COMPTE-RENDU de la rencontre du 9 mai 2007 avec MICHELE LESBRE et Christophe Grossi assistant de Sabine Wespieser

Jacques Charmatz : SW nous l’avons connue dès ses débuts grâce à Robert Belleret auteur d’un essai majeur sur Léo Ferré et que nous avions reçu à l’ŒIL
en 99 et qui est le premier auteur que SW a édité dans sa nouvelle maison d’édition née il y a cinq ans.
SW a toujours répondu aux invitations de l’ŒIL. C’est vraiment à cause d’un empêchement professionnel que nous ne l’avons pas ce soir et qu’elle
nous a délégué C.Grossi avec M.Lesbre.

CG en profite pour présenter les dernières éditions de SW.

JC : ML nous a envoyé un texte sur l’ombre portée, comme il y a une ombre majeure dans cette « Petite trotteuse », que vous avez lu et dont vous allez, pour cette dernière rencontre de la saison, lui poser des questions.
Auparavant, Bernard et Maryvonne vont vous faire entendre des pages de ML.
(Lectures de quelques extraits de « La petite trotteuse » et de « Nina par hasard » )

MLesbre : comme l’oral n’est pas tellement mon terrain, je vais vous lire un texte sur le thème de l’ombre portée dans mon travail et ensuite on pourra
en parler :
Il m’est arrivé de dire que j’écrivais pour « accomplir mon devoir d’enfance » et d’être ensuite décontenancée par ces mots spontanés.
Cependant il me semble qu’ils traduisent parfaitement ce qui est à l’origine de mon travail et que je pourrais relier à ce qu’a écrit Barthes à propos de l’enfance :
Elle seule, à la regarder, ne me donne pas le regret du temps aboli car ce n’est pas l’irréversible que je découvre en elle, c’est l’irréductible,
tout ce qui est encore en moi.
Mais il y a aussi ces lignes de Bachelard dans La poétique de la rêverie et qui me renvoient à ce fameux devoir d’enfance,
Que d’êtres nous avons commencé ! Que de sources perdues qui pourtant ont coulé! Alors la rêverie vers notre passé, la rêverie cherchant l’enfance
semble remettre en vies des vies qui n’ont pas eu lieu, des vies qui ont été imaginées.
Mes romans sont des chemins de traverse pour explorer le temps, des tentations d’atteindre cet endroit fragile où se nouent l’imagination et la mémoire.
J’écris des fictions parce que j’ai besoin de la force de l’imaginaire, j’en ai besoin parce que c’est là que sont enfouies mes ombres,
mon être préalable comme dit encore Bachelard. Elles peuvent ainsi se déployer et ont d’ailleurs peu à peu envahi mon champ d’écriture.
Je pense que nous vivons plusieurs temps à la fois, je vis avec cette perpétuelle sensation qui est la matière même de mes livres,
des trajectoires de personnages qui croisent sans cesse les temps, tous les temps qui les ont construits ou défaits, les rendant lisibles pour moi,
c’est-à-dire dans leur totale complexité, et lisibles, je l’espère, pour le lecteur. J’ai besoin d’entendre leurs voix, de mêler la mienne à la leur, de me perdre
dans leurs quêtes pour approcher chacun dans ce qu’il a de plus intime, de plus singulier et de plus universel, afin aussi d’être au plus près de moi,
car c’est en écrivant des fictions que je suis au plus près de moi.
J’écris un roman comme j’aime me perdre dans une ville inconnue, avec le même élan, la certitude que je suis quelque part dans cette ville,
et que je dois trouver l’endroit en question.
J’ai commencé à écrire tard, avec le sentiment que rien ne m’y autorisait si ce n’est le désir de trouver ma place dans le monde,
pas au sens d’une quelconque notoriété, mais simplement trouver les mots pour dire ma présence, trouver ma langue, quelque chose qui me ressemble.
C’est le roman noir qui m’a ouvert la porte où du moins dans lequel je me suis faufilée à un moment où, dans les années quatre-vingt, Manchette,
Vautrin Jean-FrançoisVilar Jonquet et d’autres transformaient ce genre et revendiquaient pour lui un véritable statut de littérature, en référence aux
grands auteurs américains, Hammet,Thomson, Chandler et Goodis, James Cain etc. Leur regard vigilant sur la société dans laquelle ils vivaient
devenait un modèle pour cette nouvelle génération d’auteurs français qui inventaient ce qu’on a appelé le « néopolar », s’aventurant sur tous les terrains des préoccupations et des engagements des années 70. C’était là que j’allais écrire un premier roman aux éditions du Rocher,
La belle inutile, puis Un homme assis aux éditions Manya et enfin les deux qu’a publié Sabine Wespieser dans la collection Babel Noir,
aux éditions Actes Sud : Une simple chute et Que la nuit demeure. Je les revendique toujours, ils sont la matrice des suivants, même présence du monde
dans lequel vivent les personnages, même regard sur leurs trajectoires jusqu’à atteindre l’essence même de ce qu’ils sont, trouver leur cohérence
dans les failles, les basculements.
Puis il y a eu la rencontre avec Victor Dojlida, ancien résistant et déporté, homme inconnu au Panthéon des héros, mais broyé par l’histoire.
Cette rencontre bousculait soudain mon travail, lui donnait son véritable sens, mettre ma vie en perspective dans ce qui la rattache à l’histoire collective.
« Boléro », « Un certain Felloni », « La petite trotteuse » et « Le canapé rouge » qui sort à la rentrée prochaine sont les romans où mon ombre portée se déploie.
Entrer dans cette zone intime, me faire guider par ce moi inconscient qui se dévoile et s’offre sans réserve, m’entraîne jusqu’aux limites de ce
que je suis, jusqu’aux bords de mes précipices. Je suis née au tout début de la dernière guerre et j’ai le sentiment de chercher inlassablement
quel fil me guide depuis ce chaos dans lequel j’ai vu le jour. C’est en trouvant la cohérence de mes personnages que je trouve la mienne.

L’écriture, pour moi, est peu à peu devenue cette lente marche vers la lumière dont parle Nizon dans « L’œil du Coursier », cet apprivoisement de
la solitude et de la nuit qui nous guette, cette paix, cette lucidité qui donne à la vie toute sa mélancolique beauté.


« Écrire c’est avoir la passion de l’origine, c’est vouloir atteindre le fond, le fond est toujours le commencement », a écrit Edmond Jabès .

JC : ML est aussi une grande lectrice, elle nous fait découvrir des auteurs, de théâtre aussi, comme Ödon von Horvàth ou Enzo Corman. Dans son œuvre elle
croise passé et présent, mémoire et oubli, quête d’un secret qui la révèlerait à elle-même.

JPGP : comment l’imaginaire du futur se profile-t-il dans votre environnement mental, structural ?

ML : les souvenirs d’enfance ne sont pas exactement les mêmes selon l’âge, parce qu’on a vécu et qu’on a eu le temps de les intellectualiser, le regard sur
les parents n’est plus le même. Ce n’est pas transformer les choses mais les plonger dans le présent. La véritable auto-fiction ne m’intéresse pas.
C’est plutôt parler de moi à travers des trajectoires de personnages qui n’ont pas vraiment vécu ce que j’ai vécu mais qui me permettent
d’exprimer ce dont j’ai envie.
Dans « Nina par hasard » je n’ai pas voulu faire un littérature militante mais dire les choses de mon enfance, travaillées par ma mémoire,
à travers les personnages du roman.

JPGP : ce futur n’apparaît-il pas dans la façon que vous avez de tenter de dégager l’obscur de tous ces souvenirs d’enfance ?

ML : oui, dans la mesure où le passé éclaire le présent, qui lui-même éclaire le passé, interaction complète.
Je ne sais rien du futur, j’essaie seulement de me mettre dans le mouvement de la vie, qui est complexe, faite de va-et-vient permanents,
avec l’impression de vivre plusieurs temps à la fois. Lorsque j’écris un roman j’essaie de me faufiler dans ces trajectoires compliquées, dans ce fouillis,
et de trouver le fil conducteur. Je ne fais jamais de plan, j’apporte mon propre regard dans ces vies inconnues, comme dans une ville inconnue que je
découvre sans guide et où j’aime me perdre, avant de voir comment tout ça marche.
J’écris un roman ainsi, je m’aventure dans les personnages que je rencontre.
C’est dans ce désordre apparent de la vie que pour moi surgit la cohérence. Et je laisse mes personnages à la lisière du futur.
Je ne les abandonne pas dans un désespoir sans fond mais au moment où ils sont sur le point de reprendre leur envol.
C’est dans les moments de faille qu’on se révèle plus à soi-même et aux autres. Je prends mes personnages à ces moments-là, et je les conduis
jusqu’au moment où ils s’en sortent tout seuls. On se cherche quand on écrit mais aussi quand on lit les autres écrivains.

BM : quand vous avez lu votre biographie j’avais l’impression que vous parliez de quelqu’un d’autre.

ML : c’est dans la fiction que je parle le plus de moi. Quand j’écris je vis ma vie avec le roman, j’écris lentement, les choses me viennent ainsi,
dans l’ignorance des personnages qui surgissent, ex. l’homme de la plage dans « La petite trotteuse ».
Le roman devient ainsi une grille de lecture de tout ce que je vis. Le présent est fait de tout ce qui s’est passé avant.

AT : j’ai beaucoup aimé cette fulgurance dans l’invention de la petite maison dessinée par le père semblables à celles dessinées par sa fille.

ML : il y a des liens tellement subtils, qui ne tiennent qu’à un fil, dont on n’en a pas forcément conscience.

AT : l’entretien d’embauche, dans « Boléro » est pour moi une métaphore de votre travail, à la fois émouvant et d’une charge humoristique : le pied dans le présent et un œil sur le passé, sans douleur.

JC : comment intégrez-vous les arts, tous les arts, que vous aimez, dans vos romans ?

ML : ils entrent dans mes romans comme ils entrent dans ma vie, tout est très mêlé. Ce qui surgit dans ma vie surgit dans mon écriture.
Je suis dans un état très particulier quand j’écris, je suis d’une grande perméabilité à tout ce qui m’entoure, et qui me manque lorsque je n’écris pas.

BM : qu’est-ce que résister ? vous vous intéressez beaucoup aux gens qui résistent.

ML : oui, c’est une bonne question, « résister » un mot qui évoque pour moi quelque chose de très fort ; les personnages qui résistent ont cette force
d’aller de l’avant, de résister au désespoir comme aux difficultés de tous les jours, de ne jamais baisser les bras, savoir dire non.

AT : je vois des surgissements poétiques, comme par ex dans « Boléro », le bouquet de roses jeté devant le pianiste, en relation avec la guerre d’Algérie.

ML :A propos de la poésie, j’aime quand elle surgit dans un texte, mais de façon impromptue, sans être annoncée, il faut que je la débusque, qu’elle vienne
à moi à mon ou à son insu. La poésie est quelque chose de tellement fragile, subtil, fluctuant que j’ai du mal à la voir installée au milieu d’un roman
et qu’on me dise c’est de la poésie.
Après encore de nombreux échanges avec Michèle Lesbre, sur ses personnages, sur son écriture, sur son éditrice Christophe Grossi justement nous parle
de Sabine Wespieser, de ses projets, des 55 livres déjà édités et la rencontre se termine sur la vente des livres par la librairie Garin, les signatures, et un
repas partagé au cours duquel on parla avec enthousiasme de beaucoup d’autres choses, toujours liées plus ou moins à la littérature
et à la vie de tous les jours.

(CR par BM)