Plusieurs comptes rendus de la soirée Jouanneau du 4 janvier et de la soirée Kertesz des 5 et 6 janvier nous sont parvenus, les voici dans l’ordre de la réception du courrier :

De Jacques Charmatz :
« Nous avons vécu trios soirées lumineuses en compagnie de Kertesz, de Joël Jouanneau et de Jean-Quentin Châtelain. A se demander si la lumière, la projection de lumière ,n’émanerait pas des professionnels du théâtre. Déjà la soirée en compagnie de Valère Novarina et présentée par Jean Derive et Jean-Paul Gavard-Perret nous avait poussé vers les cimes de l’émotion. Preuve par deux que Théâtre (l’Espace Malraux) et Association littéraire (l’OEIL) peuvent hisser l’enjeu du texte au sommet du plaisir. Preuve par quatre que l’Histoire (avec une hache, selon Georges Pérec) l’écriture, la lecture et l’interprétation par un comédien habité peuvent nous conduire “au soulèvement de la vie” selon Thérèse Clerc. »
J.C. De Simone Floersheim :
Cher Jacques,
« …Je suis très fière car j’avais découvert Kertesz avant son Nobel : un ami m’avait rapporté son Kaddish d’un éditeur qui l’avait en français…Ce soir du 5 janvier tout était parfait : la mise en scène sobre qui convenait, l’acteur qui semblait raconter et avec quel talent, sa propre histoire. Grâce à toi, j’ai passé une soirée unique. Je t’embrasse.
S.F.
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De Thérèse Clerc :
« Sur le billet d’entrée au théâtre, deux noms : Jean-Quentin Châtelain, Joël Jouanneau. L’un sera dans quelques instants en scène, l’autre l’y aura mis. Justement, cet autre, le Metteur en scène, il est là pour l’OEIL la veille du spectacle. Il parle de lui-même, Joël Jouanneau, et toute la salle se met à vibrer. Avec « des mots non de vent mais de chair et d’os », il dit son rapport au théâtre, à l’écriture, à la lecture qui est pour lui – émouvante expression – « défense existentielle ». Et il promet pour le lendemain, comme mis en scène du Kaddish, plutôt une mise en corps, de quoi aiguiser la curiosité.
Promesse tenue. L’étonnante diction-respiration de Jean-Quentin Châtelain, travaillée à la virgule près, sert avec force le texte de Imre Kertesz, où se répètent en boucle autour du Non initial, terrible, définitif, les thèmes obsessionnels du narrateur : une judéité apprise dans les pires conditions, une blessure inguérissable, les lancinantes questions existentielles, et l’inattendue, l’inexplicable, l’absolue fraternité humaine. Le public frémissait, parcouru de rires légers parfois (oui, oui, il y a de l’humour dans le Kaddish, à peine décelable à la lecture). Mais sur le vaste plateau, rien qui puisse distraire la tension : ombres et lumières, déplacements minimes de l’acteur, quelques objets, une chaise, une table pour écrire, points d’ancrage, témoins plutôt que signes d’une vie.
Presque deux heures de spectacle ! L’Acteur est sûrement épuisé, l’Acteur, qui souffre, qui donne tout dans l’énergie, dans l’intériorité. Jean-Quentin Châtelain est applaudi longuement, rappelé de nombreuses fois. Du bonheur pour tous. Le soulèvement de la vie.
T.C.
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De Suzanne Simond :
« Merci Joël Jouanneau pour cet authentique moment de rencontre. Parler de soi pour parler de son travail c’est ouvrir la porte de son art.
La discussion ce soir-là, comme le spectacle « Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas » révèlent une part intime de l’artiste. Nous avons rencontré un metteur en scène effacé, donnant quelques clés, et un écrivain modeste devant l’écriture de Imre Kertesz.
Révélation du spectacle : « théâtre du texte incorporé ». En effet l’espace scénique est un lieu ouvert dont la salle toujours allumée fait partie. L’acteur entre sans effet signalé. Pas de débordement du lieu (celui du récit) sur le lieu scénique, mais une littéralité qui permet une spatialisation dans l’ordre du virtuel et non du visible. L’évocation de la femme comme un leitmotiv inscrit dans le mouvement latéral de l’acteur. Pas de rôle fonctionnel par les objets : ce sont des témoins des lieux du récit (table, lampe…) ou point d’appui nécessaire à l’acteur, objet intime (photo, foulard).
Bien sûr on pense au « théâtre pauvre » de Grotowski des années 60.
S.S.D’Antoine Tarabbo : (« notes incomplètes car…je me suis laissé prendre au plaisir de l’écoute… »)
« Après les précisions apportées par notre président indiquant qu’il n’y avait pas de culte des morts dans la religion juive, que le Kaddish allait plutôt dans le sens d’une sanctification du nom, de la filiation et que la question posée à tout pratiquant est la suivante : qui lira le Kaddish pour moi ? qui, ainsi faisant, permettra à la chaîne de filiation de se perpétuer ?
Il y a ainsi un rappel de la pérennité de la parole qui, ainsi, n’est jamais interrompue.
Jouanneau rappelle que l’on jouait des comédies dans certains camps nazis triés sur le volet pour la propagande (auprès des visiteurs de la Cx Rouge, notamment…)
C’est ainsi qu’est né ce « Kaddish… » Kertesz a mis de la fiction dans le cadre d’Auschwitz
Avant d’être l’auteur que l’on sait, Kertesz a été auteur de comédies légères de type opérette : « L’amour frappe à la porte » Et quand on évoquait de pareils débuts en écriture, il répondait avec humour que soucieux de qualité, il s’était efforcé d’être « scrupuleusement mauvais »
Jouanneau, lecteur obsessionnel, cite Kafka : « l’inaptitude à l’existence et pourtant j’existe. » Il a connu la dépression L’internement tel qu’il l’a vécu est un certain anéantissement..
L’adaptation : chacune a son histoire. Le texte est lu en apnée : il faut que l’adaptateur - comme l’acteur d’ailleurs -, trouve la respiration de l’auteur. L’acteur, le dyslexique, mènent le même combat face au texte. L’acteur, lui, porte un texte et travaille à l’amener dans son univers à lui. Le sens du « travail » chez Jouanneau, mot qui revient souvent chez lui Il travaille « la négativité positive » Il rappelle le « travail » de Vitez à Ivry.
Il adapte un roman à cause des échos autobiographiques qu’il provoquent. Il a adapté Conrad : « Au cœur des ténèbres » pour les mêmes raisons.
J. évoque son enfance. Né dans une ferme isolée, près de Montoire, ( là ou Hitler a fait signer à Pétain la reddition de la France de 1940 dans le fameux wagon de 1914…)
Il n‘avait que peu de rapport aux livres, lecture strictement scolaire : s’en servir pour faire ses devoirs. Rapport donc « fragile » : il y avait obligation à lire.
Il découvre le livre à l’internat, (dont le souvenir lui est pénible) : le livre était comme un rempart, on le laissait tranquille quand il avait un livre à la main. Ce fut pareil à l’armée, le livre comme protecteur.
Il aime découvrir un auteur comme on découvre un nouveau continent et entrer dans l’univers de celui-ci. Ainsi de Conrad, Thomas Bernhard, Burroughs, ou le Melville de Bartleby.
Il offre les livres qu’il aime à ses amis pour partager avec eux son plaisir de découverte.
Grâce au théâtre il partage encore plus avec le public ce plaisir ressenti. Pour lui l’adaptation au théâtre a deux écoles : on sent ou non la « patte » de l’adaptateur. « Je n’ai pas d’ego de metteur en scène. » Il ne veut pas parasiter le texte avec sa touche personnelle. « J’ai l’orgueil de servir le texte que j’adapte ».
Quand il a commencé à écrire, il s’est mis à lire différemment, il s’est constitué un cahier de lecture et il a découvert que certains passages qu’il lisait et qu’il recopiait étaient de véritables autoportraits.
On écrit dans son corps. Ses racines paysannes lui font partager la terre.
A l’internat, il avait le sentiment d’être victime de la masse et, de cette expérience, il a senti « une relation entre le juif et moi ». Il n’a pas de culture juive mais toute attaque antisémite est vécue par lui comme « une attaque contre moi ». « je n’ai rien d’autre que moi ». Fragilité existentielle.
Kertesz explique en une pensée laïque, que nous sommes tous juifs et passibles de la peine de mort : la vie de l’homme est une vie dans un camp de concentration de Dieu, mais l’homme en a fait un camp d’extermination. Dieu substitut du père : pour K. Dieu s’est révélé à Auschwitz.
Pour K. le mal est en chacun de nous, c’est le bien qui est incompréhensible. (le démon en soi)
Chez Kertesz il a relevé une certaine oralité. Après l’avoir lu, il ne se sent « pas le même qu’avant ». Paradoxe chez Kertesz : écrire dans la même langue que ceux qui ont construit Auschwitz.
Il cite Robert Walser : « Quand on est jeune c’est bien d’être un zéro, quand on est vieux, c’est bien de le rester »
Et Kafka : « Je ne peux supporter seul ma propre vie » .
A.T.
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D’Elfriede et Pierre Gayan :
Devant le grand nombre de personnes présentes (126) nous avons dû nous rendre dans l’amphithéâtre de l’Université.
Albert Fachler souligne que le judaïsme hongrois était le plus cultivé de longue date ; que plus de 700 000 personnes furent décimées dans les camps, en particulier à Auschwitz.
Imre Kertesz trouve ses racines dans cette communauté millénaire.
André Vig prend alors la parole pour relater l’itinéraire hongrois d’Imre Kertesz, Prix Nobel en 2002 duquel les pages publiées sur Internet donnent une image trop simplifiée.
Imre Kertesz, déporté en 1944 à l’âge de 14 ans , rentré du camp en 1945, refuse une proposition d’émigrer en Suède et choisit de rentrer en Hongrie. C’est le cas de la majorité des survivants.. Lycéen au moment de la déportation il se retrouve de nouveau lycéen.
Dès 1946 il demande l’admission au PC hongrois par reconnaissance des libérateurs et aussi par volonté idéologique.
En 1948 il passe son bac et ne fera pas d’autres études.
Il se consacre alors à l’écriture ; il fait partie de la rédaction d’un quotidien sous le contrôle du PC. Cela dure à peine deux ans, ensuite il n’a plus envie d’écrire ce qu’on lui demande. A la question du rédacteur en chef - pourquoi ? – Kertesz ne donne pas de réponse.
Il n’est pas pour autant en disgrâce, il travaille au Ministère de l’Industrie sidérurgique, dans un institut de formation de l’Armée populaire. Il écrit de petits articles.
Après cette carrière brève de journaliste il commence à écrire des comédies légères. En 1951 une comédie ‘ Violette de Montmartre » (un pastiche de la Dame aux Camélias et la Vie de Bohème) a eu beaucoup de succès dans un théâtre de Budapest.
Il écrit aussi des variétés pour la Radio d’Etat, il faut bien vivre et c’est bien payé. En 1954, il a 25 ans, il estime que la plaisanterie a assez duré et arrête de travailler dans la variété.
Il commence à lire la littérature mondiale, Thomas Mann, etc.
Lors des événements en 1956 il reste cloîtré dans sa chambre et écrit. Il ne quitte pas la Hongrie, car il ne conçoit pas de vivre « hors de sa langue « .
L’année 1956 est suivie de plusieurs années de répression politique féroce.
I.Kertesz se remet à l’écriture de comédies inoffensives, voire d’opérettes qui ont un grand succès. Cela lui permet de vivre. Il fait toujours très attention à la qualité, « ce qui est mauvais, doit être vraiment mauvais »
Une petite anecdote : en 1965 il doit redemander sa carte d’identité, - il y a dans le code pénal hongrois un article pour les sans travail : « mise en danger de la société par évitement de tout travail – or le policier demande sa profession, Kertesz répond « Hiro « (écrivain, mais aussi journaliste, mais dans quel journal ? ) , le policier inscrit alors « écrivain autonome ».
I.Kertesz se remet à l’écriture sérieuse, travaille pendant 12 ans au livre « Etre sans destin » qui paraît en 1975. L’écho est faible, quelques critiques, quelques centaines d’exemplaires vendus à une époque où le livre en Hongrie est bon marché et se vend facilement a 40 000 exemplaires.
Kertesz éprouve de l’amertume pour cet accueil.
Les autres oeuvres, « Le refus » 1988, « Kaddish » 1990 n’ont guère plus de succès.
Toutefois depuis 1975 Kertesz a un vrai statut d’écrivain depuis « Etre sans destin » , il a le droit de travailler dans des résidences d’écrivains.
Il reçoit aussi plusieurs prix littéraires hongrois importants de 1983 à 1999.
Ses livres ont connu le succès depuis l’attribution du prix Nobel en 2002.
On s’interroge sur l’échec de « Etre sans destin » avant le prix Nobel Pour les Hongrois c’est un livre de plus sur une sujet « banal » .
Selon Peter Esterhazy, un autre grand écrivain hongrois ( de presque 30 ans plus jeune que Kertesz)
« l’art de Kertesz est désagréable… nous n’avons pas fait cet examen de conscience ».
Joel Jouanneau prend alors la parole :
« J’avais entendu parler un peu de Kertesz. C’est le seul auteur que je connaisse qui peut écrire sur un territoire si étroit, entouré de barbelés et en faire de la fiction.
Je ne le connaissais pas avant le prix Nobel, pour moi c’est une relation « métropolitaine » : j’avais vu des affiches dans le métro !
Pour moi la rencontre
Kertesz dit : « je suis inapte à l’existence et pourtant j’existe « .
Ce sont les 30 pages sur l’internat dans « Kaddish » qui m’ont bouleversé et qui m’ont fait l’adapter.
Quant à mon parcours professionnel : je suis venu tard, à 36 ans, au théâtre. J’ai mis en scène Botho Strauss « la Dédicace », Walser, Jelinek Dostoïewski, Conrad.
Ce qui compte pour moi c’est l’oralité du texte, il y a dans l’œuvre de Kertesz une architecture musicale très forte.
Nous avons commencé par lire le texte à voix haute, trois heures durant, avec Jean-Quention Châtelain. Nous sommes restés au plus proche du texte, 2/5 sont restés.
Nous avons essayé de mettre le public en apnée pour qu’il ne puisse plus respirer sans le texte.
Il faut un sentiment d’appartenance pour être libre d’adapter le texte.
Question de J.Ch. Pourquoi êtes vous devenu un lecteur obsessionnel ?
J.J : C’est très singulier : j’étais professeur à l’école d’art dramatique et j’ai constaté que beaucoup de gens ont un mal fou avec la parole.
De 1946 à 1953 je vivais à la campagne ma mère était domestique dans une ferme isolée et le rapport au livre n’existait pas. Le rapport au livre était uniquement un rapport scolaire, utilitaire, on apprend à lire pour faire des devoirs.
Ensuite nous sommes allés dans le village où chez le grand-père il y avait quelques livres, Victor Hugo ..
Plus tard, j’ai eu une bourse et suis arrivé dans l’internat à St.Germain en Laye où tout bascule : le seul moment où l’on me laissait tranquille c’était quand j’avais un livre dans les mains. A l’armée ensuite c’était la même chose.
Le livre comme un refuge, comme un lieu de protection, quand je découvre un auteur, je suis à l’abri.
Quand on aime un livre où un disque, on veut se le garder et en même temps on voudrait que tout le monde le connaisse.
J’ai commencé à écrire très tard et alors mon rapport au livre s’est modifié.
Question : Sans le « théâtre « on aurait peut-être pas connu Kaddish.
J.J ; Le théâtre est formidable, il permet de partager. le mot « récit » ne vient pas de lui, il dit « je » c’est du « théâtre récit ».
Le travail avec Jean-Quentin Ch. apporte l’incarnation d’une langue, celui qui donne le texte, le donne dans son corps. Un texte comme Kaddish passe aussi par le corps.
Jean-Quentin est comme un menuisier qui cheville ses phrases.
Question : Quand on sort de « Être sans destin « , nous n’avons pas d’échos en nous. Qu’avez-vous trouvé en Kaddish pour le mettre en scène ?
J.J. : Je pense que ça vient du fameux lieu de naissance. Il y a aussi l’internant : être une victime de la masse.
Je ne peux que dire que j’ai toujours vécu une attaque antisémite comme une attaque contre moi-même, une attaque existentielle. Moi-même, je ne connais rien à la religion juive. Kertesz accepte sa judaïté seulement parce qu « ’elle est passible de la peine de mort ». Kertesz nous explique que nous sommes tous juifs parce que passible de la peine de mort.
JJ lit un passage « mourir est facile, la vie est un vaste camp de concentration … et les hommes en ont fait un camp d’extermination… »
Pour Kertesz « la grande obéissance c’est de vivre sa vie, et le fait d’avoir fait l’expérience des camps nous éclaire. »
Question : Dans « Etre sans destin » il y a une pensée absolument unique.
J.J. : Dans Kaddish il y a deux rencontres ; les liens entre Dieu et Auschwitz : si Dieu est la sublimation du père, Dieu se révélait pour lui à Auschwitz. C’est comme une grâce.
A.F. Chez les mystiques la grâce existe.
J.J. Kertesz a découvert sa fragilité existentielle à Auschwitz, c’est la grâce dont il ne démordra jamais, c’est la liberté. Pour lui, le bien est incompréhensible et le mal est compréhensible. ( Hitler est en chacun de nous)
Question : Est-ce que le travail du metteur en scène est différent du lecteur ?
J.J. Il faut qu’il n’y ait plus rien entre l’acteur et le texte. Ce qui m’intéresse : comment le texte peut se transmettre sans parasites vers les spectateurs. Je demande à l’acteur « l’orgueil de servir »
L’oralité m’est venue par un autre lisant à voix haute ; une lecture à voix haute éclaire en vous ce qui vous est resté obscur.
Le lieu de mon travail, c’est la répétition et au travers de mon travail, j’ai découvert des choses sur moi-même.
Si on pense à « Fugue de mort » de Paul Celan il nous renverse parce qu’il est un poète qui transforme la chute des morts en élévation.
La soirée se termine par une lecture des notes de lectures de J.J. sur Kafka, Dostoïewski, etc
E.et P.G.