie protestante. Directeur de l’Institut Romand de Systématique et d’Éthique (IRSE), ses recherches portent sur les questions relatives à l’expérience religieuse et au mysticisme, ainsi que sur les relations entre religion et politique, spécialement le problème de la religion civile. Membre de l’UMR CNRS 5037, il est l’auteur de nombreux articles sur la tolérance et il a dirigé, avec Nicolas Piqué, l’ouvrage Tolérance et Réforme. Éléments pour une généalogie du concept de tolérance (L’Harmattan, 1999, 20092). Ces dernières années, ses travaux ont surtout été consacrés à l’étude de Rousseau et de Bergson. Il a écrit Rousseau. Religion et politique (PUF, 2004, ouvrage traduit en espagnol en 2008). Il a dirigé un ouvrage collectif intitulé La théologie politique de Rousseau, qui devrait paraître en 2010. Il a également dirigé le volume Bergson et la religion. Nouvelles perspectives sur Les Deux Sources de la morale et de la religion (PUF, 2008) et il est l’auteur, avec Frédéric Keck, de la première édition critique des Deux Sources (PUF, 2008). Il termine actuellement la rédaction d’un livre sur la relation entre mystique, théologie et philosophie chez Bergson.


RELIGION ET POLITIQUE CHEZ J.J.ROUSSEAU
Compte-rendu par Michel Carle


Il y a un rapport personnel de Rousseau à la religion: Rousseau s'affirme croyant, la foi en une «religion naturelle», qui parle à tous ceux qui sont à l'écoute de leur conscience ; mais Dieu n'est pas à notre mesure, il ne faut donc pas trop se fier aux «révélations». La vérité est «une», dit Rousseau ; il y a, chez lui relativisation des cultes au bénéfice d'un noyau commun, et, en même temps, critique de l'expérience mystique. Rousseau constate que la religion est une force: elle nous touche au niveau de la sensibilité, de l'émotion; le rituel, le cérémonial produisent des effets sur le corps : « une frayeur soudaine me fit frissonner » dit JULIE, dans l'église ou elle a dû se marier avec m.de volmar.

Dans le dernier chapitre du CONTRAT, Rousseau affirme la nécessité d'une «RELIGION CIVILE»; ce «retour » n'est pas un aveu d'échec ou d'impuissance, un «replâtrage»: cette religion politique est constitutive de l'état, elle est une nécessité, elle permet à la société de subsister, de perdurer (ceci est affirmé très tôt par Rousseau. En effet, les citoyens sont amenés à se sacrifier en temps de guerre et ils le feront seulement s'il y a perspective de survie de l'âme; l’athéisme est « antisocial », il privilégie les désirs du moi; en tant qu'individu, je m'aime moi-même (l'homme est par nature «un tout solitaire et parfait »qui se suffit à lui-même);ceci contredit le lien social, la volonté collective, c.à.d. celle du citoyen. La religion doit resserrer le nœud social, elle concilie l'inconciliable, c'est un bon moyen pour le gouvernement.

Rousseau examine, à partir de là, les différentes religions existantes: aucune n'est viable, pour lui, et c'est pourquoi il devra, en fin de compte, INVENTER UNE RELIGION POLITIQUE NOUVELLE.
Il y a, en effet, 3 espèces de religions :
1) Les religions païennes y compris pour lui la religion juive. Elles sont propres à telle nation, tel peuple, c’est la communauté qui compte. La vérité de ces religions originaires, c’est l'enthousiasme patriotique, mais il y a une contrepartie : le Dieu national est redoutable envers les étrangers. Si nous n'acceptons plus cela aujourd'hui, c'est que quelque chose s'est passé: l’apparition d'un Dieu unique; il a fallu pour aboutir au monothéisme un développement culturel très poussé, les hommes n'y étaient pas prédisposés’ la raison n'est pas « naturelle ».

2)Le christianisme n'a pu apparaitre qu'a partir d'une conjoncture favorable: une situation historique accidentelle (l'occupation romaine) et un homme exceptionnel (Jésus).Jésus permet à la conscience de se révéler à elle- même, son caractère divin seul lui a permis de « sortir du rang », de s'élever au-dessus de la religion nationale de son temps.
Malheureusement, une seconde rupture s'est introduite dans le « royaume terrestre», un deuxième royaume, facteur de division sociale, le christianisme historique, celui des évêques et des prêtres. La «religion » du prêtre s'est avérée politiquement nocive.

3) C'est pourquoi il fallait une troisième forme de religion, la «religion de l'homme», vouée au « devoir éternel de la morale » (.PROFESSION DE FOI DU VICAIRE SAVOYARD). Mais le problème, c'est que cette religion de l'homme ne convient pas non plus elle est trop douce, trop « pacifiste», elle détourne les citoyens de leurs devoirs proprement politiques; le chrétien ne peut pas être un bon citoyen (cf. Machiavel), le vrai chrétien est impuissant, démuni face aux tyrans.
Rousseau est donc amené à inventer une nouvelle religion politique sans pouvoir le dire : c'est la thèse défendue par G.WATERLOT. Cette nouvelle religion civile cherche à valoriser un sentiment de sociabilité: il s'agit d'aimer sincèrement les lois, la justice, l'important, c'est la «sainteté » du contrat et des lois, et c'est cet aspect-là qui n'est pas prévu par la religion naturelle, en quoi celle-ci s'avère insuffisante.

Solution proposée par Rousseau: une « syncrèse chimique », par laquelle deux substances s'unissent pour en constituer une troisième, entièrement nouvelle, inédite, une religion qui à la fois comporte une exigence d'ouverture (sur le modèle de la religion naturelle),mais aussi une limite à cette ouverture(emprunt aux religions païennes),il faut admettre une tension entre ouverture indéfinie vers l'universel et clôture, fermeture ,c.à.d., affirmation d'une particularité .

En fin de compte, l’élément religieux est subordonné à l'élément politique, au pouvoir législatif.

 
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