Compte-rendu par Antoine Tarabbo de la rencontre
du 3 Novembre 2006 avec Max Milner

Présenté par Jean Burgos

L’essai que vient de publier Max Milner, « L’envers du visible » fait écho à la thématique de notre présente saison, « l’écrivain et son ombre portée »
L’ombre , en définitive, porte très loin…

Jacques Charmatz rappelle, en préambule; le contexte actuel, celui d’une littérature en perte de vitesse, et rappelle le rôle de noyau dur de L’ŒIL dans ce combat pour la qualité de la lecture et de l’écriture, et déplore que la récente journée « JJRousseau » de novembre 2006 n’ait pas bénéficié d’une couverture médiatique à la hauteur de la qualité des intervenants et de son parfait déroulement .
L’œuvre de Max Milner est remarquable. Une œuvre de critique de haut niveau doublée d’un riche travail d’écrivain.
Jean Burgos évoque la longue et riche carrière universitaire de M.M et rappelle le souci constant de ce chercheur remarquable qui est d’explorer, sans relâche, l’autre face du monde, le caché , l’invisible . Tous ces efforts constituant des ouvertures précieuses qui invitent le lecteur à suivre l’auteur, à devenir son complice dans cette traque passionnante où l’on croise , entre beaucoup d’autres, Nerval, Baudelaire, Aloysius Bertrand, mais aussi la figure de Satan, le thème de la chute, le filandreux, la thématique du roman noir, le désir de voir, Saint Jean de la Croix , etc… Toute une fantasmagorie , où Max Milner refuse, malgré l’injonction de Freud, « de fermer les yeux », et aiguise, au contraire, son regard pour chercher sans cesse l’image et son double ombreux. Ainsi la quête de ce qui n’est pas manifeste, le mouvement permanent entre le caché et le visible construisent l’unité de ce travail de très longue haleine, qui se donne comme mission essentielle d’arpenter la face cachée , le versant nocturne, des éléments, des hommes et de choses.
Et nous sommes là, à la charnière de deux mondes, à ce moment de glissement de l’un à l’autre où réside l’imaginaire . Sans pouvoir séparer l’oeuvre et son créateur, en s’efforçant comme nous le propose Milner, de capter l’invisible dans le visible. L’ombre va donc ainsi donner une épaisseur à ce qui croit avoir une épaisseur..
Cette quête du sens investit un champ considérable, parcourt toute l’étendue de la littérature, des poètes de l’Antiquité, Homère en tête, jusqu’à de proches contemporains comme Jacottet ou Bonnefoy. La philosophie, la médecine, le cinéma , la peinture n’échappent pas à ces investigations extrêmement fouillées, qui dévoilent et révèlent.
A la façon de Bachelard qui souhaitait devenir une sorte de « psychologue de l’invisible ».
Toujours cet entêtant désir de voir, peut être induit, dans l’enfance, par la fréquentation d’un oncle peintre (Marcoussis, illustrateur d’Apollinaire).
Milner nous pose la question fondamentale : est-ce que nous voyons tout ?
Il nous propose de dépasser la « tyrannie du visible » et nous invite à voir au-delà de la lumière. L’ombre, nous rappelle-t-il, fait voir autrement et autre. Il faut prendre en compte la part de l’ombre. Celle-ci procure un plein sur ce qui est éclairé. Dans cette réhabilitation de l’ombre qu’il appelle de ses vœux, M.M., remonte à l’Allégorie de la caverne de Platon, « scène primitive » s’il en fut, révélatrice de la créativité de l’ombre et nous encourage à nous réconcilier avec « ce réservoir de ténèbres ».
Tardieu est cité pour avoir su accorder sa bonne part à l’ombre. Léonard de Vinci est lui aussi convié, au passage, qui dans ses tableaux, a fait de l’ombre un principe actif. Le chiarosscuro devenant substance même de l’art du peintre et des jeux conjugués de l’ombre et de la lumière.
Ces propos conduisent logiquement à célébrer un véritable hymne à la nuit., grande pourvoyeuse d’ombres.
Notre auteur, à l’érudition impressionnante, évoque l’ombre dans la théorie des couleurs chez Goethe, souligne la dramatisation des contrastes par juxtaposition chez le Caravage, nous parle du travail minutieux des nids de clartés cerclés d’ombres de Georges de la Tour, nous montre avec brio comment chez Rembrandt, c’est « l’ombre qui engendre la lumière ».
Il ne manque pas, non plus, d’évoquer la symbolique des Lumières du XVIIIème et attire notre attention sur l’expérience de l’ombre et de la nuit chez les peintres et les écrivains. Comme par exemple chez Rousseau, et Restif de la Bretonne.
Comment, dans le même mouvement passer sous silence le thème même de l’obscurantisme ?
Chez Novalis, l’on débute par un hymne à la lumière auquel va se substituer un hymne à la nuit, laquelle se confond finalement avec la femme aimée, la nuit devenant une véritable substance. Il s’agit même d’une nuit extra-corporelle qui s’apparente peu ou prou à une expérience de l’éternité.
La nuit finit par devenir de plus en plus lumineuse. Chez Hugo, ce sera le domaine de la quête d’une autre forme de connaissance ; une ombre qui finalement donne à voir qui domine tout, surplombe tout, la bouche d’ombre.
D’autres encore viendront, qui feront eux aussi, l’éloge de l’ombre : Péguy, Blanchot.
Freud et Young seront aussi de la partie. Milner note incidemment que la place , la part de l’ombre varie avec les époques.
Il nous exhorte ensuite à « ne pas rester sourd aux ombres » ;. L’ombre, selon lui, n’est pas un « accessoire de la réalité, » c’est « une réserve de sens. »
Pour en revenir au motif de la présente saison de l’œil, « l’ombre portée de l’écrivain », c’est l’envers de la partie éclairée de l’écrivain, et il y a besoin de l’interroger.
Pourquoi nous intéresser à l’ombre ?
Est-ce que les images nous font entrer au fond de la réalité ? Les images se métamorphosent.
La sentence : « on est prié de fermer les yeux » sonne d’abord comme une dénonciation puis comme un mise en garde. Sur le plan littéraire comme sur le plan psychique, attention au fétichisme de l’image. Que cache le foisonnement d’images que nous connaissons actuellement.. Il faut résister à cette surexposition. !
Milner poursuit son éloge de l’ombre, dénonce l’excès de lumière occidental, oppose nos flots de néons aux lumières tamisées, aux paravents des maisons japonaises.
L’ombre est méditative, et porte à la profondeur, on ne peut vivre dans l’éblouissement perpétuel. On peut éprouver même une nostalgie de l’ombre mais ce retour à l’obscurité pourrait être perçu comme un retour en arrière. En effet, l’idéal classique survient après la période gréco-latine où les formes sont définies, mesurables, compartimentées dans un monde parfaitement visible. Ce sera remis en question au XVIII ème.
Que dit l’écrivain quand il parle de l’ombre ?
Le rapport de l’homme et de son ombre a toujours été source de terreurs. Il y a un lien intuitivement perçu par tous, entre l’ombre et la mort. Dante, dans la Divine Comédie, évoque les morts comme des ombres traversées par la lumière. Des ombres qui ne projettent pas…d’ombre.
Jung a décrit la notion d’inconscient collectif, sorte d’ombre psychologique partagée à laquelle chacun de nous contribue involontairement.
L’ombre portée est à la fois attachée au corps et séparée de lui, elle fait indubitablement penser à la mort. La dimension de l’ombre pouvant évoquer le symbole du temps qui reste à vivre.
Chez Apollinaire : ce texte sur la promenade d’une ombre sans possesseur suivie par une femme et qui n’est autre que l’ombre de son fiancé mort à la guerre en 1917.
MM évoque ensuite un conte juif narrant la solidarité d’un homme et de son ombre. On retrouve un écho du thème faustien : il n’est pas innocent de vendre son ombre dans l’intention d’acquérir une bourse inépuisable. C’est un pacte avec le Diable, d’un modèle assez canonique.
Qu’est ce que l’ombre ?
Peut être le double, la conscience morale, le bon moi.
Le rapport avec l’ombre portée de l’écrivain se situe peut être dans un rapport initiatique, dans cet idéal de pureté, d’immatérialité, de transparence, cet effort pour soulever les scories du langage .
Mais pour autant, il faut accepter les pesanteurs terrestres, l’ombre étant le teas de nature que l’on traîne avec soi, il faut passer des compromis avec le monde et transcender une certaine lourdeur . Le rôle de l’artiste étant d’alléger la matière .
Il faut conquérir l’ombre
Il faut se penser dans le noir.