L’OEIL UNIVERSITE DE SAVOIE 21 mars 09 à 19 heures

Michel Butor - Labyrinthe : L’homme au clavier-caméra 1*
Sept figures du poète protéiforme / sept entrées dans le labyrinthe
> 1er sous-titre abandonné : Le Minotaure, le singe et l’escargot…

[Labyrinthe 2* toujours en expansion : Il est Dédale, il est Thésée, il est le Minotaure (apprivoisé) ! - Il creuse encore… - Labyrinthe non d’enfermement mais à ouvertures multiples sur le monde entier] M.B. => « Je suis tous les autres. »

Cf. récit d’Ariane : Picasso-Labyrinthe dans M. B. Qui êtes-vous ?
(Bernard Teulon-Nouailles, Skimao, éd La Manufacture, 1988)
Brouillage du mythe et interprétation ludique du génie créateur => l’ivresse de l’âge /
+
«J’aimerais pouvoir rivaliser avec Picasso » ! (C V 1996)

Après Passage de Milan (1ère voie imaginaire ouverte, 1954), L’Emploi de temps, il décroche le Renaudot 1957 avec La Modification…. Aussitôt reconnu, la voie était toute tracée…
Eh bien non ! Les ennuis commencent et il les cherche : il signe le Manifeste des 121, part aux USA, publie MOBILE porté aux nues par Georges Perros, « lecteur idéal » : « Mallarmé t’aurait embrassé. », Raymond Jean, Jean Roudaut, ou considéré comme illisible (P. H Simon : « Névada de l’ennui et absolu de l’illisible. »). Il décloisonne les genres, construit une œuvre où la poésie s’insinue partout, surtout où on ne l’attend pas... (Mobile : point de non retour au roman, mais Portrait de l’artiste en jeune singe, 1967, et Intervalle, 1973, sont encore en lien avec la création romanesque…)
Toujours en route, toujours en retrait, l’auteur déroute la critique et les lecteurs dans une œuvre en mouvement perpétuel (Cf. James Joyce « WORK IN PROGRESS »)…
Reconnaissance tardive ? Prix de l’Académie Mallarmé pour l’ensemble de son œuvre (2006) ..........Année des Seize Lustres
Michel Butor est toujours un autre… dit-il lui-même (Cf. entretien dans EUROPE n° 943-944 déc. 2007) – Donc, à chacun son Michel Butor, auteur protéiforme (?) !

Q. Quel trajet personnel de « Je est un autre » à « Je suis tous les autres » ?

1 Le polygraphe planétaire

Des Antipodes (Nice, chemin de Terra Amata) à l’Ecart (Lucinges) - noms prédestinés ! -, Michel Butor est un homme orchestre de l’écriture qui ne tient pas en place et trouve le moyen de créer ou publier environ 1500 livres (plus de mille sont des livres d’artistes). Combien de tours du monde en 80 ans pour cet écrivain qui marche, roule et vole ?
Ecrivain du voyage : « La terre tourne dans ma tête. » (Lettre à G. Perros)
Il est à la fois l’Ulysse d’une Odyssée choisie, sereine, et la Pénélope du patchwork textuel qu’il déroule presque à l’infini. Mégalomanie tranquille ! (Explorateur en « Réseau aérien »)
Il ne voyage pas en bourlingueur mais en découvreur du visible comme de l’invisible.
Il fuit (Paris) mais ne cherche pas l’aventure ! (- 1972) Ubiquité spatio-temporelle. Exil perpétuel ? « Voyager, c’est écrire et écrire c’est voyager… » En parodiant René Char, on peut dire : « Tu as bien fait de partir Michel Butor »

Q De la passion de voyager à « l’écriture nomade.» B Nle expo. 2006 L’écriture nomade. Seize lustres : « Je tourne dans tous les sens / échangeant le haut et le bas / l’avenir et le passé…»
Ce qui est fondateur, est-ce d’abord les itinéraires de lecture ? (Daniel Defoe, Jules Verne, Les 1000 et une nuits, des histoires qui défient la mort !)
Ou plutôt les souvenirs des chemins de fer paternels, puis du 1er voyage en Orient-Express ?
Objectif : Transformer le lecteur en « voyageur textuel » ?


2 Le collectionneur / « Collationneur »

Les premiers titres sont souvent à l’origine d’une série. Des Répertoire(s) aux Improvisation(s) sur, des Illustrations aux Matières de rêve. Ecriture où les nombres jouent un rôle comme chez Rabelais, Queneau, Pérec… Œuvre à la fois tentaculaire et arborescente !

5 Répertoire(s) constitués de 21 essais = 105 [107 : Essais de Montaigne !] (1960-1982)
5 Génie du Lieu (1) - - Boomerang - TransitGyroscope (de 1958 à 1996)
5 Matière de rêves (de 1975 à 1985)
4 Illustrations, (de 1964 à 1976) etc.
Tout collectionneur est toujours en manque. Il y a toujours une pièce absente, une œuvre qui s’est perdue en cours d’élaboration, un rendez-vous manqué avec un lieu lointain ou un chef d’œuvre caché…Quête perpétuelle pour combler le manque, boucher les trous du patchwork.

Q. De la fascination des nombres, des séries, au plaisir du texte, quels sont les déclencheurs de cette alchimie ? Les précurseurs incontournables ?

3 Le constructeur « La machine butorienne »
(Georges Raillard)

La combinatoire : travail sur la langue et la structure : « La machine à écrire est devenue une machine à coudre. » C’est en architecte qu’il procède ou en compositeur. Spatialisation de l’écriture. (Cf. René Char La Parole en Archipel – ou en constellation : « l’immensité intime. » selon G. Bachelard)
+ Jeu des points de vue dans les récits, du cadrage, de la perspective dans la poésie urbaine…
Collation, dans sa version la plus récente est exemplaire de ce parti pris d’une organisation en séquences alternées avec des reprises, tournures anaphoriques, leitmotive, variations, suites, petites fugues, assemblages, caviardages, etc.
Art du polyptyque typographique.
Repas gargantuesque aux plats multiples, des « hors d’œuvre » au « premier plateau », des « tournées » et « buffets » au « 6ème passage », le menu est à entrées multiples…
- De Réseau aérien (Gallimard 1962) à l’œuvre entière développée en réseaux pluriels…
- Mobile, Etude pour une représentation des Etats-Unis (Gallimard, 1962) Polyphonie spatiale (Cf. Calder + Poétique de l’espace de Bachelard, PUF 1961 ?)
- Intervalle 1973 (anecdote en expansion) Simultanéisme + structure alternée avec voix off.
L’écriture s’inspire du montage cinématographique mais la réalisation en film n’aura pas lieu…
Ou bien le livre est conçu comme une partition, une mise en théâtre….
Cf. Vanité (entretien dans LIRE) Butor / Scriptor, Pictor et Viator parlent de la mort…
« La construction, c’est le dialogue de l’artiste avec sa propre mort ».

Q. Les mobiles de Calder, les collages de Max Ernst et de Picasso, etc. ont été des exemples stimulants pour spatialiser l’écriture ? Mobile paraît peu après La Poétique de l’Espace de Bachelard ?
Pure coïncidence ou réflexion d’époque, préoccupations communes ?
Gaston Bachelard : « l’immensité intime. » On croit lire M.B.


4 Le « butordinateur » (Cf. Jean-Charles Gâteau)

L’explorateur en bibliothèques ! L’encyclopédie vivante, incarnée…
(Sartre 1er guide vers les novateurs littéraires : Joyce, Kafka, etc.)
Une curiosité sans limite, une mémoire prodigieuse. Michel Butor dialogue avec les œuvres et les auteurs qu’il admire, il coupe, il colle, il entremêle, il détourne, il combine… Les mythologies, l’Histoire, l’astronomie, les sciences, rien ne lui est étranger.
Le mot-valise de J C Gâteau est donc bien représentatif de cette œuvre intégrante ou globalisante…
(Cf. Du monde entier, Au cœur du monde, deux titres réunissant l’œuvre poétique de Cendrars - Michel Butor aurait pu les reprendre à son compte : au cœur du monde qu’il tente continuellement de représenter)
Pour lui, pas d’auteur intouchable : de Molière à Apollinaire, de Baudelaire à Rimbaud, le Butor étoilé fait son miel de toutes fleurs… Fiction critique et variations libres.
En prédateur jubilatoire : « Le butor étoilé ATTENTION » (Travaux d’approche – Gallimard poésie, 1972)
Ex. 1 Dialogue avec Delacroix (Entrée des Croisés à Constantinople : VOIR et RECONSTRUIRE le tableau ! Référence au Nouveau Monde amoureux de Charles Fourier (concept d’harmonie opposé à la notion de civilisation conquérante.)
Cf. « VOTEZ CHARLES FOURIER » La politique des charmeuses, Illustrations IV
Chronique de Villehardouin, les chevaux du quadrige, piques et oriflammes, etc.
Réfuter les interprétations oiseuses (Huysmans) + imaginer le peintre portraituré en jeune incendiaire des usurpateurs et le spectateur en bourgeon (M. B. lui-même sous la forme du bébé au bord du cadre : « ma préhistoire »).
2 Voyant (d’après les Illuminations de Rimbaud) ou Comédie lointaine (brouillage burlesque du théâtre de Molière) => Anthologie nomade (Gallimard poésie, 2004).
3 Le trajet du 12 (Concernant Genève, avril 86, Léman Expressions sans rivages, éd. La Manufacture) - L’histoire et le développement de la ville en suivant la ligne du tramway de station en station (23 st.)… de l’itinéraire au trajet d’écriture…

Q. Baudelaire : « Il n’y a pas de grand poète qui ne soit un critique. »
C’est vrai de Breton, Aragon, Yves Bonnefoy, Apollinaire lui-même critique d’art lucide sur les premiers grands changements esthétiques du XXe (Calligrammes, recueil cubiste !). Mais est-ce un postulat ? La Bibliothèque = « caverne d’Ali Baba »
M. B. « Je lis des livres parce que cela m’apprend à lire le monde. »
(Les livres de leur vie, Bibl. du Centre Pompidou)
Comment situer la fiction critique par rapport à la critique universitaire ? Et d’abord qu’entend-on par fiction critique ?


5 L’assembleur ou le rassembleur / L’illustrateur

Si le « groupe » dit du « Nouveau » roman a rapidement implosé, Butor sans constituer un mouvement a su multiplier des collaborations, répondre à des sollicitations très nombreuses et entretenir des amitiés fécondes : avec des peintres, compositeurs, photographes, etc. de nombreux pays.
Les images sont « des fenêtres qui s’ouvrent » à l’écriture…
Il expérimente à son tour Les mots dans la Peinture (éd. Skira, 1969)
Cf. Les 4 volumes d’Illustrations (reprise d’œuvres écrites pour des plasticiens, livres-objets avec Bertrand Dorny, Alechinsky, Pierre Leloup, Julius Baltazar (Le colloque des mouches),
Jacques Clerc, les logogrammes de Christian Dotremont - Poème optique -, L’Œil de Prague, sur et avec Jiri Kolàr, etc. + de 1000 livres d’artistes)
Ex. Les expositions comme celle de Chambéry en 2001 : 43 artistes avec Michel Butor…
(Catalogue présenté par Patrice Longuet, éd. Comp’Act, 2002) - après Annecy et avant Thonon puis Lausanne, etc. Ecriture dans le cadre et hors cadre.
>> Variété des supports, livres-objets, mises en espace, etc.
>> Ex. (de Mobile à) Bicentenaire Kit avec Jacques Monory, 1976 (50 objets // 50 états)
>> Musique avec Henri Pousseur : Votre Faust (opéra), etc.
« L’art et la littérature ne sont pas des arts d’agrément mais des instruments d’exploration et de transformation du réel. » (Entretien avec Georges Charbonnier).

Q M. B. a bousculé la notion d’illustration (ornementale), l’élargissant à toutes les expressions créées en regard d’une autre. 4 volumes d’Illustrations, les livres d’artistes, etc.
Le dictionnaire est-il en retard sur Michel Butor ?

6 Le poète du quotidien, des objets familiers, du corps féminin
(Cf. Ponge, Guillevic, Follain…)

La poésie du quotidien : « par l’intermédiaire d’une structure [qui] va pouvoir intégrer tout ce qu’au premier abord nous pensions être sans intérêt. »
La banalité transfigurée par « la lumière des formes fortes. »
Les objets ont une vie historique : « ce sont les os du temps »
Gestes et choses de la vie :
Ex. Lessive pour Marie-Jo, Déménagement, etc.
Hugo et la Feuillantine aux pommes tièdes caramélisées (Collation p. 97)
D’EROS A l’ombre d’elles (poèmes photographiques) / Serge Assier
à THANATOS Tombes titubantes d’après des photos d’Henri Maccheroni
(éd. Ides et Calendes, 2000)

Q. Quand la forme « transfigure la banalité », est-elle un leurre ou un révélateur ?
« Les objets sont les os du temps. » Très belle image. Le poète est-il à sa manière un archéologue du visible ? De la face cachée des choses ?
Faut-il « forcer les choses à la parole » ? (Entretien avec Claude Couffon - Lettres françaises 1963 après Description de San Marco)

7 Le « moi » / ses masques et ses métamorphoses

(butor étoilé, singe, escargot, Minotaure, ours de Géographie parallèle p. 23,
Le rêve de l’huître + « masque en bourgeon » bébé, dans Dialogue avec Delacroix, etc.…)
Michel Butor a multiplié les figures d’identification ou de « camouflage ? » Il s’est aussi parodié lui-même en pastichant des titres connus :
Portrait de l’artiste en jeune singe (G. 1967) Cf. Thot, dieu égyptien de l’écriture…
(Titre d’après James Joyce, en jeune h. et Dylan Thomas, en jeune chien)
Travaux d’approche (Gallimard poésie, 1972) // Cf. Ralentir travaux (Breton, Char, Eluard)
Blues des projets : images quelque peu surréalistes (Cf. L’homme approximatif de Tzara)
Autoportrait éclaté (ici reconstitué sans l’architecture du texte) :
« Qui es-tu Michel Butor ?- Je suis une maladie, - je suis un sommeil de plomb et une insomnie de rouille, - Je suis un aveuglement qui brûle et une surdité qui guette,
- je suis un nomade à qui la vue d’une valise donne un malaise, - je suis un appétit insatiable et une digestion lente, - je suis un mineur et un démineur, - je suis une tête de boue avec une peau de couleuvre, - je suis un spermatozoïde dans tous ses états…
D’où viens-tu Michel Butor ? – Je ne descends pas seulement du singe mais de l’escargot… »
Un saut dans le temps et Michel Butor se livre dans une Suite gastéropode
(Michel Butor par Michel Butor, Seghers 2003) :
Lire Portrait de l’artiste en jeune escargot p. 225
(Métaphore filée : l’écriture en spirale ! le poids de la coquille de phrases sur le dos, etc.)

Q. Les métamorphoses, les masques sont évidemment des signes à décrypter. Ils ont une fonction symbolique, métaphorique, ludique également. Mais leur multiplication ne cache-t-elle pas un goût pour le dédoublement, voire la multiplication de tous les doubles possibles, l’expansion à l’infini des possibles ? Comme le don d’ubiquité ? Du « je est un autre » à « je suis tous les autres ! »
Le masque ? – Pudeur ou mégalomanie ?
L’influence des surréalistes est-elle pour vous toujours aussi féconde ?
Entre nihilisme et optimisme, deux citations :
« La postérité, c’est un discours aux asticots. » L. F. Céline et
« L’œuvre de l’écrivain, c’est une pensée d’enfance réalisée dans l’âge mûr, » affirmait Georges Bernanos.
Cette 2ème assertion s’appliquerait-elle au poète et à l’écrivain Michel Butor ?


Michel Ménaché


*1 - D’après L’homme à la caméra de Dziga Vertov
*2 - Ariane elle-même s’est perdue… Marie-Jo reprend le fil, les coups de fil, habille le poète de fil en aiguille...
*3 - Tt critique est « en flagrant délit de roman… » (Butor), « l’ère du soupçon » (Sarraute)
J’espère n’avoir pas amorcé un roman de gare, commis trop d’erreurs d’aiguillage !

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