Universalité de l’œuvre de Nicolas Bouvier


Je suis heureux de me retrouver parmi vous aujourd’hui pour évoquer la figure d’un écrivain qui me tient particulièrement à cœur, Nicolas Bouvier.
Je remercie pour cela Jean-Pierre Spilmont et l’association L’œil de Chambéry, qui nous ont si bien accueillis. Je remercie également Mme Eliane Bouvier d’être présente parmi nous.

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Je vais me présenter rapidement. Je suis actuellement en train de rédiger une thèse de doctorat sur le thème « Poésie et sacré dans l’œuvre de Nicolas Bouvier ». Mais plutôt que d’évoquer cet auteur en tant que « spécialiste », je voudrais aborder avec vous cet archipel qu’est l’œuvre de Bouvier en tant que simple lecteur. C’est pour cette raison que j’ai préparé cette petite causerie dans le train de Brest (c’est de là que je viens) pour être sûr de ne pas avoir la tentation de consulter des livres trop savants. J’en arrivais même à bénir les cris des bébés dans le compartiment qui m’empêchaient de me lancer dans des explications trop érudites. Ce que je vais vous dire de Nicolas Bouvier est donc une interprétation très personnelle, sans aucune prétention scientifique. Je ne vais pas vous parler de mes travaux, mais simplement des coulisses, de l’envers du décor en quelque sorte.
Je vais essayer également de vous faire partager l’émotion qui a été la mienne lorsque j’ai découvert pour la première fois Le Poisson-Scorpion (car, aussi étrange que cela paraisse, c’est le tout premier livre de Bouvier que j’ai tenu entre les mains. La lecture de L’Usage du monde est venue plus tard).

Je voudrais tout d’abord vous parler de l’itinéraire qui m’a conduit à devenir un fervent lecteur de Nicolas Bouvier. L’espèce de lien qui nous unit est essentiellement celui qui se tisse entre voyageurs, puisque j’ai moi-même beaucoup voyagé, à pied et en auto stop, à travers l’Europe, mais aussi en bateau, à bord duquel j’ai sillonné l’Atlantique pour effectuer des escales en Amérique du sud et en Afrique. Ce type d’expérience permet, sans doute, de comprendre de l’intérieur l’œuvre de Bouvier, avec une certaine sensibilité.
Tout de suite, j’ai été touché, comme je crois tous les lecteurs de Bouvier, par la beauté et la poésie qui se dégagent de ses pages. Ce qui m’a frappé aussi, de manière très vive, c’était, outre la beauté formelle de l’écriture et la fulgurance de ses images, de pouvoir me reconnaître dans de brefs passages où Bouvier, en quelques mots, décrit de manière tout à fait nette et précise des émotions, des sensations que j’avais moi-même ressenties de façon confuse. J’ai eu l’occasion de discuter de cela avec Ingrid Thobois et Gaël Metroz, qui ont tous deux effectué le voyage de L’Usage du monde. Ingrid est romancière (Le Roi d’Afghanistan ne nous a pas mariés), elle est partie seule, à 21 ans, et a posé un temps son sac en Afghanistan. Gaël, lui, est réalisateur (Nomad’s Land), il a poussé son voyage jusqu’au Sri Lanka, l’ancien Ceylan. Et nous nous sommes tous les trois trouvés un point commun : l’univers de Nicolas Bouvier faisait parfaitement écho à notre sensibilité et à notre pensée. Que quelqu’un, décédé qui plus est, écrive ce que l’on portait confusément en nous, nous trouvions cela tout simplement extraordinaire.

Mais pour évoquer ces pérégrinations, comment Bouvier s’y prend-il ? On connaît sa modestie, son humilité, ainsi que sa volonté de faire disparaître toute trace d’ego. On peut trouver l’origine d’un tel effacement dans le contexte familial, où il fallait être ménager de ses émotions : les étaler était fort mal vu dans ce milieu de la grande bourgeoisie genevoise dont est issu Bouvier. Cet effacement a débouché sur ce qu’il a appelé plus tard « l’exercice de disparition ».

Ce qui peut-être m’a le plus touché quand j’ai découvert pour la première fois Bouvier – j’évoque ici mon expérience de premier lecteur –, c’est sa faculté d’évoquer différents types de situations grâce à l’emploi d’images, de comparaisons et de métaphores qui nous semblent, à nous lecteurs, extraordinaires, alors que très souvent elles prennent leurs sources dans des éléments tout à fait quotidiens : des instants très brefs nous sont présentés comme autant de fragments d’éternité, un visage nous apparaît comme un élément de l’architecture du cosmos, une parcelle de l’humanité tout entière. Bien sûr, Bouvier dispose d’une palette d’ « astuces » d’écrivain très large, mais une de celles, je crois, qu’il a le plus utilisée est l’emploi constant de comparaisons. Plutôt que d’évoquer directement le mot pour désigner la chose, Bouvier tourne autour de son objet, s’arrêtant, goûtant en fin gourmet la chair des mots, flânant, admirant les paysages de l’écriture comme s’il s’agissait d’un paysage de l’Anatolie ou du Turkestan chinois. Grâce à cette lenteur et à son goût pour la culture buissonnière, Bouvier peut déployer mille couleurs chatoyantes pour mieux évoquer les visages, les odeurs, la poussière, l’instant présent. Ecrire en ayant ainsi recours aux comparaisons permet, d’une certaine manière, à l’imagination de prendre son envol et d’élargir l’horizon, en ouvrant en grand les portes de la poésie.
Bouvier compare volontiers l’écrivain à un galion chargé d’épices et de pièces d’or. Les escales lui servent à rajuster sa pensée, à revitaliser son écriture et à restituer une dimension sacrée dans l’ordre du monde.
Ce travail sur les comparaisons est certainement lié aux métiers de photographe et d’iconographe que Bouvier a exercés pendant de longues années, qui lui ont permis de mettre au point une lecture visuelle très originale et, ainsi, de penser la littérature de façon, au sens propre, imagée. Bouvier se plaisait, par exemple, à se représenter Les Essais de Montaigne comme une sorte de bande dessinée, ce qui lui permettait d’imaginer de manière précise, personnelle et vivante les corps suppliciés, les gibets, les pendus, les fêtes brésiliennes, et ainsi, peu à peu, de former sa pensée de façon à ce que celle-ci produisît des couples texte-image, chaque moitié du couple s’ingéniant à embellir, à mettre en valeur l’autre moitié, sans pour autant que l’une cherchât à imiter ou à reproduire l’autre. Textes et images peuvent ainsi correspondre, parfois à grande distance l’un de l’autre ; le choc, le contraste qui ne manque pas d’en résulter permet ainsi de créer une sorte d’étincelle extrêmement bénéfique en terme de création artistique.

Je vous propose à présent d’écouter les deux dernières pages de L’Usage du monde. Nicolas Bouvier veut quitter le Pakistan pour entrer en Inde. Il décrit un paysage apollinien, celui du Khyber Pass. On pourrait lire ce passage comme un chant de louange et d’action de grâce devant les beautés du monde.

(Lecture des deux dernières pages de L’Usage du monde :
de « 5 décembre. Frontière afghane. Khyber Pass » jusqu’à la fin du livre)

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Qu’il me soit permis à présent d’évoquer une expérience personnelle, qui pourra je l’espère vous faire comprendre pourquoi je me sens si proche de Nicolas Bouvier.
Pour cela, et je vous prie de bien vouloir me pardonner si cette entreprise vous paraît un brin prétentieuse, je vais évoquer la situation qui était la mienne quand je me suis inscrit en première année de Lettres modernes à l’Université de Brest. J’avais alors 25 ans, et j’avais exercé pendant plusieurs années différents métiers manuels sur les chantiers du bâtiment et sur les chantiers navals, en particulier celui de maçon. A cette époque, le travail de l’esprit consistait surtout, pour moi, à remplir les formulaires des impôts et à signer la paperasserie administrative, tache tout à fait noble et enrichissante. Autant vous dire que je tenais, à la rentrée universitaire, à cette rentrée là, mon stylo comme une pioche ou une truelle, et que j’avais l’impression d’être prisonnier entre les quatre murs des salles de cours ou des amphithéâtres, alors que j’étais depuis tant d’années habitué à travailler la matière brute à l’air libre, sous toutes les températures.
Imaginez alors mon angoisse quand un de mes professeurs m’a désigné pour présenter à l’oral un commentaire de texte – c’était la scène du coucher de soleil dans Voyage au bout de la nuit, de Louis-Ferdinand Céline. Que faire ? Je m’étais pourtant arrangé pour me cacher au dernier rang de la salle de cours, près de la fenêtre, afin d’essayer de passer à travers les mailles du filet qui allaient, j’en étais persuadé, me mener à l’abattoir ou au peloton d’exécution. Peine perdue, j’étais coincé.
Je me suis donc mis au travail et, comme vous pouvez vous en douter, rien ne venait. Et le jour J approchait à grande allure.
Et puis, le déclic est venu, c’était la veille du jour de l’exposé. J’étais face à ma feuille, suant à grosses gouttes, quand je remarquai la couleur de celle-ci : elle était jaune. Jaune comme le sable, jaune comme le sable dont on se sert pour fabriquer le béton. Mais pour faire du béton, me disais-je, il faut deux autres ingrédients indispensables : l’eau et le ciment. Machinalement, je regardai mon stylo : l’encre contenue à l’intérieur pouvait parfaitement convenir à la situation.
Je disposai alors les mots-clés et les idées phares du passage de Céline à commenter sur ma feuille couleur sable, en prenant soin à chaque fois de les entourer d’un cercle. J’avais ainsi à ma disposition mes sacs de ciment, qu’il me restait ensuite à disposer de façon à peu près logique et cohérente, en trois parties – les fameuses trois parties des rédactions et des dissertations. Peu à peu, je construisis mon commentaire de texte, exactement de la même manière que j’érigeais mes murs auparavant. Cette initiative quelque peu hasardeuse, prise à la dernière minute, me sauva pourtant la vie le lendemain face à mon professeur qui m’attendait l’arme au pied, son carnet de notes placé bien en vue sur son bureau.
J’ai renouvelé cette expérience durant toutes mes années universitaires, recherchant mes sacs de ciment, mon sable et mon eau chaque fois que le hasard de la vie étudiante m’imposait la rédaction d’une dissertation ou d’un exposé. Cette démarche semblait plutôt me réussir, mais pas toujours cependant. C’est ainsi que je remarquai que Louise Labé n’aimait pas du tout, mais alors pas du tout, les sacs de ciment ! Par contre, Gérard de Nerval et les Romantiques étaient nettement plus réceptifs à mes petites facéties intellectuelles… Chaque fois que j’arrivai à me faire une représentation mentale précise d’un mur à construire, que je me le représentai de façon pour ainsi dire palpable, j’étais confiant pour la suite des événements.

Vint le jour où le hasard, sous les traits d’un éditeur brestois, Didier Labouche – qui dirige maintenant encore une petite maison d’éditions, Géorama, consacrée aux récits d’aventure et de voyage – me mit entre les mains Le Poisson-Scorpion dont je vous parlais tout à l’heure. Cette lecture a été, vous vous en doutez, comme une révélation. Je dévorais par la suite L’Usage du monde, Chronique japonaise et Le Hibou et la Baleine.

J’ai pour l’instant consacré deux mémoires à Nicolas Bouvier : « Ascèse et voyage » et « Ascèse et écriture », ce thème de l’ascèse m’étant venu en lisant le petit article de Jean Starobinski dans Le Vent des routes.
Mais au début, quand il fallut me lancer dans la rédaction de ces mémoires universitaires, je me rendis immédiatement compte des limites de mes sacs de ciment. Devant l’ampleur de la tache, je devais trouver autre chose.
Là encore, la chance m’a sourit, de façon tout à fait fortuite. La lecture assidue des pages de Bouvier m’a fait prendre conscience de la répétition de certains mots qui reviennent sans cesse sous sa plume : effacement, dépouillement, disparition, purge, hémorragie, réduction, usure, allègement, ego… En même temps, l’imprégnation très forte des textes sacrés par Bouvier, qui se ressent dans toute son œuvre, de façon constante – son éducation protestante, mais aussi la présence de sa mère, qui a voulu appliquer à la lettre tous les préceptes de la Bible, y sont assurément pour quelque chose – m’ont permit de relever un certain érotisme latent que l’on peut percevoir à travers l’utilisation de certaines expressions. Par exemple, pour illustrer ce qu’il pense être le satori – mot japonais signifiant « illumination » – Bouvier évoque systématiquement la drogue, l’alcool, la méditation et l’ascèse des moines bouddhistes ou des Chartreux, et l’amour physique, sexuel, charnel. Ces deux derniers exemples sont de toute évidence, pour Bouvier, totalement indissociables. Que l’on relise le chapitre X du Poisson-Scorpion pour s’en convaincre, et nous allons l’entendre tout à l’heure, on y trouve une phrase magnifique, une de mes préférées chez Bouvier – il y en a d’autres bien sûr, mais celle-ci me touche en particulier –, c’est quand il se trouve à Ceylan, et qu’il apprend que sa petite amie, restée en Europe, le quitte. Il évoque alors son amour pour elle en ces termes : « L’amour est ascensionnel comme la prière, ascensionnel et éperdu ». Cette comparaison n’aurait certes pas déplu à quelques grands mystiques : relisons par exemple les commentaires du Cantique des cantiques par Saint Bernard, ou encore, plus près de nous, la traduction des chants touaregs par Charles de Foucault.

Il convient cependant d’insister sur un point, pour éviter tout malentendu : Nicolas Bouvier est agnostique, il n’a pas du tout la foi, mais envie sincèrement tous ceux qui l’ont.

Cette étroite imbrication du sensuel et du spirituel a commandé pour moi une nouvelle façon de rendre compte de la lecture des textes de Bouvier. A force de lire des mots comme dépouillement ou disparition, et en même temps d’être systématiquement ramené à la chair, au corps, tout cela m’a immanquablement fait penser à une sorte de striptease mystique, un peu comme Saint François devant la cathédrale d’Assise. Bien plus intéressant que des sacs de ciment ! Pour moi, il s’agissait d’évoquer l’œuvre de Bouvier comme si j’assistais à un effeuillage. Je me représentais alors mentalement son œuvre comme une créature sensuelle se dépouillant peu à peu de ses feuilles superflues, qui seraient les mots en trop, les mots lourds (Bouvier parle souvent des « scories »). A la fin ne resterait que le plus beau, l’essentiel : le corps du texte, la nudité du verbe.

Vous comprenez sans doute mieux à présent pourquoi je me sens si proche de Nicolas Bouvier. Ma première lecture, expérience inoubliable comme toutes les « première fois », m’a fait mettre en lumière, sous un jour nouveau, des expériences personnelles marquantes qui coïncidaient, peu ou prou, avec certaines de celles vécues par Bouvier. Et surtout ses comparaisons me semblaient très proches des représentations mentales que j’avais élaborées pour venir à bout d’un passage de Céline ou d’un mémoire universitaire. Dans les deux cas, il y a volonté de tourner autour de l’objet à étudier, sans nommer immédiatement le mot pour la chose, ce qui me semble aussi être une manière de voyager à travers les mots.

A partir d’une réalité concrète, voire terre-à-terre, on superpose une image, une représentation mentale qui débouche sur des comparaisons et aboutissent ainsi aux « fiançailles » dont parle Bouvier quand un couple de mots lui paraît réussi. C’est peut-être cette capacité à trouver une image qui colle de façon presque physique à une pensée, à une idée abstraite, pour ensuite organiser des « présentations de fiançailles » destinées à appareiller des couples textes-images, qui font que je me sens aussi proche de Nicolas Bouvier.

Je vous propose à présent d’écouter un extrait du Poisson-Scorpion. Nicolas Bouvier vit à Ceylan, il est seul, malade, dépressif, en proie à des hallucinations. Un jour, il reçoit deux lettres. La première qu’il ouvre est de sa mère, l’autre de la jeune fille qu’il aime. Il attend celle-ci depuis six mois.

(Lecture du chapitre X du Poisson-Scorpion :
de « J’ai rangé mon travail et tiré ma chaise sur le balcon pour regarder le grand chromo chiqué du crépuscule… »
jusqu’à
« Ce que tu n’as jamais cessé de chercher est peut-être ici, maintenant, dans cette chambre torride, à portée de ta main, tapi dans le noir et seulement dans le noir »)

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Je voudrais à présent évoquer un autre aspect de Bouvier qui me tient à cœur, celui de la musique. Il y a eu à Brest une exposition intitulée « Nicolas Bouvier et la musique, de Genève à Tokyo. Partitions d’une vie », qui a été complètement salopée par deux conservateurs pas très compétents et surtout pas très honnêtes, ni très scrupuleux . Je vais plutôt développer quelques éléments du livre qui est sorti à cette occasion, L’Oreille du voyageur.
Nicolas Bouvier, vous le savez sans doute, a bénéficié d’une éducation musicale très complète, grâce à sa mère, qui n’avait certes pas que des défauts, puisque c’est elle qui lui a donné le goût de la musique. Bouvier a d’ailleurs grandi dans des maisons où il y avait toujours des pianos, à tel point qu’il a très souvent eu l’occasion de dire que la musique a représenté pour lui la moitié de sa vie. La présence de ce piano apportait incontestablement une dimension à la vie de l’enfant qu’il était. « Une vie sans musique ne mériterait pas d’être vécue », affirme notre écrivain-musicien. Il s’est perfectionné par la suite avec André-François Marescotti, grand pédagogue, au Conservatoire de Genève. Il a souvent eu l’occasion de déplorer le fait, et nous pouvons l’entendre de sa propre voix sur le CD qui accompagne le livre, que l’approche de la musique à Genève lui semblait trop bourgeoise et trop classique. Il parle même d’une approche « sectaire, solfique et dogmatique », avec « un arbre des croches où l’on suspendait des notes comme des merles dans un marronnier pour arriver à une estimation juste de leur valeur ». Bouvier raconte qu’à la sortie de sa première leçon, il se disait : « Sapristi ! une leçon de maths de plus ! », alors qu’il attendait de la musique une sorte de libération. Cette approche de la musique limitait en effet les musiciens à une stricte et sévère étude des partitions, bridant tout esprit créatif, toute idée d’improvisation.

Parmi les « exploits » de nos deux brillants conservateurs, on peut relever (la liste est loin d’être exhaustive) : les textes de présentation complètement défigurés, le refus de ces conservateurs de mettre à la disposition du public un seul exemplaire du catalogue prévu à cette occasion (pas un seul !), leur refus également de présenter des objets personnels prêtés par Mme Bouvier (en l’occurrence les bobines du Nagra : apparemment, ils n’étaient pas… « authentiques » !)… Par ailleurs, J.-P. Spilmont, qui nous a si chaleureusement accueilli, mais aussi Laurent Aubert (conservateur du Musée ethnographique de Genève), ont adressé nombre de courriers aux deux conservateurs brestois pour pouvoir accueillir dans leur ville l’exposition « Nicolas Bouvier et la musique » : ils n’ont jamais reçu la moindre réponse. Que l’on est loin ici de l’esprit humaniste de Nicolas Bouvier !

Bouvier reconnaît toutefois un point positif à ses années d’apprentissage au Conservatoire, c’est que, grâce à elles, il a pu, sa vie durant, déchiffrer des partitions en éprouvant le même plaisir que s’il lisait un roman ou un recueil de poèmes.
Les grands-parents de Bouvier, quant à eux, avaient d’une certaine manière initié la famille à l’univers de la musique. Le grand-père, Pierre Maurice, avait étudié la composition avec Gabriel Fauré, Massenet et Vincent d’Indy. Bouvier raconte que quand son grand-père avait fini de composer une œuvre – opéra, oratorio, lieder – son épouse recopiait les partitions à la main autant de fois qu’il le fallait et en distribuait un exemplaire à chacun des musiciens de l’orchestre.
Comme il n’avait pas un très bon empan de mains, les grands concertos romantiques qui l’intéressaient étaient naturellement hors de sa portée technique. Ce constat a incité Bouvier à se diriger vers des études de droit et d’histoire.

Puis vient l’heure du grand départ sur les routes de l’Orient. Armé d’un Nagra pour enregistrer toutes ces musiques qui se succèdent « comme les perles d’un rosaire », Bouvier découvre la musique tzigane dans la Yougoslavie de Tito. C’est pour lui un choc, un ravissement. La liberté inouïe qui se dégage de cette musique est pour lui une révélation qui lui permet enfin de séparer la main gauche de la main droite, ce qu’il n’était jamais arrivé à faire auparavant. Précisons que Bouvier n’a jamais arrêté le piano.
Enfin, cette improvisation, ce rythme impair qui lui manquait tant à Genève ! Cette musique est révélatrice de la liberté intérieure des musiciens qui la jouent, liberté dont Bouvier a reconnu un jour qu’il courait sans cesse derrière sans espoir de la rattraper.
Par ailleurs, la découverte de la poésie perse, celle de Hafiz et Saadi, a contribué à modifier sa perception de la musique. Celle-ci devient plus intérieure, elle lui permet de devenir plus sensible à la chair du monde.
Il y a également des musiques qu’il imagine sans les connaître. Par exemple, en lisant Panait Istrati, auteur roumain, il imagine la doina, la flute roumaine sans l’avoir jamais entendue, parce que pour lui, un écrivain qui décrit bien les paysages et les personnages suggère immanquablement une musique. Pour Bouvier, ça va avec, « c’est le mot caché ».
Bouvier insiste également sur la dimension de la musique comme véhicule de paix. « La musique est un sésame », aime-t-il à répéter. Il a pu le vérifier quand il se trouvait avec Thierry Vernet en Yougoslavie, et qu’il se baladait avec un Nagra, qui était alors un instrument haï dans les pays communistes, parce qu’il éveillait immédiatement la méfiance des policiers. Mais quand Bouvier précisait que c’était pour enregistrer des musiques folkloriques, chaque policier le renvoyait, qui chez un frère accordéoniste, qui chez un oncle flûtiste…, et toutes les barrières, toutes les frontières s’abolissaient comme par enchantement.

J’ai eu l’occasion de découvrir dans les archives de Nicolas Bouvier, à la bibliothèque de Genève, une petite chanson qui me touche beaucoup, toute simple, et très belle dans sa simplicité. Je l’ai retrouvée à plusieurs reprises dans différents carnets (cette chanson est anonyme), ce qui montre bien que Bouvier lui trouvait un certain charme. Il considérait la chanson en général, et notamment la chanson française (Trenet, les Frères Jacques, Caussimon, Ferré...) comme un art majeur, l’égal de la poésie. Il raconte qu’il aimait recopier certains poèmes pour se redonner du courage, et pour fortifier sa mémoire, comme s’il soulevait des haltères. Ecoutez donc cette chanson-poème, que Nicolas Bouvier a recopiée un certain nombre de fois dans ses carnets, et qui souligne le pouvoir fédérateur et universel de la musique.

(Lecture de la chanson yiddish, dans L’Oreille du voyageur, page 96 et 98)

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En guise de conclusion, j’aimerais poser une question, qui reste ouverte : peut-on établir une hiérarchie des arts dans l’œuvre de Nicolas Bouvier ? Il écrit dans Le Hibou et la Baleine ceci : « La prose, il faut aller la chercher, tandis que le poème nous rend visite ». Il y aurait donc la prose tout en bas, à l’étage au-dessus la poésie, puis la musique, et enfin, au sommet, le silence. Il me semble qu’en bon voyageur, Bouvier se fait passeur, c’est-à-dire qu’il jette des ponts, des passerelles, entre chacun de ces étages, pour éviter toute catégorisation. On le voit à la musicalité de son écriture, et c’est sans doute dans sa poésie que cette musicalité est la plus présente. Les silences sont nombreux également, c’est en silence par exemple que Bouvier découvre le Khyber Pass dont nous avons entendu la description tout à l’heure. La musique, on le sait, vise d’abord l’affect, et ensuite seulement l’intellect, ce qui fait que des gens de culture et de religion complètement différentes peuvent se retrouver pour écouter ensemble une sonate de Mozart, un concerto de Rachmaninov ou un raga de Ravi Shankar. Chez Nicolas Bouvier, la musique permet de faire la navette entre chacun de ces mondes dont nous avons parlé, ce qui met en lumière sa dimension universelle.

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Je voudrais remercier Mme Maryvonne Mongourdin qui a su apporter un supplément d’âme et d’émotion aux textes qu’elle a lus.

Je vous propose à présent de finir cette journée d’études consacrée à Nicolas Bouvier aussi agréablement que nous l’avons commencée. Ce matin, nous avons entendu des poèmes du Dehors et du Dedans dits par Bouvier. Ecoutons-le maintenant commenter lui-même certaines de ces musiques qui le ravissaient tant.

(Ecoute du CD L’Oreille du voyageur, plages 8, 9 et 10)


Hervé Guyader
Chambéry, 28 février 2009

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