OEIL
Compte-rendu de la rencontre avec Marie DIDIER le 10 janvier 2007 à l’Université de Savoie
Avec un public nombreux, d’adhérents et sympathisants de l’ŒIL mais aussi de personnes concernées par le sujet.
A l’occasion du 20ème anniversaire du Premier Roman, et pour la 10ème saison de l’ŒIL, Marie Didier, médecin à Toulouse et romancière, est venue nous rendre visite. Il y a dix ans elle nous avait présenté son premier roman « Contre-visite », éditeur Gallimard, document sur un médecin et ses patients, un médecin et ses problèmes, un médecin qui cherche à écrire malgré son travail fatiguant, un médecin qui va soigner aussi les Tziganes, des prostituées …
Nos lecteurs du 1er roman avaient eu du nez d’avoir choisi Marie Didier ; ils étaient 14 à l’époque. On formule toujours ce souhait : «On espère qu’il ou elle va continuer, que ce n’est pas l’unique roman de sa vie » et voilà qu’elle sort aujourd’hui : « Dans la nuit de Bicêtre » dans la collection « L’un et l’autre » de chez Gallimard : roman qui vient d’avoir le prix Jean Bernard décerné par l’Académie de médecine ; nous en sommes tous réjouis.
Dans ce roman, sorte de document-fiction, elle se livre elle-même, et en même temps elle fait une enquête sur un homme presque inconnu de l’histoire de la psychiatrie , de l’histoire médicale et sociale.
Henri Vermorel, médecin, psychiatre, psychanalyste, nous présente Marie Didier.
Henri Vermorel : Par ce livre, « La nuit de Bicêtre », que j’ai beaucoup apprécié, j’ai plaisir a faire ressortir la résonance personnelle de l’auteur par rapport à elle-même et au personnage central. Elle raconte la vie et l’œuvre de Jean-Baptiste Pussin, précurseur méconnu de la psychiatrie actuelle. Dans une sorte de biographie romancée à partir des rares documents existants, l’auteur a eu le talent de faire sentir le caractère courageux et profondément humain de cet homme apparemment humble mais qui a joué un rôle très important.
L’histoire se situe dans la période qui précède la Révolution française, période de mutations culturelles profondes, qui a modifié les mentalités sur la perception des malades mentaux : on les appelait alors les « insensés ». Singulier destin que celui de J-B. Pussin ; originaire d’une famille pauvre de Paris, il est atteint d’écrouelles, ces ganglions d’origine tuberculeuse, qui inspiraient peur et répulsion.
Il se retrouve à Bicêtre, institution de l’ancien régime qui recueillait ceux qu’on appelait les incurables, syphilitiques, tuberculeux, fous, etc. mais aussi mendiants, prostituées, marginaux, dissidents de l’époque.
Avec une grande sensibilité à la souffrance humaine, Marie Didier arrive à redonner vie à ce personnage méconnu qui, enfermé dans ce lieu où se concentrait toute la misère humaine de l’époque, ne se résout pas à capituler.
Au lieu de se laisser abattre comme beaucoup, il lutte, fait de l’exercice, apprend à lire et à écrire et il guérit. L’économe de Bicêtre ayant remarqué l’énergie et la vitalité de Pussin, lui donne la charge de portier. Sensible à la misère, à l’agitation, à la détresse de ces « insensés » de Bicêtre, de portier, Pussin passe à la fonction de psychiatre en chef. C’est là qu’il va apprendre, en empathie avec la souffrance humaine, à connaître la folie et à mettre au point une nouvelle façon de se comporter avec ses patients.
Il va les considérer comme des malades et non comme des animaux. Il va travailler en collaboration avec Pinel, célèbre psychiatre du temps. Ensemble ils vont modifier profondément la vision qu’on avait de la folie. Pinel se met à l’écoute de Pussin.
La première révolution psychiatrique vient de s’instaurer.
Pussin savait parler aux malades, les comprenait. Il avait remarqué que l’agitation des hommes provenait des chaînes et des mauvais traitements infligés. Il préconise un cadre adapté, de la nourriture suffisante, l’occupation des malades et l’hygiène. Autre attitude du médecin qu’il n’était pas, il instaure un cadre mental et transforme l’asile en hôpital.
Ce fut la première forme de psychothérapie individuelle et de psychothérapie institutionnelle des temps modernes.
Ses principes ont engendré la deuxième révolution psychiatrique.
Le travail de Marie Didier est fondamental aujourd’hui où la psychiatrie est en régression. Pour elle, la folie n’est pas seulement l’affaire des psychiatres, elle est surtout et avant tout une affaire humaine qui nous regarde tous. Un homme comme Pussin a montré le chemin.
Marie Didier : Vous avez bien résumé les faits. Je vous remercie d’avoir conclu sur cette régression très sérieuse qui est en train de toucher la psychiatrie contemporaine.
Sans dramatiser toutefois, il y a un cri d’alarme à pousser. J’ai abordé ce travail en toute innocence , en quelque sorte guidée par le désir. C’est ce désir pour cet homme qui a poussé ma curiosité. Considéré comme un déchet dans le dépotoir du Bicêtre de l’époque, deux choses m’ont fascinée chez lui :
- sa capacité de résister avec son mental et son corps, avec cette puissance physique : il était très grand, une force de la nature.
- sa capacité d’attention, passant tout son temps auprès des malades, lui a permis de capter les petits signes prémonitoires d’une crise afin de l’éviter.
Il a eu ce regard à contre-courant pour exiger la non-violence dans Bicêtre en commençant par des soins basiques. C’est ce détail qui m’a fait aimer cet homme ;
J’ai découvert Bicêtre grâce à cet être exceptionnel.
Intervenant : J’ai trouvé extraordinaire cette rencontre entre une femme du 21ème siècle et cet homme du 18ème siècle, cette passion qui vous entraîne à exhumer, puis à faire renaître et faire vivre cet homme qui, à la fin, demeure ou redevient inconnu.
Le roman a révélé une clef de la psychiatrie à travers la vie de Pussin. L’univers de Bicêtre est impressionnant, le regard de Marie Didier a une portée qui devrait nourrir beaucoup de réflexions. Elle écrit d’une manière presque lyrique. Il y a, dans ce roman, un effet presque incantatoire, presque sacré, pour le faire revenir un petit peu à la vie, c’est presque une exhortation.
Marie Didier : J’ai lu Pussin dans ses écrits, il m’a parlé. Je suis entrée dans une sorte d’intimité avec lui. Il était tout le temps présent.
Pour revenir à Pinel : en arrivant à Bicêtre, impressionné par le savoir-faire de Pussin, il a eu l’intelligence de rester en retrait. Il l’a écouté, observé. Il y a eu grande compréhension, grande estime entre ces deux hommes.
On a le sentiment que ce rapport sur les relations actuelles médecin-malade est mélancolique et pessimiste. Il faut pourtant rester optimiste malgré les difficultés et les combats présents, quels qu’ils soient.

Lecture par Marie Didier du poème extrait de son premier roman –« Fragment de bouts de vie d’un médecin ».

La rencontre s’est terminée par la signature par Marie Didier de ses livres vendus par la librairie Decître.

___________________________ CR par Céline Vadala corrections BM