RETOUR AU MENU
       
           

Rencontre avec Jean-Pierre Siméon
Autour de
Philoctète, Variation à partir de Sophocle

Parce que l’oracle a parlé : « L’arc et les flèches d’Héraclès sont indispensables pour triompher de Troie », Ulysse est contraint de reprendre la mer pour une mission fort délicate.
Les fameuses armes sont en possession de Philoctète, lâchement abandonné il y a dix ans sur une île déserte. Ulysse peut à l’évidence conduire le navire à bon port, il sait aussi qu’il lui est impossible de réapparaître désormais devant Philoctète. La réussite de l’entreprise dépend donc de sa capacité à mettre sur pied une ruse.
Le noble fils d’Achille, Néoptolème, accepte de seconder Ulysse dans la mesure où ce dernier lui a présenté les choses de façon tout à fait acceptable, c’est-à-dire en occultant une grande partie de la réalité…



Albert Fachler dialogue avec Jean-Pierre Siméon :
L’Association l’ŒIL a été invitée par l’Espace Malraux à présenter la production à Chambéry d’un Philoctète, inspiré de Sophocle, mis en scène de Christian Schiaretti, porté brillamment à la scène par Laurent Terzieff, et revisité par l’écriture inspirée du poète Jean-Pierre Siméon.

Ce soir, nous renouons avec ce dernier un dialogue entamé en Janvier 2006, dans le cadre d’une rencontre dont Lire et Faire Lire était partenaire.
Cette rencontre intervenait de façon symbolique entre une soirée Kertesz sur son « Kaddish pour un enfant qui ne naitra pas »
où l’écrivain revendique sa judéité car elle est passible de peine de mort, et une soirée E. Jelinek qui dénonçait répression,
domination et négation dans une Autriche dont l’inconscient jamais ne fut dénazifié.

Ce soir là précisément, Jean-Pierre Siméon présentait la lecture et l’écriture comme une « urgence de la conscience » répondant ainsi à la question d’Adorno sur l’impossibilité d’écrire de la Poésie après Auschwitz.

La pièce de Sophocle que vous revisitez, renouvelez, dans une subversion et une sublimation poétique, vous permet de transcender les questions éthiques, celles du bien et du mal, de la solitude et de la liberté, celle du vrai et du mensonge, celle de la filiation et de la transmission.

A Lemnos, île perdue, trois personnages animent le débat. :
Ulysse, certes courageux, tenace, pertinent, rusé mais menteur, méprisant et manipulateur.

Philoctète, héros paria, digne de l’héritage d’Héraclès, mais déchu, pourrissant, souffrant, rejeté, exilé des hommes, mais voué à la solitude, comme une biblique « voix clamant dans le désert », vivant le sort de Job sur son fumier, aux accents désespérés de l’Ecclésiaste.
Cependant il parle vrai dans sa déchéance, et dispose d’une promesse de rédemption, de théophanie, cet arc qui vaincra Troie.

Néoptolème, fils d’Achille, dépouillé par Ulysse de son héritage, doit se choisir un nouveau père avec trois options :
La filiation naturelle
Le calcul, l’arrivisme d’Ulysse
Le choix éthique et moral de Philoctète.

Résistera-t-il à la manipulation d’Ulysse ?

Cette lecture-variation de Siméon vient après celle de Gide pour qui cette histoire est celle d’une initiation fervente, une « paideia » portée par l’amour du maître, où à travers les débats cornéliens l’entreprise socratique ouvre la porte étroite de la vérité morale, celle d’un salut authentique.

Heiner Muller fulmine, invective, condamne en bloc société, morale, progrès social, humanisme et révolution avec la violence nécessaire de personnages faits de désirs et de haine.

Avec Jean-Pierre Siméon, s’ouvre une parole légitimée, celle qui accepte le pluralisme, les vérités multiples, la complexité du monde.

Votre travail porte sur le mot juste et retrouvé, travail d’imagination mais aussi de mémoire. « Le texte est tendu sur les amplifications de la tradition comme les cordes sur l’âme du violon » dit Lévinas.
Ce texte est-il un glissement de l’écriture théâtrale vers la poésie, ou toute autre chose, transcendance, renouvellement du langage à la recherche de sens pour aujourd’hui ?

Jean-Pierre Siméon :
« La poésie est une autre manière de regarder le monde. Non, il n’y a pas glissement du théâtre vers la poésie, il y a fusion.

Christian Schiaretti avait une conviction, c’est que le théâtre en France souffrait d’une part manquante. Il perdait majoritairement son enracinement dans le poème. Or nous revendiquons tous le théâtre d’art qui a plusieurs traditions, slave, allemande. Ce théâtre d’art français est né dans le poème avec Paul Fort. Il avait 19 ans lorsqu’il présente en 1892, sur un plateau nu, la profération par un comédien habillé de blanc, du grand poème « Le bateau ivre » d’Arthur Rimbaud. C’était le diapason. Il manifestait par là un archaïsme du théâtre, le dithyrambe, un monologue qui devient choral. Ces voix se font personnages. L’origine, c’est le poème partagé dans la communauté.

Si l’on peut faire théâtre de tout, si le théâtre a donné dans la technologie, dans la fumée, la vidéo, le spectaculaire de la féérie, on en est aujourd’hui gavé. Partout on retrouve sur les scènes théâtrales cette fantasmagorie visuelle. Or ce dont nous manquons, c’est un vide que nous portons, c’est le manque de poésie. Nous manquons de la langue du poème incandescent. Plus nous nous éloignons du poème, plus nous nous éloignons de la vie. On est tous dans la même vibration d’exister. Or, nous disposons d’un lieu, le TNP, fait pour partager cette compétence abimée, l’attention. C’est un lieu chauffé avec fauteuils agréables. Pourquoi dépenser tant de fric pour se divertir? Il faut qu’on donne dans ce lieu, le TNP, ce qu’on ne trouve pas ailleurs et on peut aussi s’y « amuser » même dans un parti-pris austère, avec un mur qui tombe à la fin de la pièce. Le théâtre dont nous rêvons est un théâtre populaire non démagogique. Ce n’est pas la langue de RMC, de Laurence Ferrari.

Faire entendre une autre langue est possible. Les poètes écrivent pour tous. Il n’y a pas de langue plus adressée. Paul Celan disait du poème que c’était comme une poignée de mains.

A.Fachler :
A Chambéry, Théodore de Reinach, archéologue, numismate, musicologue et historien (homme politique accessoirement), a restauré la musique et la forme du Péan de Delphes. Henri Meschonnic est venu à plusieurs reprises nous parler du rythme en poésie. Comment retrouvez vous le rythme et la cantilation du dithyrambe ?

Jean-Pierre Siméon :
Je n’ai pas fait un travail de restauration. Je ne parle pas le grec ; je n’ai pas une culture hellénistique. Sophocle était aussi un compositeur de musique. Il y a là un phrasé que nous ignorons. Ce que j’essaie de faire, c’est qu’il y ait un poème. Qu’il y ait un rythme qui soit rupture. J’aime retrouver des comédiens étrangers parlant notre langue. Il ne s’agit pas forcément d’un chant harmonieux. La poésie n’a cessé d’inventer des rythmes. Villon ce n’est pas Marot., ce n’est pas Ronsard. Guillevic et St John Perse sont à l’opposé. Les slameurs s’enferment dans un même rythme. Il s’agit de trouver un rythme qui fait entendre la langue.

En 1995, quand Christian Schiaretti m’appelle à Reims, je ne suis pas un homme de plateau, je suis un homme du livre. Par contre je suis un spectateur assidu. Mais c’est une chose d’être spectateur et une autre chose de voir les comédiens mâcher le texte.

La poésie fait obstacle à l’oralité immédiate. La poésie rechigne à l’immédiateté, à la logique de la linéarité. Soit on va en dessous, soit on va au dessus. Le poème c’est ce qui nous appelle à investir le blanc de la page.
« Du blanc qui vibre » disait Paul Claudel.
Jamais un poème ne dit ce qu’il dit. Il nous fait aller au-delà, par sa résonnance.
Chaque lecteur réinvente le poème avec son corps. Si l’on est Jabès, c’est qu’on a vécu dans le désert. Marina Tsvetaeva, la poétesse russe, dit ceci :
« En poésie il y a quelque chose de plus important que le sens, c’est la résonance », c’est à dire l’abîme derrière le mot. Il y a prolifération de sens.
Un poème n’a jamais de sens fixe. Le poème révèle en nous l’implicite, l’invincible, ce qui nous constitue dans notre magma intérieur. Et alors on remplit nous même notre être : « Je cherche un être en moi à envahir ».
Si l’on dit un vers, il faut une journée pour le comprendre :
« Demain dès l’aube à l’heure où blanchit la campagne… ».
Au début, comme j’étais un petit citadin, pour moi, l’heure qui blanchit, c’était merveilleux. Puis, plus tard, ça m’a évoqué un événement douloureux. Donc selon mon âge, ce même vers ne me dit pas la même chose.

Sur le plateau il faut que la jouissance du spectateur soit la même que quand on lit le livre. Ce n’est pas possible : on ne peut dire à Laurent Terzieff de s’arrêter ! Shakespeare, il faut le lire !
La question est : comment je respecte à la fois le théâtre, le comédien et le spectateur ?
Mon père m’amenait au théâtre et au rugby.
Au théâtre j’ai horreur qu’on me prenne de haut, en ne respectant pas ma capacité d’écoute. Qu’on me terrorise. Je ne supporte pas le surenchérissement des théâtres qui durent six heures.
Molière l’avait compris. Après les moments les plus intenses, il passait à une étape de comédie pour permettre une pause.
Amener le spectateur, sans le terroriser, à la poésie implique des moments de comédie. Par exemple la scène du marchand (comme dans Tintin), dans Philoctète.


A.Fachler : Problématique de la tragédie
Dans le « Bruissement de la langue », Roland Barthes souligne la nature constitutivement ambiguë de la tragédie grecque. Le texte y est tissé de mots à sens double que chaque personnage comprend unilatéralement. Le malentendu perpétuel est précisément le « Tragique».
Pour Aristote, dans sa « Poétique », la tragédie est imitation d’une action ou récit. Les personnages suscitent pitié et crainte et opèrent une purgation (catharsis) qui transforme le trouble éprouvé en joie esthétique.
Alors pour vous, le théâtre est un malentendu, ou une thérapie collective ?

Jean-Pierre Siméon :
La tragédie, c’est la difficulté de communiquer. Le paradoxe du « je est un autre », comment je reconnais l’interlocuteur en moi-même. On est toujours dans l’hésitation du sens. C’est ça la tragédie. La condition humaine, c’est l’incertitude du sens. On nait avec la mort. Les intégristes ne veulent qu’un sens. On est dans la tragédie. Mais je suis un optimiste. La leçon, c’est Primo Lévi. La poésie est possible dans Auschwitz. Dire le poème de Dante dans Auschwitz, c’est l’objection majeure. Quand je dis le poème, je suis au plus haut de l’humain.


A.Fachler : La complexité du monde, et la vérité nécessaire :
Entre le « mentir vrai » d’Ulysse et la vérité morale de celui qui est seul et ne peut le dire à quiconque,
où sont l’urgence et l’efficacité ?
Milan Kundera lisant le Don Quichotte appréhende le monde comme ambigüité, pense avoir à affronter au lieu d’une vérité absolue, un « tas » de vérités relatives et contradictoires et accepte comme seule certitude la sagesse de l’incertitude. Est-ce la leçon que vous donnez à Néoptolème ?

Jean-Pierre Siméon :
La tragédie, c’est celle de Néoptolème. Il subit une initiation. C’est une pièce sur l’hésitation. Philoctète, c’est le socle têtu, mais tout bouge autour de lui. La pièce joue sur la fluctuation des idées de Néoptolème qui ne sait plus où donner de la tète. Ça parle beaucoup aux jeunes et aux vieux ! On se réinitie à tous les âges. Nos vies sont tergiversation. On voit bien que ça patine. Je suis beckettien, adamovien. Notre tragédie tourne vite à la farce. La poésie ne console de rien. Mais on en sort heureux. Montaigne : « Il faut imaginer le Roi sur les latrines »
.

A.Fachler : Vous faites souvent référence à Beckett. Didier Anzi voit chez Beckett une transposition des Pensées de Pascal avec une différence énorme dans dévoilement du néant de notre être. Pascal ne rit jamais, alors que pour Beckett, c’est le rire qui nous permet d’accepter notre néant. Quelle est la place du rire et de la dérision dans votre travail ?

Jean-Pierre Siméon :
Chez Christian Schiaretti, il y a toujours un jeu d’enfant, très sérieux. Il y a une allégresse. Mais ce que je déteste, c’est le conformisme putassier et violent du rire, quand ça devient une mode obligatoire. Ça devient malsain, c’est un rire de sarcasme. Moi, j’aime le rire rabelaisien, d’une insolence joyeuse. Il faudrait qu’il y ait chez tous un rire latent, une joie secrète dans les moments d’apnée de l’existence.


La vie est faite de merveille et d’abjection. Il faut faire avec ces contradictions. Je suis du côté de Julien Gracq qui prône « le sentiment du oui ». Or on est aujourd’hui dans le sentiment du non. Il faut reconquérir le oui.


Desnos, dans son dernier poème en camp de concentration, écrit à sa femme ces mots : « Dans ta vie ensoleillée ».

A.Fachler : vous êtes comme un veilleur, une vigie. Votre texte parlant du passé éclaire le présent. Quelle est la place du passé dans votre écriture ?

Jean-Pierre Siméon
Le poème est un écho de la vibration première. On n’est jamais le premier. Mais on porte en nous l’origine et la fin.
La mémoire est cruciale pour moi, elle est une chose vivante.
La lecture de la poésie vous fait faire cette expérience incroyable. Par exemple, un poème chinois écrit il y a 1000 ans peut vous toucher. Cela veut dire que le passé n’existe pas. Nous sommes co-humains. Les avatars continuent mais il y a toujours des invariants humains qui nous rassemblent dans l’espace et dans le temps.


On vit dans l’obsession du lien. On vit dans la peur du lien. Aujourd’hui, chacun s’isole, se ferme, se catégorise. C’est terrible cette peur du lien.
La plus belle des choses humaines, c’est bien le lien. Il faut travailler au lien. C’est un effort puisque l’autre est un inconnu. Il ne parle pas, ne rêve pas comme moi. Si on coupe le lien on meurt à la condition humaine, on meurt au temps.


La poésie est politique, pas par ce qu’elle dit, mais parce qu’elle est du lien.
Parce que cette langue n’est pas dans le stéréotype. La poésie est politique par ce qu’elle est. Elle réaffirme en nous le désir du lien. Elle n’est pas christique. Cette langue n’est pas dans le cliché. On est toujours dans le malentendu entre mensonge et vérité.


A.Fachler : Pour moi, médecin frotté de psychanalyse, cette histoire d’ « arc » m’interroge sur la sexualisation du récit. Bien qu’issu du rapt d’une femme, c’est une histoire d’hommes exclusivement, comme le Western, dont le féminin est absent. De l’arc d’Héraclès à celui d’Ulysse, la Guerre de Troie est-elle une quête de la virilité perdue des Grecs ?

Jean-Pierre Siméon :
On peut aussi faire une lecture psychanalytique de la pièce.
La question, c’est le pouvoir. Les obsédés de pouvoir, ce sont les hommes.
Prendre Troie, c’est un viol. L’arc est le symbole de la force. Mais l’arc à l’époque n’était pas l’arme noble. C’était le glaive qui suppose de s’affronter face à face. L’arc est l’arme de la ruse, de la distance.
Et cette grotte…


Le poète n’y pense pas quand il écrit. Il a des pulsions initiales. Il cherche à amplifier les résonances.

Les Fables de La Fontaine ne sont pas de la poésie : il n’y a qu’un seul sens.
Dans les Fables, La Fontaine n’est pas poète, il est didacticien.


Philoctète c’est l’homme ramené à l’état sauvage. Il redevient homme quand il entend parler. On me reproche de n’écrire qu’une pièce de mecs ! Mais j’ai ramené ce texte de Sophocle à moi en pensant à « l’homme qui chavire » de Giacometti .


D’après les notes de J. Charmatz et Mme Jacquemet

   
RETOUR AU MENU