OEIL

CR de la rencontre avec LAURENT MAUVIGNIER le 30 janvier 2008

Dominique Bombled et Antoine Tarrabo présentent l’auteur en évoquant la première rencontre à Chambéry au Festival du premier roman avec « Loin d’eux » en 2000, dans lequel on sentait déjà toutes les difficultés des protagonistes à communiquer, tous les non-dits sous les mots que l’on a retrouvé dans les autres livres, « Apprendre à finir », « Ceux d’à côté », « Seuls », « Le lien », jusqu’au dernier « Dans la foule ».
Avant les propos de l’auteur et ses réponses aux questions, DB demande à M. et B.Mongourdin de lire les premières pages du roman « Le lien » afin de donner quelques notes de musique de la langue de LM.
AT
relate ensuite sa lecture de « Dans la foule », qui a eu une presse enthousiaste, dont tous étaient persuadés qu’il serait le Goncourt de l’année, mais qui fit malheureusement partie des dommages collatéraux des « Bienveillantes ».
« Dans la foule » roman polyphonique, dont la toile de fond est la tragédie du Heisel, en 1985, au moment de la finale de la coupe d’Europe, mais le propos du roman est surtout la façon dont chaque personnage va tisser un lien avec l’événement et entre eux. On est porté par cet enchaînement complexe dans une langue admirable, extrêmement fluide, qui se déploie dans toutes sortes de variations, où les voix se croisent, dans une attention aux détails, c’est quelque chose d’extraordinaire. C’est comme un peintre qui voit des détails infimes qui prennent une dimension considérable. Roman d’une grande humanité, à travers ces personnages qui sont souvent brutaux, qui se comportent parfois comme des bêtes, qui ont tous hérités de votre regard sans jugement. L’intime de chaque personnage est travaillé avec l’événement historique, jusque dans l’expression des visages. C’est aussi fort qu’une tragédie grecque.

LM
Mon projet de la place de l’intime au milieu de l’histoire était celle-là et je vois que ça a marché. Comme dans mes autres romans, où la place du réel, voire même du réalisme, était présente. Mes personnages étaient plus ou moins des petits don quichotte, des rêveurs, que la réalité broyait ou contraignait. Je voulais montrer que le réel agit sur la vie des gens, vie de famille et vie intime. On regarde la télé comme si c’était de la fiction, et de temps à autre, un événement nous concerne, ex le 11 septembre, et on se dit que c’est vraiment ici et maintenant, le réel : « le réel c’est ce qui cogne », dit Lacan. Je n’ai pas choisi le 11 sept, qui était trop près et puis ça me semblait trop racoleur,.

AT
Vous avez décrit tout ce drame et ses conséquences sur les personnages avec une grande pudeur, ni pathos, ni mélo, une certaine vibration.

LM
Oui, vibration me plaît bien. L’idée pour moi c’est d’utiliser la langue comme lieu d’expérience de l’événement. Je voulais être dans l’œil du cyclone et aussi à l’extérieur. On passe en même temps par la perception et par la sensation. Et c’est une des limites du monologue. La question de la pudeur pour moi est une question esthétique. Homère ne dit pas qu’Hélène est belle, il dit : « quand Hélène entre tous les hommes se lèvent ». La beauté surgit par le détour. Je n’avais pas encore compris ce phénomène-là dans « Apprendre à finir ». Ce souci des détails vient sans doute de mon lien avec les arts plastiques. J’ai même parfois la sensation d’aller trop loin et je dois m’en méfier. J’arrête avant d’être noyé.

DB
Dans « Loin d’eux », « Le lien », « Dans la foule » , et les autres romans, le lecteur est très actif, comme un confident. Tous les personnages déversent leurs difficultés de communication et c’est à nous de faire le lien.

LM
La question de la place du lecteur ne m’intéresse pas. C’est plutôt l’image de la bouteille à la mer. Dans un monde où rien ne se passe, l’écrit est envoyé comme ça : une tension vers, un mouvement vers… appelons cela le lecteur.

AT
Est-ce la satisfaction d’avoir bien brassé cette matière, la langue, et que ceux qui la recevront en feront ce qu’ils voudront ? « Dans la foule » vous avez dit : « Les mots sont des gamelles creuses dont le fer ne fait que résonner du vide », c’est paradoxal avec ce que vous faites vivre au lecteur.

LM

C’est pour cela que je fais des phrases à rallonge en amenant plein de détails, parce que j’ai toujours la sensation que ce n’est pas suffisant. Je ne suis pas Rimbaud. Il y a encore quelques livres j’écrivais chaque phrase deux ou trois fois, en ajoutant un détail à chaque fois. Dans mon approche de l’écriture, Nathalie Sarraute est très importante. J’ai très peu de confiance dans le langage. A chaque fois j’ai l’impression d’être à côté, qu’il faudrait le prendre d’une autre façon. C’est pour cela que je ne peux pas utiliser un narrateur omniscient qui nous délivrerait le monde clés en mains : ce serait une idée fasciste. Je ne donne que des points de vue.

Une personne de la salle :
J’ai été touchée par ces petites phrases où vous dites : « ce n’est pas tout à fait ce que j’ai voulu dire » et pourtant vous avancez toujours aussi près de ce que vous avez à dire. Cette fragilité m’est très sensible, comme si vous nous proposiez d’être les vigies de ce que vous voulez dire.

LM
Je le vis plus sur le mode de la précision que de la sincérité. Cela vient du milieu d’où je viens, de mes rencontres. A la suite d’un parcours scolaire chaotique je me suis trouvé au milieu d’étudiants qui possédaient des mots que j’ignorais ; deux solutions, les apprendre ou laisser tomber. J’ai appris. Plus tard, au moment du rapport à l’écrit, vous faites le compte de tout ce que vous ignorez, les noms des choses, des arbres, des êtres, des animaux, etc. Paul Valéry dit « qu’un ignorant est quelqu’un qui ne sait pas utiliser ce qu’il sait ». On peut aussi utiliser son ignorance en disant qu’on ne sait pas. La conscience de l’ignorance est un savoir. Le savoir est aussi un pouvoir, et si on prend cette question de côté, on peut l’utiliser. Je trouve intéressant de dire « je ne sais pas ». Une chose que chacun fait chaque jour. Chose très absente de la littérature. Les écrivains sont des gens qui en principe maîtrisent totalement le langage. Et les gens qui vont dans le sens du je ne sais pas m’intéressent davantage : Sarraute, Céline (le sens des points de suspensions par exemple). Pour moi c’est sans doute l’influence des arts plastiques : casser le bel ordonnancement, la belle structure, raboter violemment les certitudes. Très important pour moi.
Maintenant j’ai davantage le besoin d’aller chercher des adjectifs, ce que je ne faisais pas avant.

Hélène Grunberger
Votre dernier roman me semble plus écrit que les autres. Le saviez-vous en commençant ?

LM
Depuis celui de Chambéry j’ai fait le tour des festivals et j’ai entendu les mêmes choses : les écrivains français ne savent pas raconter d’histoires, sont nombrilistes, nous ennuient avec leur ego, n’ont pas de souffle, sont ceci sont cela. J’en ai eu assez et j’ai voulu montrer que j’étais capable de travailler. C’était réactif par rapport à tout ça mais aussi par rapport au roman français qui m’agaçait aussi. Il y a des choses qu’on ne peut plus faire et il faut trouver des solutions. Les autres arts, peinture, musique, etc. ont complètement intégré la mondialisation depuis 50 ans, sauf la littérature française. Il faut se poser la question de sa place, et donc aussi celle du français, dans le monde.
Je crois que la littérature n’est pas morte, qu’elle peut agir, que la littérature française en particulier, que la langue française a encore du pouvoir, - même si elle est à la douxième place,- qu’on peut écrire des beaux livres, que tout n’est pas fini. Pour moi ce fut un grand plaisir d’écrire ce livre : rester quatre ans avec Tana fut un vrai bonheur dans ma vie.

AT
Je suis très marqué par les personnages féminins de vos livres. J’ai eu l’impression que vos femmes, Tana, Elsie, donnaient la recette de la vie en donnant leurs recettes de cuisine, que les femmes, pour vous, proposent une dimension supérieure de l’existence.

LM
Oui mais il n’en veut pas de sa recette. Elsie est pour moi le personnage du « bien pensant », qui sait tout, qui n’entend pas les problèmes, qui avance avec certitude, qui sait où elle va, que la gentillesse doit être là, que le bien est là, et qui conseille à cet homme d’aimer son frère qui est une ordure. Elle est d’une certaine manière effrayante. Le personnage masculin est coincé entre deux mondes, celui des hooligans et celui d’une société hyper organisée non moins effrayante. A propos des recettes de cuisine, je n’arrive pas à écrire de livre sans qu’il y en ait une.

AT
Vous avez dit aussi : « l’écriture permet de rendre les coups qu’on prend »

LM
On m’a reproché ce personnage de Jeff, trop proche de l’auteur. Et c’est la première fois que j’assume un personnage qui veut écrire, c’est en ce sens qu’il est positif. Il a le fantasme de l’écriture et il a donc un après plus constructif que les personnages de mes précédents livres.

Puis LM donne une réponse négative très argumentée à une question de la salle : y aurait-il une tendance « minuit » chez les écrivains de cette maison d’édition ?

La rencontre se termine par une autre réponse de LM sur le théâtre : ne m’en parlez pas, c’est un vieux fantasme. Une pièce de théâtre basée sur un roman démontre que le roman ne peut pas se détricoter si facilement. Si un jour je dois faire du théâtre je ne partirai pas d’un roman. Le théâtre, comme la poésie, c’est de l’art. Je me sens bien dans le roman par sa dimension populaire, je raconte des histoires.

LM dédicace ensuite les livres que Laurence Quenard, de la librairie Garin, est venu vendre elle-même.
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