Compte rendu de la séance consacrée à l’œuvre de Philip Roth
avec les lumières de Patrick Longuet, maître de conférence à l’université de Savoie, mais aussi ami de l’ŒIL, qui présente chaque année depuis près de quinze ans un auteur - une œuvre de la littérature incontournable de notre temps.

Mercredi 21 septembre 2011-
Université de Savoie, 27 rue Marcoz, Chambéry


Albert Fachler a tout à d’abord situé Philipp Roth dans les littératures juives d’Amérique du nord en insistant bien sur le pluriel
.« Les littératures juives d’Amérique du Nord sont le fruit exubérant de la symbiose entre les cultures d’Europe Centrale et
Orientale et le melting-pot américain.
Les voix du Ghetto s’expriment d’abord en Yiddisch (Shalom Ash, les frères Singer) puis le plurilinguisme inhérent à la Diaspora favorise l’éclosion d’une écriture en langue anglaise.
Les premières vois parlent des difficultés et des renonciations, des déchirures de l’acculturation (Antin, Yezierska, Abe Cohen).
Avec la grande crise, l’engagement politique impose une recherche de la dignité de l’homme en lutte comme d’ailleurs le thème
de la ville (Meyer Levine), la haine de soi (Weidman), l’humour noir et l’autodérision (Daniel Fuchs), l’entredeux
de la psychanalyse (West et Henry Roth).
Après la guerre, la littérature juive entre dans sa phase la plus féconde. Groupe social d’une étonnante cohérence malgré
leurs différences, les écrivains juifs sont d’abord bien-pensants (Léon Uris, Herman Wouk, Chaïm Potok, Howard Fast)
mais la majorité sont dans une littérature de l’« aliénation ».
Le roman juif met en scène un héros écartelé entre plusieurs cultures, en rupture avec le monde social et les normes
(Rosenfeld, Reznikoff, Norman Mailer, Bernard Malamud et surtout Saül Below).
Ce malaise existentiel crée le héros type de l’Amérique moderne.

Les grandes espérances et les grandes désillusions des années 60 font apparaitre une contre-culture juive qui remet en
question globalement le modèle américain. Cérébrale, baignée d’humour noir, tournant ses regards vers l’Europe
à l’inverse de la précédente génération, celle de la poussée vers l’Ouest. Cette génération comprend Good, Friedman,
Markfeld, Jérôme Charyn, Elkin, Grace Paley, Tellie Olsen, Cynthia Ozick, Woody Allen, Erica Jong et bien d’autres dont notre Philip Roth.

Né à Newark (New Jersey) en 1933 d’ascendance Galicienne Polonaise, il étudie à Rutgers, Bucknell et Chicago.
Il enseigne à Princeton et en Iowa. Son écriture s’adresse d’abord aux journaux New Yorker, Esquire et Commentary.
Son premier recueil « Good bye Colombus » influencé par Scott Fitzgerald, lui vaut le National Book Award en 1959.
Le roman suivant est un échec mais son « Portnoy complain » lui offre reconnaissance internationale et célébrité.
Sa satire brutale, parfois obscène et décapante de la Mère Juive castratrice et des frustrations sexuelles et autres de son
fils Alexandre de 33 ans, en fait un personnage universel malgré le scandale provoqué par ce roman.

Avec « Patrimoine », il tourne la page du thème de la famille, et accepte sa filiation.
Il se tourne alors vers le thème de l’intellectuel tourmenté aliéné et solitaire dans la mégalopole moderne, écartelé entre
des cultures et des éthiques contradictoires. Au sein de sa production d’une trentaine de romans, à cette veine essentielle,
s’ajoute une réflexion sur l’écriture dans les ouvrages consacrés au personnage de Zuckerman.
C’est à une réflexion sur la place de l’intellectuel et de l’écrivain, parallèlement au crépuscule de la vie que se réfèrent
les derniers romans « Un homme », « Exit le fantôme », « La tâche » ou « Indignation ».

La langue de Roth est exempte des Yiddischismes qui ont imprégné le parler américain contemporain et le thème du
« Shlemiel », malchanceux « looser », qui par le comique verbal maitrise un monde hostile, ne se retrouve qu’en filigrane,
alors que Woody Allen en a fait un mythe universel.

Mais il est l’écrivain de l’exil intérieur, de la minorité radicale, dans le refus d’une histoire que d’autres s’approprient en amont
par la quête des origines, et d’autres, en aval, par l’obsession de la politique et de l’utopie. _______________________________________________________________

En réponse à une courte présentation faite par D.B sur l’actualité de Philipp Roth , nobélisable, sortie de son dernier roman,
un entretien pour arte publié dans la presse, au concours de l’agrégation d’anglais cette année…PATRICK LONGUET :

« L’actualité est dans les ouvrages de P.R. à bien des titres,
-Le présent devient l’occasion d’une interrogation, ses personnages s’interrogent, il y a des « fuites ».le présent se pose
comme tel : situation de crise.
Cette crise peut toucher divers domaines et notamment : l’Histoire.

Lorsque « je » suis en crise alors « je » regarde l’histoire (ainsi dans Pastorale américaine la société américaine est vue de 20 à nos jours)

L’Histoire donne des appuis pour s’orienter dans la crise, elle fournit des éléments qui « trébuchent sur des petits grains de sable »

(ex : les scandales politiques, les émeutes raciales aux U.S.A.) ces événements sont un signe que l’histoire passe par des crises.
Autre dimension de l’histoire : la guerre qui est présentée sous sa forme sociale de sa réception par la société américaine
(ex : la guerre au Vietnam) La guerre apparaît comme une raison de considérer que ce qui fait l’histoire des hommes est
un ensemble de crises.

Chez P.R., il y a deux Histoires : l’Histoire que je croyais connaître et l’Histoire que je vais découvrir et qui est souffrance individuelle car en décalage avec l’Histoire collective.
L’Histoire ce sont des livres, des discours, des historiens. P.R. utilise le discours des historiens, il en fait sa matière pour montrer que c’est un discours inachevé.
Dans l’Amérique des années 50 il y a le mythe américain qui valorise l’industrie, P.R. s’intéresse davantage à l’artisanat, au travail manufacturé qui engage, qui donne des valeurs et notamment des valeurs morales, P.R. fait l’éloge des petites entreprises.
La société américaine et son melting pot occupe tous les ouvrages de P.R. Chez P.R. deux personnages qui se rencontrent s’identifient à leur appartenance (ex : c’est un juif, c’est un catholique irlandais) l’appartenance, l’héritage déterminent un type de caractère de comportement, le personnage en crise va chercher des appuis de ce coté là.
Dans le roman, l’histoire des personnages est plus l’occasion de mettre en cause l’appartenance confessionnelle, P.R. a parfois fait scandale et a été traité d’antisémite !
Le monde de P.R. est un monde sans Dieu car ce que les hommes ont mis en forme est inadapté.
Le personnage du père est très présent avec ses faiblesses. Si la crise est l’impossibilité de comprendre ce que l’on a reçu,
il en est de même avec ce que l’on transmet, aucun accord entre les personnages qui vivent chacun dans leur temps.
Reconnaître les taches, en faire quelque chose permet de se construire. Dans le roman « La tache » : qu’est ce qui fait tache ?

- être noir / la tache (Bill Clinton) /le deuil des enfants / violence conjugale / la conscience qu’a le personnage de son mensonge/ le désir de la normalienne, etc…

C’est grâce à ce qui fait tache que chaque personnage sait vers où aller, ces taches sont à la fois handicap et appui.
Le seul qui puisse construire selon P.R. quelque chose avec les taches c’est l’écrivain, s’il n’y avait pas de taches,
il n’y aurait pas de livres…

La vieillesse : autre thème très présent chez P.R., la vieillesse a son lot de maladies, de difficultés mais les personnages
se plaignent peu, ils souffrent du » cimetière environnement » et de la mort des autres surtout.
Le présent du vieillard a comme crise propre le fait d’avoir ou non fait quelque chose de sa vie, la vie est passée deux fois :
hier et aussi du fait que l’on ne peut pas la ressaisir.

L’humour chez P.R. est aussi présent : rien n’est plus drôle que la représentation chez P.R. de la psychanalyse,
on rit du ridicule des situations amoureuses, des scènes de ménage, par exemple, un détail fait que l’on trouve le rire là où
on ne l’attendait pas.

Vivre au présent dans la crise c’est trouver, si on veut trouver un appui où cette crise est drôle.
Au sein du tragique, il faut trouver l’humour : politesse pour le lecteur et pour soi-même.

Les questions du public portent sur :
- L’humour chez P.ROTH
- L’appartenance
- La sexualité : derrière la sexualité débridée, il y a une recherche de pureté
- Le monde sans Dieu de P. ROTH qui donne toute liberté à l’homme et donc toute insécurité.

(Merci à A.Daydé d’avoir fait une synthèse de cette belle soirée qui a réuni plus de 80 personnes.)


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