Compte-rendu de la soirée « Jean-Pierre Martin » par Annick Cappoen,(corrigé par JPMartin lui-même)
Introduite par Jean Paul Gavard Perret


Mercredi 18 avril 2006
Association l’œil – Chambéry


Jacques Charmatz présente J. P. Martin comme un universitaire au parcours atypique : immédiatement intéressé par le festival du premier roman, à la fois critique, écrivain et musicien ayant travaillé en usine après 1968…il a réellement donné un sens à la voix dans l’écriture avec « La bande sonore », ouvrage qui traite à la fois d’auteurs tels que Beckett, Duras…….mais également de jazz.
Il a écrit un « contre Céline », des essais, des romans, une biographie d’ Henri Michaux, biographie impossible dans la mesure où ce dernier fut l’homme qui passa sa vie à faire en sorte que l’on n’en connaisse rien !
Jean Paul Gavard Perret, tout en notant que J.P.Martin réussit à réunir les qualités des deux approches en matière de biographie (conception française et conception américaine) relève, d’une part la difficulté à concilier la critique littéraire et l’écriture, d’autre part le jeu éventuel du lecteur qui tenterait, en lisant notamment « Le piano d’Epictète », de trouver la sagesse impossible même s’il sait que la littérature ne sauve rien…
Il nous rappelle que J.P.Martin, qui a démonté les « ficelles » de Céline, considère « Voyage au bout de la nuit » et Mort à crédit comme des romans à part entière, tandis que ses ouvrages ultérieurs sont travaillés par l’écriture pamphlétaire. Céline faisait croire qu’il était de ceux qui pensaient ce qui ne se pensait pas encore, pensées que l’on peut par contre parfaitement attribuer à Michaux.
Intervention de J.P.Martin :
Parlons d’abord, comme vous me l’avez demandé, des rapports entre critique littéraire et pratique de la littérature. Aux USA de nombreux critiques sont également écrivains. Ce double statut est parfois difficile dans notre pays, sans doute écrasé par un passé prestigieux de la littérature, ce qui provoque une certaine inhibition.
Ecrire est inséparable, il me semble, d’une réflexion sur la littérature, et c’est aussi le cas aujourd’hui (par exemple Volodine, Cixous, Olivier Rolin, Guyotat, Florence Delay, Bégaudeau, etc.. ), même si cette réflexion ne prend plus l’allure d’un manifeste.
D’ailleurs la pensée de la littérature peut aussi s’exprimer dans un récit comme dans un essai. Eloignée d’une approche scientifique et savante, liée à l’émotion, à une lecture-écriture personnelle du monde, à l’écart des modes, la forme de pensée propre à la littérature est anti-dogmatique. A l’inverse des discours établis, elle interroge et ne répond pas, gardant les questions comme autant d’énigmes. Elle s’accommode donc mal des analyses desséchantes ou convenues.
Il est intéressant à ce sujet d’observer le rapport extrêmement libre, sacrilège parfois même, qu’entretiennent les écrivains avec les ouvrages de leurs confrères. Je prendrai à ce titre deux exemples :
Nathalie Sarraute, d’abord, révulsée par le côté parfois doctrinaire des théoriciens du « nouveau roman ». Dans un essai intitulé « Paul Valéry et l'Enfant d'Eléphant », paru en 1946, elle commençait par une question qu’elle ne pouvait « se retenir » de poser : « Mais est-ce donc bien vrai, êtes-vous vraiment bien certain, trouvez-vous vraiment sincèrement que Paul Valéry est un grand poète ? »
Quant à Marguerite Duras, elle s’élève contre « l’insanité théorique ». On pourrait rattacher cette horreur de la théorie au désenchantement qui a été le sien à la suite de son exclusion du PC dans les années cinquante. Le péremptoire du critique théoricien n’est certainement pas sans rapport, à ses yeux, avec ce qu’elle appelle le « péremptoire » du militant.
Au sujet de cette hérésie, de cette inconvenance salutaire des écrivains à l’égard des conventions littéraires, on pourrait également citer le texte de Gombrowicz intitulé Contre les poètes, ou encore « La séduction brève », un livre de Florence Delay dans lequel elle s’insurge contre le panthéon des écrivains maudits - autre doxa française- Artaud, Bataille, Joyce et Céline.
A propos de mon « Contre Céline », puisque vous abordez cette question, il s’agissait avant tout d’un essai contre la fascination, d’où le parti pris polémique. Si je défends l’admiration, je combats ce qu’on pourrait appeler, avec Pasolini, « l’admiration inconditionnelle ». Pasolini, très remonté contre la célinolâtrie française, écrivait en 1974 : « L’admiration inconditionnelle est devenue un lieu commun ». Il dit aussi : « Il n’est pas possible de pardonner à Céline son fascisme au nom du bon sens bourgeois, et il n’est pas possible d’en dissocier son style ». Je crois qu’il est plus facile à l’étranger de parler de Céline en toute liberté, sans susciter une levée de boucliers. Céline fait déjà partie de notre patrimoine franco-français, il y a un monument qui s’est édifié, et toute éraflure est sacrilège et iconoclaste. Il me semblait qu’il n’y avait pas eu, depuis le Céline en chemise noire de Kaminski, un texte qui se soit attaqué à la célinolâtrie, alors je me suis dévoué. Cependant, j’admire Céline en tant qu’écrivain, et je n’aurais pas pris la peine d’écrire ce livre si j’étais indifférent à la force de son écriture.
Au sujet de la biographie de Michaux ; je voulais au départ écrire une biographie de l’essentiel. Puis, vu l’abondance des documents non exploités et des très nombreuses lettres retrouvées (contrairement à la vulgate, qui cher Jacques Charmatz, est difficile à déraciner), j’ai pensé que ce serait une facilité. Le biographe vise à restaurer du vrai, à démentir la vulgate, la légende ou le mythe qui s’interpose inévitablement entre le personnage de l’écrivain et la vérité biographique. Une telle vérité est évidemment toujours difficile à établir. Mais il y a tout de même les faits, l’origine (belge dans le cas de Michaux,origine détestée et presque déniée et cependant si importante), la chronologie, la formation, la genèse de l’œuvre, son rapport à l’histoire et à l’expérience.
J’ai compris beaucoup de choses sur la littérature en écrivant cette biographie. La biographie est un enjeu. C’est un geste de désacralisation, de démythification, mais aussi d’attention et de curiosité. Dans un récent article de New York Review of books, la biographe d’Henri Matisse, Hilary Spurling, une anglaise, s’explique sur ses forfaits (quatre biographies ). Ou plutôt elle fait l’éloge de la démarche biographique : « J’écris des biographies parce que je suis fascinée par les gens, par leur ingéniosité infinie, par les étranges comportements dont leurs vies sont faites, et parce que la nature humaine me fournit de meilleures intrigues que n’importe quel roman que je pourrais inventer. » Elle ajoute qu’ une biographie peut « éclairer le siècle ».
Mes intérêts actuels, mes projets :
Je viens de finir un livre, à paraître en septembre 2006, sur la honte comme alcool fort de la littérature. Ça s’appellera « Le livre des hontes ». J’écris une fiction sur la séduction. Mon prochain essai s’intitule provisoirement « Parjures apostats et autres transfuges ». Il pourrait être décrit à l’aide de trois citations. L’une de Chestov : « L’histoire de la transformation des convictions ! Y a-t-il dans tout le domaine de la littérature une histoire d’un intérêt plus palpitant ?». L’autre de Gary : «Recommencer, revivre, être un autre fut la grande tentation de mon existence. J’étais las de n’être que moi-même. » La troisième enfin, d’Aragon : « Là où il y a œuvre, il n’y a pas répétition. »
J’aimerais montrer, à travers des histoires de conversions et de déconversions, la nécessité tout à la fois éthique, esthétique et existentielle de la rupture avec soi dans le devenir écrivain. Comment changer d’avis, de vie, de voix, comment brûler ses vaisseaux, échapper au ronron de l’œuvre, mais aussi se défaire des adhésions ou des allégeances propres au XXème siècle, accéder enfin à une vita nuova : telles pourraient être les questions qui ont taraudé des écrivains aussi différents que Nizan, Jouve, Leiris, Orwell, Camus, Sartre, Koestler, Wittgenstein, Gombrowicz, Semprun, Gary, Barthes, d’autres encore…,
La littérature est aussi un savoir, elle nous parle de la vie, elle est à sa façon une anthropologie. A ce titre La démarche de Tzvetan Todorov m’intéresse profondément : il est passé de la critique littéraire à l’anthropologie tout en croisant sa réflexion avec une lecture des textes littéraires. Le rapport entre littérature et politique m’intéresse, notamment les réactions de stupeur non synchrones, par étapes, face au nazisme et au stalinisme, les transformations opérées de l’intérieur grâce et à travers la littérature (littérature comme forme de pensée). Je prendrai pour exemple celui de la réécriture de l’expérience concentrationnaire nazi à la lumière de l’expérience du goulag par Jorge Semprun dans « Quel beau dimanche ».
Question de J.P. Gavard- Perret : Au sujet des épigones du premier Barthes qui ont mis la littérature en équations… comment faites-vous passer un autre message auprès de vos étudiants d’Université ?
J.P.M : Je ne me limite pas à la microlecture, il m’arrive d’aborder différents auteurs au sein d’un même séminaire de master. Lorsque j’ai abordé la thématique de la honte par exemple (la honte « alcool fort de la littérature »), Je leur ai présenté successivement Duras, Genet, Gombrowicz, Annie Ernaux, Salman Rushdie…
J.P.G.P : Vous avez évoqué le besoin de renouvellement chez un écrivain, comment commentez-vous dans ce cas la phrase de Michaux : « au commencement, la répétition » ?
J.P.M : Il est important tout d’abord de situer le contexte de cette citation : il s’agissait d’un extrait de « dessins d’enfants »… Ne pas ronronner ne signifie pas ne pas répéter. Ainsi l’œuvre de Beckett creuse toujours le même sillon sans ronronner. De même que si l’on se penche en détails sur l’œuvre de Modiano, on s’aperçoit qu’elle est plus changeante qu’elle ne le paraît au premier abord.
Question de la salle : Est-ce qu’un écrivain est influencé par la critique ?
J.P.M : Cette question est fondamentale. Elle nous renvoie à ce que j’appellerais volontiers un « principe réactif ». Un écrivain est toujours sensible à la réaction du public, malgré, parfois, ses dénégations à ce sujet (Michaux par exemple). L’écriture est, comme le dit Valéry, une entrée en scène, L’écrivain est incontournablement tributaire des réactions qu’il suscite. Gombrowicz a été particulièrement touché par les critiques acerbes de son entourage ainsi que par les premières critiques de ses livres. Il choisira en fait finalement de travailler cet aspect incompris qui fera partie de sa personnalité.
Kundera dit qu’il a poursuivi l’écriture précisément grâce aux réactions très positives qui ont suivi sa première publication, il n’en aurait peut-être pas eu la force sinon.
Question de la salle : Au sujet du « moi de l’auteur » et du « moi biographique » ; que pensez-vous du fait que l’écrivain soit perpétuellement contraint de se défendre,
d’ argumenter ?...
J.P.M : Si la littérature contemporaine résiste tant à la biographie, c’est que l’écrivain crée sa propre légende, il refuse toute construction de soi par les autres. Il se sent menacé par la relecture de l’œuvre à travers la biographie, parce qu’il a l’impression qu’elle défait la maison qu’il a construite dans sa propre fiction – telle est l’expression de Kundera. Mais il n’y a pas de raison de se soumettre à une telle volonté de maîtrise de la part d’un auteur. Le refus de la biographie, c’est le refus de la connaissance. Mais je ne vois pas pourquoi dans ce cas on accepterait l’autobiographie elle-même. A propos de quoi Thoreau écrit au début de Walden : « Nous oublions ordinairement qu’en somme c’est toujours la première personne qui parle. Je ne m’étendrais pas tant sur moi-même s’il était quelqu’un d’autre que je connusse aussi bien. »
J.P.G.P : Mais tout dévoiler sur soi ne constitue-t-il pas une stratégie médiatique chez certains écrivains (Christine Angot notamment) ?
J.P.M :
Tout dire sur soi mais ne pas mettre les autres en cause, tel était le projet de Leiris. Ça me semble une idée noble. Quant à la stratégie médiatique, c’est autre chose. Elle prend des formes plus ou moins visibles, plus ou moins caricaturales, mais tout écrivain, à travers la publication, éprouve le désir de faire connaître son travail.
Remarque dans le public : C. Angot avait déjà cette particularité à ses débuts, il ne s’agissait pas d’une stratégie. Lorsqu’on lui reprochait son impudeur, elle répondait : « Qu’est-ce qui est impudique, moi ou ce que l’on m’a fait ? »
J. Ch. : Aujourd’hui règne malheureusement l’idéologie du coup de cœur, beaucoup refusent de lire les critiques qui seraient en quelques sortes des faussaires risquant de nous tromper. En sont témoins la disparition des émissions télévisuelles littéraires, les difficultés rencontrées par les revues critiques… La critique n’aurait-elle pas besoin d’être redynamisée ?
J.P.M :
Je ne suis pas aussi pessimiste. Le paysage littéraire est extrêmement diversifié, il s’ouvre, il bouge actuellement - une revue comme « Le matricule des anges » par exemple témoigne de cette mutation. il y a beaucoup de bons écrivains, beaucoup de bons critiques. Ce sont les supports sans doute qui font défaut, et le problème majeur reste la moutonnerie ambiante, qui entraîne des consensus transitoires – Sarraute a très bien montré cela dans Les fruits d’or, dans les années 60, vous voyez que ce problème de la critique à chaud ne date pas d’aujourd’hui.
Question de la salle : Où va selon vous la littérature aujourd’hui ?
J.P.M : Je ne sais pas. Pourquoi parler de « la littérature » en général, et penser qu’elle peut aller quelque part ? Cette question me renvoie à une autre, qui concerne plutôt l’individualité littéraire : qu’est-ce qu’une vocation ? qu’est-ce que cela veut dire être écrivain, aujourd’hui ? Selon Tanguy Viel, être écrivain est un phénomène extrêmement banal. Et il a raison. Ne pas écrire, aujourd’hui, au fond, c’est faire preuve d’originalité. Viel ajoute cependant qu’il n’osait pas dire à ses débuts qu’il écrivait. Il y a encore comme un mythe autour de cette histoire. L’idée d’être écrivain emprisonne.
Question de la salle : Et pourquoi pas de poèmes ?
J.P.M :
J’ai commencé, comme tout le monde, par écrire des poèmes qui restaient dans des tiroirs. La poésie me semble écrasée par le poétisme. Selon Michaux, « Toute poésie s’écrit contre la poésie précédente ». Mais comment écrire après Michaux, Ponge et quelques autres ?
J.P.G.P : Et votre relation avec les Arts Plastiques ?
J.P.M : Je ne ressens pas dans ce domaine une émotion aussi forte qu’en musique… sauf exception (Michaux peintre, par exemple, ou Géricault, ou Hopper, ou encore Krimpenberger)
J.P.G.P. conclut la soirée en remerciant J.P. Martin pour sa franchise…
Texte de Jean-Paul Gavard-Perret et réactions diverses :
Jean-Pierre MARTIN : DE L’HORREUR A L’EXTASE
Pour parler de Jean-Pierre Martin, partir de là, utiliser ce détour : non évoquer le spécialiste de littérature contemporaine mais l’écrivain et plus particulièrement ne nouvelliste. Celui du " Piano d'Épictète ". Il y a là un pianiste de bar passionné par le be-bop et les stoïciens, un lecteur fou qui reçoit dans sa boîte aux lettres des messages de ses écrivains chéris, un écrivain fasciné par l'art quotidien d'une cuisinière, un couple préhistorique qui assiste, de sa caverne, à la naissance de la société de consommation, un contemplatif irrésistiblement emporté dans une méditation autour des seins, un pays où les hommes de lettres sont au pouvoir. Et entre ces morceaux de bravoure mais apparemment disparates : le petit fil secret d'une histoire — sans doute celle d'une sagesse impossible à trouver. La littérature, pourrait-on croire, conduirait à cette sagesse. Mais sa passion est étouffante. Et l'on aimerait qu'elle respire dans le bruit du monde sans avoir à traiter que le mal dans le mal qu’elle se donne pour le combler – même si, et Martin le sait bien, elle ne peut rien sauver. Toutefois, quoique érudit, J-P Martin est un mutin qui contre l'esprit de sérieux, l'auteur choisit sans scrupule l'esprit de scherzo. Mais attention : que les anges ne s'avisent pas de venir prendre leur petit déjeuner avec lui il les recevrait très mal sauf si parmi eux il y en avait un bien spécial : un certain Henri Michaux à propos duquel l’auteur, né à Nantes en 1948 et qui est maître de conférences en littérature française à l'Université Lumière Lyon 2 à écrit deux livres remarquables.
Mais revenons d’abord à ses nouvelles qui comme ses chroniques ont en commun la même quête d'une élégance discrète et apaisante , d'une sagesse en contrepoint d'un siècle bruyant et brutal, d'un lieu idéal où la littérature et la musique tisseraient subtilement leurs échos. L'esprit du jazz, le rythme incisif du scherzo y mènent toujours un tempo tendres et ironique. Mais les coups de dés de l’Imaginaire ne peuvent venir à bout de la nécessité : celle d’un retour à la littérature et par sa bande au monde. Parfois tout est presque pour le mieux dans le meilleur des mondes mais parfois la mâlin fait retour. Et le " Contre Céline " de Jean-Pierre Martin nous le rappelle d’autant que le terrain est propice : " Avis aux romanciers en herbe nous rappelle en substance l’auteur, soyez attentifs aux horreurs de l'histoire, ne ratez pas les meilleures occasions, plongez-vous jusqu'au cou dans l'abjection de votre époque, et votre postérité est assurée. On attend le Grand Écrivain qui émergera du drame irakien, afghan ; etc. . Il viendra sûrement, il est encore à venir. Sa voix ne pourra que parler du lieu même de l'horreur et de la compromission, des crimes des diverses la purifications ethniques. Ce Génie de la Littérature aura donné des gages, par avance, à cette horreur. Il aura été formé à l'école des cadavres. Il aura appelé dans ses pamphlets au viol et au massacre. Il sera l'incarnation de la littérature à l'état pur qui, comme chacun le sait, convertit le Mal en Bien.". C’est ce que son " Contre Céline " - critique d’un nouveau genre qu’on pourrait intituler critique d’anticipation - rappelle.
Dans ce "roman" critique, Jean-Pierre Martin, à la faveur d'une éblouissante démonstration, démonte une à une les ficelles de l'écrivain Céline, sa petite musique et tous les trucs qu'il aurait concocté pour berner la critique et tous ses lecteurs. Et l’auteur montre qui est ce pseudo Saint Céline, qui est celui qui n’a jamais caché de bons sentiments " compensatoires ". Il les met en scène. Il a les lecteurs qu’il mérite à qui l’auteur rappelle comment au fil des livres, la bonté ostentatoire du médecin des pauvres se répartit avec constance. Céline c’est du sucré salé, du marché de dupe ou mieux de duplicité. Céline. Les enfants, les animaux, le petit chat, les petits vieux, ça il adore. Une petite fille par-ci, des enfants mongoliens par-là (dans un train allemand), il se porte à leur secours, jusqu’à la fin, jusque dans Rigodon. À condition que tous respectent le droit du sang. La méchanceté de Céline ne passerait pas la rampe sans cette dose de bien-pensance moralisante – présente chez tous les lepeniens amis des bêtes et des petits Franco-français franchouillards jusqu’au bout de leur racisme (Sondage à l’appui). .
Jean-Pierre Martin montre implacablement comment Céline indiqua lui-même à ses lecteurs hypnotisés comment il fallait le défendre : au nom du style. Comment il ne cessa jamais de louanger sa propre "musique", son "art inimitable"... Comment, sous couvert de sacro-sainte esthétique littéraire, Céline ne cesse de créer entre lui et son lecteur un espace intime-public, une zone " franche " où le trafic des mots et des idées peut se faire en toute impunité. . A l’exception du Voyage au bout de la nuit, Martin montre à quel point la quasi-totalité de l'œuvre est parfaitement étrangère au roman. L’auteur rappelle ainsi l’essentiel mais le caché : Céline au fond, n'écrit pas des roman mais des pamphlets. Et la colonne vertébrale de cette accumulation d'imprécations, c'est le racisme biologique, un racisme " moral ". Quant au style, et aux fameux trois points de suspension Martin déchire le voile et fait le point une bonne fois pour toutes. Chez Céline, les trois points ne sont pas si importants que ça. Ce qui a le plus de sens, dans son œuvre, c'est le trait d'union. Un tel livre est précieux, passionnant et très instructif car il démontre comment tous les pièges grossiers que Céline a tendus à la critique littéraire ont fonctionné. D’autant que le Céline dont il s'agit ici n'est pas le Céline du romantisme noir, celui du Voyage au bout de la nuit (ou à la limite de Mort à crédit), auquel on a tendance à identifier toute l'œuvre. C'est plutôt l'auteur qui de l'Église, son premier texte antisémito-littéraire, à Rigodon, son testament xénophobo-romanesque, ne cesse de s'affirmer avec des flux et des reflux d'ostentation, de la purification ethnique. Le critique prouve ainsi qu’on ne peut faire l'économie du sens et de la responsabilité de l'écrivain surtout lorsque son œuvre est nourrie d'une rhétorique de la haine plus ou moins visible..
Heureusement il n’y a pas que Céline sur la terre littéraire ou le fumier du Xxème siècle. Depuis un demi-siècle, Henri Michaux est devenu une figure essentielle de notre paysage esthétique et littéraire. À l'écart des modes et des avant-gardes, son œuvre exerce une sorte de magnétisme. Ses intuitions fulgurantes dans les domaines les plus inattendus de la pensée, du savoir et de la sensibilité ont anticipé la fin des grandes idéologies. Le culte dont il fait aujourd'hui l'objet ne le cède sans doute qu'à celui de Rimbaud ou de Mallarmé, mais avec des effets tout aussi réducteurs qui limite le poète belge à une vulgate : celle d’un écrivain secret, barbare, halluciné..
Certes l'auteur de Plume s'est dérobé à la publicité, aux expositions publiques et aux honneurs. À la fois présent et caché dans ses textes comme dans ses peintures, il était réfractaire à la biographie. Michaux, pourtant, ne fut pas sans corps, sans famille, sans histoire. " Moi je veux voir et vivre ", disait-il jeune homme. Jusqu'à sa mort, à l'âge de quatre-vingt quatre ans, il prit mille fois le bateau et le train, migra d'hôtel en hôtel, aima plusieurs femmes, noua de profondes amitiés, scruta les foules, les animaux et les arbres. C'est avec une curiosité intense qu'en lui le peintre et l'écrivain ne cessèrent d'observer le monde. Parti sur ses traces, Jean-Pierre Martin a enquêté, interrogé des témoins, consulté archives et correspondances inédites. De Namur à Montevideo, de Quito à Knokke-le-Zoute, de Calcutta à Saint-Vaast-la-Hougue, il a visité de nombreux lieux de passage de la comète Michaux, décelant dans l'enfance et l'adolescence belges, dans cette origine détestée, quelques-unes des singularités qui ont façonné un être de fuite. C’est pourquoi la biographie que lui a consacré Maryrtin est si importante. Celui qui s'était déjà penché à travers ses oeuvres à l'occasion de sa thèse universitaire montre combien de la pension enfantine à la poésie en passant par la musique et les voyages de Michaux -éternel nomade- rien n'a été oublié. Grâce à un minutieux dépouillement d'archives et de correspondances, Martin nous propose un travail au rigorisme exemplaire qui jette une nouvelle lumière sur l'œuvre de Michaux, sur ses paysages et ses hantises. Cette biographie, la première qui lui soit consacrée, est un essai de réincarnation par passion pour une oeuvre qui nous dit qu’il faut se délier, se défaire des taoïsmes et se méfier des groupes. Ce qui est extraordinaire chez Michaux c’est en effet cette capacité à concilier des choses d’ordinaire antinomiques comme le rire et le tao, la recherche de la sérénité et la fureur. Le rire de Michaux nous fait toujours échapper aux pensées " cul-de-sac ". Toute ses recherches se consacrent à se libérer de la pensée ou de l’existence minimalistes, c’est-à-dire de l’existence à ras du sol, de la défaite du quotidien.
Martin rappelle aussi combien l’œuvre de Michaux représente un combat contre l’espace qui apparaît dans la peinture mais s’applique aussi à tous les systèmes d’appropriations historiques, à toutes les pensées conformes, tous les modes de pensées imposés par un groupe, un parti, un pays, des familles,des idées reçues Il faut ainsi entendre, selon critique, le combat de Michaux comme un geste car l’histoire d’un écrivain c’est aussi l’histoire d’un corps contrairement à ce que l’on veut nous faire croire. En effet ce n’est pas seulement l’histoire d’un esprit, c’est une gestuelle, une manière de se déplacer dans le monde. C’est pourquoi il n’est pas inintéressant de mettre en rapport la vitesse du geste chez Michaux - dessinant des calligrammes ou projetant la gouache et l’aquarelle sur le papier qu’il décrit comme des " combats contre l’espace " - avec le coup de poing du combat de boxe, le ricochet du ping-pong où le mot combat n’a précisément plus un sens abstrait. D’autant que, du côté de l’art, Michaux peignait dans une espèce de compulsion effrénée, entassant les feuilles à une vitesse incroyable. A ce sujet Martin rappelle un détail significatif : " Alain Jouffroy et Jean-jacques Lebel étaient effarés de voir les feuilles de dessins qui collaient entre elles et finissaient par s’abîmer... Ils ont proposé de mettre des ventilateurs, d’utiliser des sèche-cheveux... ".
Le critique avait d’abord pensé se tenir éloigné de toute biographie traditionnelle ou plus loin possible car avoue-t-il " Henri Michaux est l’objet presque idéal d’une non-biographie ". Il a donc , avant de commencer, réfléchi sur le biographique, sur l’intérêt, l’enjeu, le défi que pouvait être une "bonne" biographie, qui faisait lire l’oeuvre par l’autre bout et de façon moins convenue que l’exégèse. Au bout d’un moment l’exégèse, l’analyse interne, trouve ses limites. Les données externes - Starobinski l’a mis en évidence - c’est la façon dont ça s’écrit, où ça s’écrit, comment ça s’écrit, l’histoire d’une oeuvre, ce ne sont pas des textes qui sortent de la tête et qui vont être projetés sur le papier, il y a des éditeurs, des publications, des moments précis.
Par exemple, quand on retrace l’aventure d’une recherche (c’est pour cette raison que Martin tient à la chronologie, à l’histoire), et celle de Michaux en particulier, on relativise et on ébranle le lieu commun selon lequel Michaux est systématiquement associé aux drogues. Quand on le suit d’année en année, on s’aperçoit que ce n’est qu’à l’âge de 56 ans qu’il expérimente les substances artificielles, il n’est donc pas tout jeune, et il est sous surveillance médicale. De plus sa biographie donne à lire également des correspondances formidables, des textes, des documents qui étaient inconnus, des témoignages inédits grâce auxquels l’exégète n’a pas voulu se défiler et garder l’image sacrale d’un Michaux. Avant tout il a voulu le connaître et il dit clairement pourquoi : " Tout homme est intéressant et a fortiori un homme qui malgré lui appartient maintenant à l’histoire, est un grand écrivain qui travaille notre inconscient collectif, qui travaille notre pensée, qui est un professeur d’inquiétude en quelque sorte. Moi qui le suis pas à pas j’ai eu envie de le redécouvrir encore plus fortement ".
Ainsi pour Martin et afin de lutter contre la facilité, l’histoire d’une oeuvre repose aussi l’histoire de sa lecture, comme une autre façon de la lire , de suivre pas à pas sa biographie, de montrer le lien entre le phénomène de l’écriture et celui de la peinture. Ainsi l’image de Michaux allant au chevet de sa femme en train de mourir dans des souffrances atroces, ne pouvant y aller tout seul puis écrivant les Meidosems en sachant qu’il écrit ce texte à ce moment précis est important et donne à ce texte une autre signification. Certes un écrivain ne cesse de construire sa légende : on ment sur soi-même qu’on le veuille ou non et quand on écrit sur soi-même on est forcément dans l’autofiction, d’autant plus quand on est un écrivain qui veut se protéger en distillant au compte-gouttes les renseignements. Michaux (comme Céline syur ce plan) met entre parenthèses beaucoup de choses et se présente comme quelqu’un qui n’écrit pas du tout jusqu’à l’âge de 22, 23 ans. On peut penser qu’au contraire de Rimbaud, il n’écrit pas adolescent car pour lui ce sont les mystiques qui accèdent à l’essentiel et qui n’écrivent pas, donc pourquoi écrire ? Il vaut mieux partir en bateau sur les mers. Or, quand il attend un bateau à Boulogne, à Dunkerque, il écrit à son copain Closson car il existe déjà chez lui une religion de la littérature qui va jusqu’à une forme d’intégrisme, de fondamentalisme ? Il refusait par exemple d’être édité dans la Pléiade mais c’était de son vivant, il n’arrêtait pas de dire, "faites-ce que vous voulez après ma mort".
J-P Martin n’aurait pas eu l’outrecuidance d’écrire une biographie du vivant. De l’auteur. Après la mort, ce qui est fait de façon posthume, c’est autre chose. Parce que l’écrivain, malgré lui, s’est rendu public, il a publié, il appartient au domaine public, à l’histoire, et on a besoin de savoir, de connaissance sinon on est dans l’obscurantisme total, on oublie que Michaux est belge, on le suit dans ses fantasmes, dans ses fables . C’est pourquoi dans sa biographie on découvre un Michaux beaucoup plus vivant que ce qu’on croyait, qui aimait rire, échanger, qui aimait la relation avec les autres alors qu’il apparaissait comme un misanthrope. Quand on restitue le réseau des amitiés, on s’aperçoit qu’il est très ouvert. Il est même décrit comme quelqu’un de généreux, qui est capable de converser pendant des heures en tête à tête, qui a beaucoup de répartie...
Il faut donc être attentif aux oeuvres de cet (mais pas seulement) universitaire qui sait nous rendre attentifs par ses fictions comme par ses travaux critiques aux horreurs de l'histoire, à son abjection mais aussi ses joies et sa musique (le jazz n’est jamais loin). Essayiste – presque pamphlétaire parfois – et écrivain au sens plein du terme Jean-Pierre Martin montre combien notre siècle à peine passé et formé trop souvent à l’école des cadavres et des titans peut se lire à travers par la littérature qui a parfois donné des gages aux uns ou aux autres et comment elle s’articule, pour reprendre l’expression de Bataille, " avec le mal " dans une approche critique qu’il développe afin que - qui sait ? - que chacun convertisse l’horreur en bien par des œuvres qui si elle restent des fleurs du mal, ne sont pas forcément des fleurs vénéneuses mais guérissables comme le prouve ceux qu’il réunit dans " La bande sonore , essai sur le roman et la voix " : Beckett, Duras, Genet, Pérec, Pinget, Queneau, Sarraute entre autres, alliés insoupçonnés d'Armstrong à Joyce dans leur guerre des langues, dans la fracture entre le mal parlé et le bien-écrire. Il nous met ainsi en présence des divers enjeux de ces voix rhétoriques de l’anti-rhétorique, de ses voix gueuloirs ou sourdines qui vont jusqu’à " l'ouïr-mourir-écrire ", vers la disparition pour mieux faire surgir ce qui ne s’entend pas ou n’a pas encore été entendu et que la littérature a pour devoir de faire sortir. Et comme disait Pinget "Entende qui a des oreilles" – des oreilles internes bien sûr.
Réactions :
De Philippe Castells (éditeur à Sassenage)

Une différence essentielle existe entre la critique de l’immédiateté, l’analyse à chaud du texte comme organisme vivant, frétillant pourrait-on dire, et indépendant, et celle plus clinique peut-être, du texte, texte en tant que part de l’œuvre, en tant qu’objet purement littéraire et donc entré dans l’histoire, dans le passé, pas forcement mort pour autant, pas obligatoirement vivant cela dit.
Un objet. Un diamant est un objet ! On peut en conclure que le premier critique est un dresseur et le second un joaillier. Peut-on prétendre alors que Jean-Pierre à de l’or dans les mains ? Le modeste saltimbanque que je suis, le croit. En tout cas, le flux, dense et enthousiaste, des propos qu’il tint ce soir, flux souligné par un flux non moins intense de Jean-Paul, démontre qu’indépendamment de l’objet, la pensée, elle, La pensée, cet outil critique, est vivante, vivace, jouissive.
P.C.
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de Chantal George
Critiques, chapelles, écoles, biographies, poésies, romans, essais, critiques Céline, Michaux, Zola, Beckett, flux vivifiant, tonique et acéré…
Merci Jean-Pierre et merci Jean-Paul
C.G.De Thérèse Clerc
Ce soir-là , le vent s’était levé, et l’on tentait de vivre, de naviguer sur une mer semée d’écueils : dogmatismes, idolâtries, critique insane, modes, medias omnipotents etc. Loin de l’école des cadavres, et des titans, on respirait un air de bonne santé. Plutôt tonique, non ?…par les temps qui courent ! Il y avait, chez l’homme à la barre, une allégresse vitale contagieuse et surtout cette liberté intérieure qui permet de dire avec Roland Barthes : “J’ai pour guide la conscience de mon émoi.”
Bon vent, Jean-Pierre Martin.
T.C.
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