Avant de lire la transcription des communications que nous publions ci-après dans leur intégralité, corrigés par les intervenants eux-mêmes, voici, pour les gens pressés, le résumé de cette journée qui a rassemblé un grand nombre d’auditeurs attentifs à l’Université de Savoie, rue Marcoz à Chambéry le 20 octobre 2007

Colloque Jean-Jacques Rousseau du 20 oct 2007 consacré à « l’Emile ou l’Education »

En attendant les corrections des transcriptions, que nous publierons dans leur intégralité, voici le
Résumé de cette journée qui a rassemblé un grand nombre d’auditeurs attentifs à l’Université de Savoie,
rue Marcoz à Chambéry.


Les deux parties de la Journée se sont conclues par un concert de musique baroque par trois musiciennes de la Cité des Arts.

Francine Markovits
Professeur émérite de Philosophie, Université de Nanterre Paris X Directrice de Corpus,
revue de philosophie (fondée en 1985, éditeur "Association pour la revue Corpus" loi de 1901) qui accompagne la Collection Corpus (ci-dessus) et est subventionnée par le Centre National des Lettres et l'université de Paris-X-Nanterre
(52 numéros parus en 2007).
Co-direction de: Matérialistes du XVIIIème siècle, La Mettrie, Helvétius, d'Holbach, (avec S. Audidière, J.C. Bourdin, Y.C. Zarka), PUF, 2006.
"C'est gratuit! A qui profite ce qui ne coûte rien? Albin Michel, 2007
"Montaigne, Bayle, Fontenelle: essais et variations", Montaigne Studies, XIX, 2007.


Dans « Leçon de choses, leçon de morale » l’intervenante étudie le rapprochement entre la morale, qui est un système de normes, et l’ordre des choses, qui est un donné. Le paradoxe de Rousseau dans l’Emile, est de tirer l’ordre des prescriptions du réel et non d’un devoir être. Dans le Livre III, qui met en scène le joueur de gobelets, Rousseau nous donne une triple leçon: sur le magnétisme, sur la supercherie et sur l’inégalité des conditions sociales. Il s’agit donc à la fois d’une leçon de choses et d’une leçon de morale. «Tout ce que nous n’avons pas à notre naissance et dont nous avons besoin, nous est donné par l’éducation. L’éducation nous vient de la nature, ou des hommes ou des choses». Rousseau insiste d’abord sur la contrariété possible entre ces trois formes d’éducation. L’école fait partie des choses, c’est une école de la pratique. Il y a conjonction entre l’éducation que nous donnent les hommes et les leçons de l’histoire naturelle. Comme les savoirs sont toujours introduits par des relations intersubjectives, donc par des rapports d’inégalité, Rousseau en conclut que l’on peut faire des progrès dans la connaissance scientifique et technique, sans que cela change les rapports inégaux entre les hommes. Rousseau va enseigner à son élève la nature et la nécessité des choses qui vont conduire à l’apprentissage de la liberté. Le précepteur construit des situations dans lesquelles il place son élève. Manipulation? Non, puisqu’on apprend la liberté dans la nécessité. Dans quel sens l’enfant peut-il être l’objet d’expériences? L’intersubjectivité ne se constitue qu’avec la puberté, quand l’enfant apprend à distinguer les choses des êtres. Que veut Rousseau ? « Je veux apprendre à mon élève, non pas une profession, je veux lui apprendre à vivre le métier d’homme».Vivre une vie d’homme n’est pas une chose naturelle, c’est une chose construite. Au Livre V Rousseau nous montre ce qu’est une morale expérimentale. Il fait une analyse historique et sociologique du rapport des femmes aux savoirs. Il montre que, n’étant pas élevées dans les mêmes institutions que les hommes mais dans les couvents, elles développent un savoir pratique, c’est-à-dire la connaissance du cœur humain. Il n’y a donc pas chez Rousseau d’essentialisation de la femme.

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André Pessel
Inspecteur général de l'éducation nationale ( honoraire, philosophie)
de 1970 à 1996 Professeur de khagne au lycée Louis Le Grand
Parmi les publications:
"De Montaigne à La Mothe Le Vayer: le déplacement du scepticisme", Montaigne Studies, XIX, (2007)
Ed. Mersenne, Questions inouyes, Fayard, 1985
Ed La Mothe Le Vayer, Dialogues faicts à l'imitation des anciens, Fayard, 1988


Dans « Contractant pour ainsi dire avec lui-même», André Pessel introduit l’idée d’ « instancialisation » qui est dans toute l’œuvre de Rousseau une mise à distance de soi par rapport à soi. Le « je » n’est ce qu’il est que par des systèmes de médiation qui l’éloignent de lui-même. Il y a deux manières de penser cette distancialisation à l’intérieur du moi, l’une qui opère dans le temps, l’autre qui est instantanée, « contractée pour ainsi dire avec soi-même ». On trouve trois exemples de la première mise à distance de soi à soi : le Narcisse, le Bosquet et la Rêverie. Dans le Narcisse, il s’agit de révéler au sujet qu’il s’aime lui-même, mais qu’il n’en a pas conscience. Pour qu’il s’en aperçoive, on le fait tomber amoureux de lui-même en lui présentant son portrait en femme ; quand il comprendra que c’est lui-même qu’il aime, il apprendra à aimer un(e) autre que soi. Dans l’épisode du bosquet de la Nouvelle Héloïse, il s’agit de faire prendre conscience à Julie et à Saint-Preux que l’amour qu’ils croient encore éprouver l’un pour l’autre, n’est en réalité que l’amour qu’ils avaient quand ils étaient jeunes. Le troisième exemple vient de la fin de la première promenade des Rêveries du Promeneur Solitaire, où Rousseau se met à distance de lui-même par l’écriture: «J’écris au présent, je tiens le registre de mes états d’âme, mais j’imagine le lecteur que je serai plus tard et je deviendrai à moi-même mon propre ami». On trouve le thème de la distancialisation instantanée dans le Livre V de l’Emile, dans un contexte d’éducation politique qui apparaît au moment des voyages. «Après s’être considéré par ses rapports physiques avec les autres êtres, par ses rapports moraux avec les autres hommes, il lui reste à se considérer par ses rapports civils avec ses concitoyens». Il est alors en situation de voyager, qui va développer chez lui un intérêt sensible et lui permettre de mettre en place une instruction qui va satisfaire cet intérêt. Il va observer. Mais pour comprendre ses observations il faut les rapporter à une échelle commune. C’est un problème de commensurabilité: qu’est-ce qui rend les gouvernements commensurables ? C’est le droit politique. Il y a deux éléments qui fondent le pouvoir politique : la force et la liberté. La force est un invariant qualitatif, la force est la force ; mais c’est une variable quantitative, qu’on peut quantifier. A l’inverse, la liberté est un invariant quantitatif: elle n’est pas susceptible de plus ou de moins, elle est tout ou rien. Mais elle est qualitativement variable : on peut la changer. Dans le contrat social, on la change en passant d’une liberté naturelle à une liberté politique, la volonté générale : « Nous remarquons que cet acte d’association renferme un engagement réciproque du public et des particuliers, et que chaque individu, contractant pour ainsi dire avec lui-même, se trouve engagé sous un double rapport, savoir comme membre du souverain envers les particuliers et comme membre de l’Etat envers le souverain. » Or, cet engagement, qui constitue la force même du contrat, n’est pas dans le temps, mais dans l’instantané.
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Barbara de Negroni

Professeur de philosophie au lycée La Bruyère à Versailles. Principales publications : — éditions de Rousseau : Considérations sur le gouvernement de Pologne et autres textes de politique appliquée(GF 1989) Correspondance entre Rousseau et Malesherbes (Flammarion, 1991)
— édition de Diderot à paraître chez Gallimard
— Lectures interdites : le travail des censeurs au XVIIIe siècle (1723-1774), Albin Michel,1995.
— Intolérances. Catholiques et protestants en France, 1560-1787, Hachette, 1996.

Dans « Un si doux modèle » : identification et imitation dans l’Emile, la conférencière pose le problème du modèle dans l’éducation. Est-ce qu’un enfant doit imiter ? Quel rôle joue l’imitation en pédagogie ? Il semble que Rousseau s’interroge sur l’imitation et ce, à trois niveaux. D’abord, il rejette les faux ou mauvais modèles, où l’enfant imite ce qu’il ne comprend pas. Car l’enfant est crédule et manipulable et ne doit pas être réduit au détestable statut de petit chien savant ou de cheval de manège. Rousseau condamne la soumission aux préjugés et critique l’éducation purement livresque (au Livre IV), qui rend finalement l’enfant servile. Ensuite, il va jusqu’à suggérer d’éloigner l’enfant des villes vers les campagnes, où il pourra trouver des modèles plus naturels, car imiter est dans la nature de l’homme, comme dans la leçon de jardinage. Enfin, Rousseau attire notre attention sur le fait que l’enfant peut échapper à l’édification morale que le précepteur lui impose au moyen d’un exemple historique choisi par lui, par exemple le célèbre récit d’Alexandre le Grand et de son médecin Philippe. En effet, l’enfant l’interprète à sa façon, très personnelle, qui va à l’encontre de l’intention morale de son maître. Tout au long de son exposé Rousseau en appelle à la complicité du lecteur. Ce faisant, il annonce l’identification par l’interchangeabilité du « je » et du « vous », c’est-à-dire de l’auteur et du lecteur. Au final, à l’imitation qui est un processus indirect, une simple copie, Rousseau préfère très clairement l’identification, démarche directe qui est pour lui une inspiration, un processus affectif, empathique, qui permet à l’enfant de se transporter hors de soi.
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Bruno Bernardi

Professeur de Première Supérieure à Marseille, est directeur de programme au Collège International de Philosophie. Ses travaux portent sur l'oeuvre de Rousseau (dont il a édité plusieurs oeuvres), la philosophie politique et son histoire. Principaux ouvrages:
- Qu'est-ce qu'une décision politique ? Vrin, 2003.
- La Fabrique des concepts: recherches sur l'invention conceptuelle chez Rousseau. H. Champion, 2005.
- Le principe d'obligation : sur une aporie de la modernité politique. Vrin, 2007
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Cette intervention a pour objet la morale politique de l’Emile . Dans les dernières pages du Livre, le précepteur exhorte son élève, tenté par un repli sur la vie privée à « vivre au milieu des hommes ». La lecture de l’ouvrage, qui relate la formation comme être humain d’un individu, complète celle du Contrat Social, qui décline le lien de la personne avec la société. Paradoxalement, Emile est d’abord écarté de la société, pour éviter toute pollution durant sa formation comme être humain, en vue de mieux s’y insérer, cette dernière une fois achevée. Dans le Livre IV, le thème de l’amour de soi conduit à celui d’autrui, car on découvre autrui en soi. Emile apprend ainsi à aimer ceux en qui il apprend à s’aimer lui-même, et partant, à se préparer à la liaison amoureuse. Cette disposition est parachevée dans le Livre V, où la formation politique est envisagée à partir des raisons morales qui permettent de concevoir le lien politique et donc de s’engager dans la vie de la cité. C’est en se soumettant à cette nécessité que, contre toute attente, l’apprenti citoyen préservera sa liberté. Dans sa Lettre sur la Vertu de 1757, texte peu connu, Rousseau développe la notion de mutuelle dépendance des individus, dresse un portrait de l’homme civil et précise les différences conceptuelles entre pays et patrie. Dans la lignée de la Lettre sur la Vertu , le précepteur répond à l’indifférentisme d’Emile par la nécessité de l’engagement dans la chose publique, car, - faut-il y voir un subtil écho à la propre vie de Jean-Jacques Rousseau ? – celui qui n’a pas de patrie a tout de même un pays.
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Capucine Lebreton

Ancienne élève de l'ENS Lettres et Sciences Humaines, agrégée de philosophie, Capucine Lebreton enseigne actuellement à l'université Paris 1 et prépare un doctorat de philosophie sur la sensibilité au XVIIIe siècle sous la direction de Catherine Larrère.
Publications sur le XVIIIe siècle:
« Esthétique et politique dans La Nouvelle Héloïse », dans Rousseau et la philosophie, dir. Jean Salem et André Charrak, Paris, Publications de la Sorbonne, 2002.
« Hippolyte Buffenoir, promeneur solitaire », La Gazette des Délices n°5, Institut et Musée Voltaire, Genève, 2005.
« Montesquieu et la mécanique des fibres. Climat et sensibilité dans L’Esprit des lois », DATA, à paraître fin 2007.
« Le corps de Julie, ou le personnage romanesque comme lieu de théorisation », dans Le Corps, au croisement de la littérature, de la philosophie et de la science, dir. Hélène Cussac, Presses de l'université de Laval, Québec, à paraître courant 2008
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« je serai tempérant par sensualité » : l’intelligence du plaisir dans l’Emile. Dans la dernière partie du Livre IV de l’Emile Rousseau imagine ce qu’il ferait s’il était riche pour jouir au mieux de ses biens. A travers cette fiction, il développe sa pensée du plaisir et élabore une véritable éthique sensuelle et une théorie de la vie bonne ayant le goût pour guide. Il s’imagine idéalement riche et se compare avec les riches réels qui gâchent leur vie parce qu’ils ne savent pas profiter de leurs richesses. Rousseau dégage trois paradoxes de l’opulence. Le premier est l’ennui. Comme les riches n’ont rien d’autre à faire que de rechercher le plaisir, ils deviennent blasés. Le second paradoxe est la contrainte. Les riches sont prisonniers de leurs richesses, car ils sont définis par ce qu’ils ont ; ils s’identifient à leurs propriétés. Le troisième paradoxe est la fuite en avant, manifestation d’une insatisfaction perpétuelle. Leur volupté est une volupté de parade. Au versant positif de la comparaison, Rousseau se pose la question de la véritable sensualité, qui ne conduit pas à la débauche, à condition que l’on respecte les autres. La vie humaine est faite pour le plaisir, car la nature, qui est fondamentalement bonne, est sensuelle. Il faut suivre la nature pour faire correspondre les plaisirs avec les besoins, car ses fruits correspondent aux besoins des climats, des pays et des saisons. Il faut donc vivre dans le présent, au jour le jour, en respectant les saisons et les âges de la vie. Il s’agit de retrouver l’équilibre détruit par l’intempérance. Le vrai plaisir est autonomie et liberté, car il ne se soumet pas aux autres. Cette philosophie s’accorde avec le modèle politique de Rousseau. Les fruits de la nature sont à tous, mais « le démon de la propriété infecte tout ce qu’il touche ». Pour Rousseau, « les plaisirs exclusifs sont la mort du plaisir. Les vrais amusements sont ceux qu’on partage avec le peuple ; ceux qu’on veut avoir à soi seul, on ne les a plus. Mais la leçon finale c’est que « le plaisir est à la portée de tous les hommes et (…) on n’a pas besoin d’être riche pour le goûter ».
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Jean-Pierre Juillet

travaille à la Maison des sciences de l'homme à Paris. Il a publié /Des vues de Spinoza : arguments et figures de la philosophie vraie/, aux Presses de l'université de Paris-Sorbonne en 2001. Il prépare un ouvrage sur la méditation et plus généralement sur les exercices spirituels dans la philosophie hellénistique et chez les spirituels et les philosophes du XVIIe siècle.

A partir des synonymes du terme »kosmos », Jean-Pierre Juillet aborde, dans l’Emile, le rapport de l’amour de l’ordre avec la simplicité des manières d’être qui expriment l’âme.
Le lien , entre le sens moral et le sens cosmologique de l’ordre, se repère chez les Grecs puis chez les Chrétiens et donne un accès possible à la vertu ou bien permet le salut. Le vicaire savoyard, dans l’Emile, même si sa voix n’est pas exactement superposable à celle de Rousseau, prône l’amour de l’ordre divin et résonne de la religion naturelle chère à Jean-Jacques. Cet amour de l’ordre, qui se fonde sur le cœur,soutient l’ambition d’être un homme de bien. L’orateur envisage ensuite l’amour de soi qui conjointement à celui de ses semblables, forme selon le mot de Rousseau, « un système moral » capable du vrai discernement et de l’exercice de la convenance. On se rapporte, ainsi ,à Cicéron qui avait déjà indiqué le bon usage de la Raison, selon la nature, et ce pour le bonheur de la vie. L’eutaxie est le nom de cette science qui permet de mettre dans sa conduite, un ordre qui évite les discordances. Juillet complète son propos par l’emploi des préceptes dans la vie morale, par le travail et les exercices afférents qui constituent alors une véritable ascèse. L’eutaxie s’exerçant chez les Chrétiens dans une vie visant à la tenue de la vie spirituelle. Mais chez Rousseau, il faut écarter la notion de grâce, de dévotion religieuse, de « bonne oeuvre » et s’en tenir, chez lui , à sentir les vrais rapports avec soi et avec les humains et à « ordonner les affections de l’âme selon ces rapports » .
L’idée chrétienne de la convenance chez François de Sales est liée à la bienséance et à la modestie du maintien intérieur et extérieur. Si l’on revient à Rousseau, la recherche de l’amour de soi, contre l’amour propre, de l’accord conforme à l’ordre naturel ou divin, conjointe à la convenance des sentiments, des comportements caractérisée par une modestie et une discrétion effectives, va constituer une « assiette morale » qui par la vertu de l’exemple et de l’émulation sera un ciment citoyen. L’on rejoint alors Malebranche et Fénelon pour ce qui est de l’acquisition de cette convenance à soi installée par l’habitude et entretenue par la mémoire. Ce souci les rapproche de Rousseau. Fénelon lui se préoccupant de graver dans l’esprit de son jeune élève des impressions fondatrices et prônant des ouvertures de la nature suivant l’âge des enfants. Ce qui se traduira ,par exemple, chez Rousseau par les exercices physiques associés à l’éducation morale et une certaine recherche d’ endurcissement personnel. La simplicité des manières et la politesse sont pour l’auteur de l’Emile, la « prédication muette » de la religion naturelle qui nourrira la politique de la République.
L’idée que la convenance avec l’ordre naturel ou divin, sous l’effet conjugué de la volonté et de la raison, doit régler la manière d’être et les comportements sociaux est, on le voit bien, une idée fort ancienne . Rousseau la revisite, l’illustre et ainsi la perpétue. D’autres, comme Charles Fourier, feront de même après lui.
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(Ce résumé a été concocté par Michel Blanc et Antoine Tarrabo)

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