Opium à bord

Cet étrange poème, dont le titre original est Opiario, mot créé par Pessoa (le titre français est du traducteur Armand Guibert), se présente comme le récit par l’hétéronyme Alvaro de Campo, le futur auteur de l’ Ode triomphale et de l’Ode maritime, d’un épisode de sa jeunesse. Au retour d’un voyage en Inde, à bord d’un paquebot sur le Canal de Suez, il éprouve un profond désenchantement, qu’il cherche à vivre en fumant de l’opium, tout en attendant le miracle qui le sauverait.

Tout cela est imaginaire, Fernando Pessoa écrit son poème à Lisbonne, et non pas « à bord » ; en 1915, après le miracle qu’est l’apparition mystérieuse en lui de Campos, et non en 1914, avant, comme il le prétend. Il n’est jamais allé en Inde , n’a jamais navigué sur le Canal de Suez ; et sa drogue est l’alcool plutôt que l’opium.

On peut néanmoins lire l’Opiario de Campos comme une confession de Pessoa. C’est son adieu à toute une période de sa vie, où il a éprouvé une grande difficulté d’être, qu’il décrivait alors par la métaphore du marais, pau en portugais, dont il a fait le paulisme : il ne sentait plus la vie couler en lui, alors qu’après l’apparition du « futuriste » Campos, il la sentira couler comme un torrent.

Le conférencier propose aussi de replacer ce poème dans l’histoire littéraire du XXe siècle ; ce serait l’adieu à la Belle Epoque, avant le passage aux « années folles » d’après-guerre.

Il suggère enfin une dernière lecture, plus secrète : le tourment du jeune passager Alvaro de Campos ne ressemble-t-il pas à la « nuit obscure » des mystiques, quand la grâce vient à manquer, qu’ils n’aiment plus Dieu et que tout salut devient impossible. Le mot « mystique », vers la fin du poème, apparaît comme un signal.

Pessoa a dédié Opiario à son amis Mario de Sá-Carneiro, son conseiller, et le témoin de sa jeunesse. Le poème a paru en 1915 dans Orpheu, la revue d’avant-garde qu’ils avaient créée ensemble. L’année suivante, Sá-Carneiro se tuera, à vingt-cinq ans, et ce deuil déchirera la vie et l’œuvre de Pessoa.

Robert Bréchon
26 Janvier 2010,Chambéry

 

Robert Bréchon a terminé sa communication par la lecture de ce poème* :

La mort est le tournant de la route.

Mourir, c'est seulement ne pas être

Vu. Si j'écoute, j'entends tes pas

Exister tout comme moi j'existe.



La terre est faite de ciel.

Le mensonge n'a pas de nid.

Jamais personne ne s'est perdu.

Tout est vérité et chemin.

 

 

 

 

 

* ce poème n’a pas de titre. Il fait partie des Poèmes ésotériques, édités par C. Bourgois et par La Pléiade.

 


 
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