Compte-rendu de la conférence de JP SIMEON


Ce soir est notre 3eme RV organisé conjointement par l’Oeil, « Lire et faire lire » et les circonscriptions de Chambéry 1 et 2. L'Oeil se félicite de cette démarche commune car cet observatoire est toujours en recherche d’ardents défenseurs de la lecture ou en tout cas d'amoureux de la lecture.
Monsieur l’Inspecteur d’académie souligne l’adéquation de ce genre de rencontre privilégiant le contact direct personnel avec les œuvres et celui qui les a écrites.
Les programmes 2002 de l’Education Nationale rappellent la nécessité de provoquer des rencontres fréquentes et nombreuses entre les élèves et la littérature. Cela passe par des activités de lecture et d’écriture de textes de tout genre et de tout type.
« il n’y a d’apprentissage de la lecture que s’il y a contact avec le sens voire les sens et le travail d’écriture dans des textes littéraires » .
Ce soir nous parlons de poésie et nous avons l’avantage et le plaisir de rencontrer un auteur et son œuvre.
Quelques citations pour introduire notre sujet:
« …la poésie accélérateur de conscience… » (Roberto Juarez)
« …notre compréhension du monde passe par le sentiment… »
« …je juge le poème au pied du mur… »
« …tout poème est une hypothèse… »
« …l’universel, c’est le local moins les murs… »

Présentation de JP Siméon
Professeur agrégé de Lettres Modernes, il enseigne longtemps à l'Institut Universitaire de Formation des Maîtres de Clermont-Ferrand. C'est en 1986 qu'il y crée la 'Semaine de la poésie'. Il est par ailleurs, avec Christian Schiaretti, le fondateur du festival 'Les Langagières' à la Comédie de Reims, ainsi qu'auteur associé au TNP de Villeurbanne. Membre de la commission poésie du Centre National du Livre et collaborateur comme critique littéraire et dramatique au journal l''Humanité', il participe également aux comités de rédaction de plusieurs revues de poésie et dirige avec Jean-Marie Barnaud la collection 'Grands Fonds' à Cheyne Editeur. Jean-Pierre Siméon est l'auteur d'une vingtaine de recueils de poésie, dont certains lui ont valu différents prix, tels que les prix Théophile Briant et Maurice Scève, Antonin Artaud et Guillaume Apollinaire. Il obtient, en 1998, le grand prix du Mont Saint-Michel pour l'ensemble de son oeuvre. En avril 2001, il devient directeur artistique du 'Printemps des poètes'.
Sa dernière œuvre publiée en 2005 : « lettre à la femme aimée au sujet de la mort »
L’auteur que nous accueillons est également, comme nous le montre cette rapide biographie, un pédagogue, en témoignent ces deux citations:
"En maternelle, si on lit régulièrement de la poésie sous le nom de poésie et de poème: les élèves vont très vite découvrir ce qu’est la poésie. On crée pour eux, un événement de la parole, de façon très brève car comme cela ils en sont capables ». C’est du temps gagné pour la suite !
" A l'école élémentaire, on peut faire appel aux « brigades d’intervention poétique » (terme emprunté à un dispositif du « Printemps des poètes ») pour qu'elles reviennent chaque jour à la même heure ce qui crée une attente et une disponibilité à l’écoute". C’est une modalité d’accès à la poésie en confrontation directe avec la poésie, qui laisse les enfants dans une stupeur nécessaire
(cf Yves Perret « il faut défendre l’écriture et cette part de risque qui seule nous intéresse. » )
Selon la tradition de ces soirées organisées par l’Oeil des extraits littéraires sont offerts au public :
Extrait de « éloge de l’inconnu » [..l’inconnu est partout, l’inconnu qui nous fait autre dans l’ailleurs… il s’agit de révéler l’obscur sans le commentaire qui le trahit…il ne s’agit pas de comprendre mais d’embrasser l’inadmissible…célébrons l’étranger visage…» et du « Sentiment du monde » par M. et B.Mongourdin
S’ensuit un dialogue avec la salle :
Question 1 : Qu’est-ce que cela vous fait d’entendre vos textes dits en public ?
C’est un peu gênant, c’est une question de pudeur, l’écriture est un sacré révélateur. Et puis, je vois tous les défauts de mon texte, on ne devrait jamais écrire. Mais n’exagérons rien, il y a des choses bien plus désagréables.
Question 2 : Pouvez-vous revenir sur un mot que nous avons entendu plusieurs fois dans la présentation et qu’on retrouve sur l’affiche de cette manifestation : le mot « urgence » ?
Il y a plein d’urgences dans le monde. Ce matin j’ai appris la mort d’un SDF près de mon bureau. Avoir un boulot est une autre urgence. L’Afrique qui meurt en est une autre encore. L’urgence de la conscience est une urgence plus cachée. La conscience est touchée trop souvent par la maladie de la paresse; il faut lutter pour rester présent au monde. C’est un travail du quotidien. Dans notre monde occidental, la conscience est bedonnante, elle a ses mauvaises graisses. Pourquoi la santé de l’esprit n’est-elle pas prise en charge comme celle de nos artères ? Pourquoi l’infarctus de la conscience ne nous interpelle pas collectivement ? Quelle santé pour notre conscience ?
La conscience est un muscle qui ne souffre pas d’être laissé : la conscience c’est la capacité qu’a chacun d’être présent à sa propre existence et au monde.
Chacun d’entre nous a le devoir moral de rester éveillé, l’art en général, la poésie en particulier permet cette attention intense, précieuse.
Cf Alain « chacun fait un effort pour être éveillé »
Cf René Char « La poésie est un excellent accélérateur de la conscience »
La conscience c’est cette capacité à saisir, à comprendre ce qu’est notre relation aux autres : elle passe par la capacité à regarder, entendre, penser ; elle passe par une ouverture maximale.
Elle nous permet de mieux appréhender le monde, l’autre, nous même. C’est une disponibilité quand nous serions guettés par la passivité. Il y a un effort nécessaire à accomplir pour ne pas se laisser prendre par la machinerie de l'endormissement, par la société du divertissement. (Le verbe «divertir» vient du lat. divertere, lui-même formé du préfixe di- (de la prép. lat. dis, marquant la division ou la négation) et du v. lat. vertere «tourner» et, intransitivement, «se tourner, se diriger, changer». Le verbe a connu à peu près la même histoire que distraire; il a signifié «détourner (qqn) de qqch». Il a été employé dans le domaine de la pensée pour «amener qqn à d'autres idées» sans nuance particulière de gaieté; puis il a conservé le sens de «s'amuser, se distraire en se récréant».)
Le poème nous ramène inévitablement et efficacement aux vraies questions :
- le désir de conciliation avec l’autre: aimer et être aimé
- la question de la mort
- l’émerveillement
- avoir de la joie
Prendre en compte les questions, c’est se trouver dans un abîme d’inconnu.
Depuis l’aube des temps, des milliers de philosophes, poètes, romanciers, sociologues n’ont pas cessé de souligner l’intérêt de lire, ne pas céder à la première séduction, de déplacer notre point de vue, de se poser des questions…
Or aujourd’hui tout est prévu pour nous protéger : « comment maigrir en 3 jours, apprendre le chinois en 10 leçons, ... ? » On pense pour vous, on s’occupe de vous.
Les organisations politiques, les médias nous offrent une vision simple et simpliste, la complexité du monde est déniée. On fait du « talk-show factice gluant et nauséabond». C’est une logique du mensonge et de l’imposture qui s’impose, car personne n’existe vraiment dans ce monde simplifié. Qui s’y reconnaît à titre personnel ?
En apparence, on peut vivre avec cet immense palabre : il n’y a jamais eu autant d’écrit et de parole qu’aujourd’hui. On est immergé dans un flot continu de paroles … mais alors, nous dit JP Siméon : « qu’est-ce qu’on lit ? »…lire trois vers d’un poème peut effacer ce flot de paroles.
Lire, quelle que soit la lecture, ce serait participer au grand débat, réécrire la réalité du monde en acceptant de se faire déranger.
Il faut créer des écoles de l’inquiétude contrairement à l’idée généreuse qu’il faudrait rassurer les jeunes enfants. Le monde n’est pas calme, l’école doit y préparer. Trois vers d’un poème lu ou entendu et l’on revient à la complexité du monde. Dans une sorte de fulguration du paradoxe que permet le poème, René Char nous ouvre à cette complexité : « Impose ta chance, serre ton risque et va…à te regarder ils s’habitueront. Epouse et n’épouse pas ta maison ». Par ces rencontres poétiques, mêmes brèves, toute personne inévitablement renoue avec sa responsabilité d’être un acteur de la communauté humaine.
Cf Fernando Pesoa « le livre de l’intranquillité »
Cette urgence, les poètes peuvent l’assumer mais aussi les pédagogues qui transmettent cette curiosité, cet étonnement qui garantit la mise en place des vraies questions. Il est fondamental que les parents l’assument aussi.
Cet écrit comme accès à la liberté, à l’étonnement, l’enfant le sent très jeune
Question 3 : En deux mots : lecture syllabique ou globale ?
Le choix d’une méthode de la lecture est-il idéologique ?
Le débat actuel (si réellement débat il y a) est inscrit sur un fantasme de la lecture globale dont je sais par expérience qu’elle n’est pas pratiquée. Elle a eu ses adeptes, comme Jean Foucambert par exemple, mais il faut le resituer comme un révolutionnaire qui devait forcément aller trop loin pour espérer être entendu.
Aujourd’hui le point de vue de Gérard Chauveau constitue une synthèse essentielle de tout ce qui a été dit d’intéressant sur la question.
Plus intéressante est la question de cet univers de la lecture. Pour moi, la lecture doit très vite trouver le contexte de la littérature. Il faut fréquenter des textes très tôt, pour développer le goût de l’étonnement. L’enthousiasme ou la passion de l’enseignant est l’autre nécessité pour espérer toucher les enfants qui dans leur contexte familial, sont les plus éloignés des livres. Faire le choix d’une littérature exigeante dès la maternelle.
Question 4 : Quelle rencontre dans votre vie vous a fait éveilleur de conscience ?
Une chance inouïe: une famille nombreuse et modeste mais avec une passion de mon père pour la lecture et une mère institutrice ; mais jamais d’injonction de lire. Mais aussi, une table toujours ouverte aux invités et aux échanges de toutes sortes. Tout pouvait faire débat, tout faisait débat.
Enfin, ma rencontre avec Tristan Tzara (dadaïste) m’a tout à la fois donné l’impression de ne rien comprendre et d'adorer.
Si j’en crois mon cheminement, le boulot du pédagogue (parents, enseignants sans distinction) est donc de donner confiance et de rendre disponible pour qu’une rencontre comme celle-là puisse avoir lieu.
Question 5: Poésie et musique: quels liens ? Est-il utile ou inutile de mettre des textes en musique ?
Il y a déjà deux démarches différentes: écrire sur de la musique et mettre des textes en musique. Mais pour ma part, je préfère une troisième voie que j’ai pu expérimenter avec bonheur. Il s’agit de penser une alternance comme un dialogue entre le texte et la musique qui se répondent. Aucune des deux ne fait de l’ombre à l’autre, cette approche sert à la fois la musique et la poésie, par une écoute plus intense notamment.
La chanson et la poésie : 2 genres distincts mais contigus comme le serait le foot pour le rugby. Cette métaphore pour essayer de dire que les émotions apportées par l’un et l’autre sont de natures différentes mais on peut avoir des émotions très hautes avec l’un ou l’autre. La différence est dans la réception.
La chanson est un art majeur : plutôt dans l’immédiateté de la réception, alors que le poème propose une lecture dont le rythme n’est pas donné, une lecture qui suggère des arrêts sur image, des plongées dans sa propre conscience. Lire un poème c’est creuser, avoir une lecture verticale, c’est-à-dire aller chercher profond en dessous. Pour saisir la complexité du monde, pour avancer dans l’énigme des choses, il n’y a pas de meilleur moyen que la poésie. »
Quelques auteurs ont fait paradoxalement se rencontrer ces deux "genres", par exemple Verlaine qui a écrit des poèmes intitulés chansons ou Brassens.
Question 6: Apprendre de la poésie par cœur ou pas du tout ?
Votre question fait référence a un article que j’ai écrit "Pour en finir avec la vieille récitation".
Je voulais dire avec ce titre polémique et par le texte qui suivait que le modèle qui consiste à ne faire rencontrer le poème que dans l’exercice exclusif de la récitation, je le récuse complètement. Je me réclame de cette parole d’enfant: « la récitation, c’est ce qu’on comprend, la poésie, c’est ce qu’on ne comprend pas », pour dénoncer la récitation comme pratique ( spectaculaire et principalement technique ) exclusive du poème en milieu scolaire.
Comme le travail de mémoire, le travail de diction est une très bonne chose, mais ce ne sont que deux entrées. Il faut savoir approcher la poésie dans d’autres situations, comme par exemple, le cadre d’une lecture intime, silencieuse. La poésie n’est pas a priori conçue pour la déclamation, la confrontation frontale à l’auditoire. Pourquoi ne pas chuchoter, murmurer la poésie? Lire un poème c’est l’habiter, durer avec lui.
La récitation évoque souvent des situations difficiles, des situations de peur, de rapport de force comme au théâtre : peur d’être affronté aux autres, peur d’être face à un groupe non coopérant; quel drame d’associer uniquement la poésie à cet inconfort là.
Et si on proposait aux enfants tous les mois de choisir et de retenir trois vers ?...
Que l’on ne me dise pas non plus que la récitation fait aimer la poésie. Depuis que l’école française existe, il y a de l’apprentissage par cœur comme pratique exclusive de la poésie et les Français sont très très peu consommateurs de poésie à titre personnel.
L’appropriation d’un poème est infinie : comment modéliser de façon univoque ?
Le grand bonheur poétique c’est quand l’enseignant lit un poème.
Dès la moyenne section on doit faire entendre des "bouts de poésie", des morceaux de textes difficiles, tous les jours, quelques secondes. Ils le méritent. Et cet instant convoquer le silence dans un petit rituel qui les mobilise pleinement. Cf Guillevic « sculpter le silence »
En marge de la réponse à cette question qui m’est posée, je veux témoigner aussi de notre conception plutôt mesquine de la poésie où il s’agit de comprendre tous les mots. On peut lire un poème en laissant de l’obscurité.
Il est nécessaire de ne pas expliquer tous les mots d’une poésie. La poésie est comme un être cher, ce que l’on aime en lui ce sont ses zones obscures.
Quant au choix poésie classique, contemporaine, comptine ? Je dirai que les poètes contemporains sont les meilleurs lecteurs de la poésie classique et qu’une comptine n’est qu’une petite partie du grand continent poétique, les enfants même jeunes ont droit à l’autre part.
Question 7 : Pouvez-vous nous dire votre démarche d’écrivain, votre rapport à la langue qui s’écrit sous votre plume ?
Bien sûr que je me laisse dépasser par le texte, bien sûr que je n’écris pas avec une intention a priori définie. Je n’écris pas avec l’idée de convaincre. Je n’écris pas guidé seulement par les émotions. Ce qui fait le poète, c’est son travail sur la langue, avec une élaboration particulière de la langue.
Il y une cohérence d’ensemble, un destinataire réel ou imaginaire, mais ces données s’absentent au moment d’écrire pour laisser place aux mots qui s’imposent et s’organisent. La poésie c’est le déplacement de la langue, là où on ne l’a jamais entendue, c’est la construction d’une langue qui invente un point de vue sur le monde.
Tout poème est une absurdité en ce sens qu’il est une invention de la langue, dans la langue. C’est bien la syntaxe et les mots mais cela sonne étranger, différent. Grâce à cela notre langue se régénère et évite de s’user trop vite…bien loin de la forme conventionnelle stéréotypée ! Le propre d’une langue c’est d’être ambiguë.
La poésie c’est avant tout le dénominateur commun de l’homme ; c’est un travail de langage de la fraternité humaine, c’est ce qui nous touche en plein cœur.
La poésie c’est ce qui porte en avant notre énergie, notre peur, notre angoisse : elle est faite d’intensité.
Question 8 : Faut il traduire les poèmes, ne risque-t-on pas de les perdre?
La traduction fait perdre au poème une part de son origine, de sa musique de départ, mais l’enrichit aussi beaucoup de ce nouvel univers qui l’accueille. Le poème devient autre dans sa traduction sans perdre non plus tout de son identité première.
Cette année « le printemps des poètes » va ouvrir un temps littéraire consacré aux auteurs de la francophonie et à leur oeuvre. Je vous encourage à cette occasion à relire Singhor, Césaire , Sansal et beaucoup d’autres … Ils ont tellement apporté à la poésie française. Ils ont fécondé la langue poétique, lui ont permis de se réactiver.
En cadeau, pour finir un Haïku du 18 siècle (de Kobayashi Issa)
"Un monde de rosée,
c’est un monde de rosée
Et pourtant
pourtant"


Propos de Jean-Pierre Siméon
recueillis par Michel Faure et Chantal Manquat-Rey
lors de sa venue le 25 janvier 2006 à l’université de Savoie