Compte-rendu de la rencontre avec Jean-Claude PIROTTE du 27 septembre 2006


Jacques Charmatz note qu’on ne trouve guère les livres de Jean Claude Pirotte en librairie, et peu de gens dans l’assistance effectivement avouent l’avoir lu avant cette soirée. Une demi douzaine de personnes tout au plus.

Jean Pierre Gavard Perret le présente donc : « Pirotte est un écrivain Belge. La littérature belge est la plus libre, la plus provocante. Elle travaille toujours autour de l’ironie. Ironie terrible comme celle de Jacques Sucher, quand il parle des camps de la mort. Et de la profondeur. Celle des surréalistes belges. » Il nomme : « Paul Burry, Jacquemin, Scutenaire, Lecompte ». Pirotte acquiesce.
Jean Pierre poursuit : « Pirotte est né à Namur. C’est un nomade de la littérature qui a, de gré ou de force, été obligé de faire des détours. Pirotte est avant tout un poète. Si le romancier brasse le monde, le poète quant à lui est à la recherche d’une identité, pas personnelle ce qui n’aurait évidement aucun intérêt. Pirotte est dans l’ombre mais il la fait scintiller toujours et il cherche des lumières, il y a une lumière toujours chez Pirotte, grâce à différents systèmes de diffraction. »
Jean-Marc Vidal décrit l’auteur à son tour : « Jean-Claude est un homme de proximité, généreux. Il m’a tutoyé dès le départ je continuerai donc ainsi. » Les deux hommes se sourient. Jean Marc attaque le débat : « L’ombre n’existe pas sans la lumière, et inversement. Tu es un être hanté par l’ombre, mais aussi un chercheur de lumière. Dans « Cavale » tu écris : « La lumière, c’est cela que je veux écrire et cela qui est impossible.»
Jean-Claude opine : « Je crois que nous cherchons tous la lumière que ce soit avec la raison, comme on nous l’a appris - puisque le siècle des lumières nous est encore relativement proche. Même un pape contemporain nous dit que la foi est affaire de raison, Pascal ne le dit pas: pour lui la foi est plutôt affaire de lumière, mais pas les lumières du 18ème.
Nous vivons dans le paradoxe. Nous sommes tous dans l’ombre, quotidiennement, la nuit ce n’est pas seulement la nuit météorologique : nos nuits sont parfois bien plus longues qu’elles n’y paraissent. Simplement parce que nous avons des contrariétés, parce que nous doutons de tout. On manque de foi. Notre lumière est en nous et dans notre propre ombre. Nous cherchons à faire sortir notre monde d’une ombre dans laquelle il est entrain de s’effondrer, nous le faisons avec nos moyens dérisoires. L’écrivain, cette conscience entachée de doute, à un rôle dérisoire à jouer dans le monde, mais nécessaire. La poésie est un trait de lumière dans l’ombre, parfois ; et la rencontre est rare. » Il semble réfléchir, brièvement. « Je doute de la valeur d’échange d’un texte que j’écris, mais quand un texte m’éclaire, je ne doute plus d’une forme d’humanité, d’une forme de fraternité, de solidarité, d’où que vienne ce texte, qu’il s’agisse du texte d’un enfant ou d’un texte divinement pensé comme ceux d’écrivains tels Jacottet, Dupin, Char…
Les moments de doute c’est cela notre ombre mais c’est aussi notre lumière. »
Jean Marc s’étonne : « On interroge l’écrivain et c’est le lecteur qui répond. »
Jean-Claude affirme : « Je suis d’abord un lecteur. »
Jean Pierre précise : « Tu es aussi éditeur dans deux maisons d’édition : à « la Table Ronde » et « Au temps qu’il fait. »
Jean-Claude explique, tout à son affaire visiblement : « J’anime deux collections littéraires. J’ai arraché à ces deux maisons le droit de faire ces collections. On sait tous que la littérature ne nourrit pas davantage les éditeurs que les écrivains.
J’ai créé il y a quelques années l’Association « Lire en Cabardès », un petit pays du Languedoc, à coté du Minervois et des Corbières. » Il digresse : « Il y a du vin partout, le vin aussi c’est la lumière. » et poursuit : « Nous avons créé avec les viticulteurs de ce village, cette association, pour faire des rencontres et des résidences d’écrivains, exactement comme l’OEIL. Pour survivre, nous nous sommes dit qu’il fallait peut-être publier les écrivains que nous aimions. Et c’est ainsi que dans la collection « Lettres en Cabardes », au « Temps qu’il fait » – qui en est à son dixième volume (en 5 ans) – on a publié un belge : William Cleef qui est indiscutablement l’un des grands poètes contemporains français. »
Sur ce problème des origines Jean-Claude dit: « Je suis un écrivain français d’origine wallonne, avec tous ses particularismes d’origine. Parce que la Belgique n’a pas beaucoup d’existence. Je ne suis pas écrivain francophone. Nous n’écrivons pas en occitan, nous n’écrivons pas en belge. La France à oublié que la littérature ne se fait pas qu’à Paris ». Il enchaine : « Puis nous avons publié un texte de Jean-Paul Chabrier, qui est un écrivain charentais. Et Lionel Bourg. Nous cherchons à publier des écrivains qui ne font pas trop de concessions aux modes et au vent qui tourne. Lionel est un auteur intègre, solide, qui ne s’occupe pas des modes littéraires. Nous avons également publié Bernard Delweis. Ce qui m’intéresse c’est la littérature que personne ne lit en quelque sorte. Ou que très peu de lecteurs ont à leur disposition. Ainsi dans la collection qui s’appelle « L’usage des jours » que j’ai créé à « La table ronde » c’est un volume de William Cleef à nouveau qui l’initie. Le deuxième est de Bertrand de Goot, poète d’origine alsacienne. Et le troisième, Sylvie Doiselet. Le quatrième sera d’un écrivain belge qui est un écrivain français inconnu qui s’appelle Detiège. Wallon, donc belge et donc français. Je m’intéresse à des œuvres qui sont peu à la portée du monde. »
Jean Marc s’interroge alors sur l’œuvre même de Jean-Claude : « L’ombre portée de tes textes, c’est celle de ta propre histoire. On a l’impression d’une sorte de jeu entre réalité et imaginaire. »
« C’est la langue qui conduit celui qui écrit, répond Jean Claude. L’écrivain cherche à être honnête avec son chant profond. Ce que cherche l’écrivain c’est le ton, une sonorité.
Jean-Marc : Ton chant profond, on l’entend dans des phrases comme celle-là : « je dois écrire l’oubli, inventer le souvenir »
Jean-Claude : C’est du quotidien. Je suis un être oublié, où vais-je découvrir mes souvenirs ? Il faut se cacher pour toucher, l’écrivain est aussi un homme public, mais ce qui compte c’est de le lire, ce qui compte c’est parfois aussi son absence physique, sa seule présence dans les pages. C’est une rencontre dans un lieu comme ça, musical. »
Jean Marc cite à nouveau Jean Claude : « Ecrire c’est au bout du compte tenter à tout prix les retrouvailles avec l’enfance » et affirme : « c’est un axe important de ton travail. »
Jean-Claude : « Je ne suis pas le seul. Les écrivains sont marqués par l’enfance. Exemple : Dickens, London, Conrad. L’enfance des grands écrivains est au cœur de leur œuvre, et parfois au cœur des ténèbres. Nous ne quittons pas notre enfance où sinon le monde bascule. »
Lecture de « Une adolescence en guerre » par son auteur. Puis :
« Ecrire est un acte de civisme. C’est ce que disait Pasolini ; et faire du cinéma aussi. Il faut toucher quelqu’un en touchant la fibre noble. Il y a toute sortes de lectures. Lire de la bande dessinée n’est pas du tout méprisable, ni des polars. Un livre méprisable ravale l’être à son plus bas niveau. Ce sont parfois les livres dont on trouve le plus grosses quantités dans les librairies, et même hélas chez les citoyens » déplore Jean Claude .
« Dans ce livre, « Une adolescence en guerre », il y a tout ton univers, constate Jean Marc ; c’est un art du doute et du questionnement. Dès les premières pages on est sûr de rien. »
« C’est peut-être un signe de paresse, plaisante Pirotte. Je n’aime pas le travail obligé. Je ne travaille pas, je suis travaillé, disait Perros. Au début d’un livre, je ne sais pas où je vais. Les romanciers construisent un monde, moi j’en suis incapable. Les personnages sont toujours à peu près les mêmes. On dit : c’est moi, en gros. »
Jacques intervient : tu dis à un moment du livre : « Peut être est-ce le manque de père qui m’empêche d’être un romancier. »
Jean Claude s’étonne : « Ah oui, je dis ça !!! Tout du moins le personnage de l’adolescent. Ce n’est pas vraiment de l’autobiographie. Si c’était cela, cela n’aurait pas d’intérêt. L’essentiel pour moi ne réside pas dans une sincérité autobiographique. » Puis passant de ses livres à son lectorat : « Chacun a ses affinités. Dans mes livres, il n’y a pas d’aventure, le lecteur qui cherche le roman d’action, ne le trouve pas. Il y a probablement l’aventure de l’écriture mais il est possible que cela n’intéresse pas grand monde finalement. Je n’ai pas beaucoup de lecteurs, mes lecteurs sont très fidèles, puis ils finissent par tous me connaître. J’ai l’impression que je connais tous mes lecteurs. Ils sont intéressés par le procédé qui enclenche l’acte d’écrire. »
Jean Pierre essaie d’analyser ce processus : « Ce procédé chez toi c’est cette espèce de dérive qui essaie de creuser chaque fois… » mais Jean-Claude l’interrompt : « …en soi-même mais aussi chez l’autre. Il y a aussi des gens qui gravitent autour du jeune adolescent, des gens plus âgés. Lui n’est qu’un témoin. Si il y a de l’action ce n’est pas chez le narrateur. Un narrateur est un témoin sensible »
Dans le public, quelqu’un demande : « Que lisiez vous enfant ? »
« Je lisais tout ce qui m’était interdit. J’ai lu à 10 ans Bernanos, « Histoire de Mouchette ». Je ne comprenais rien, mais il y avait une atmosphère telle, il y avait tellement d’ombre et tellement d’éclats de lumière que je ne l’ai jamais oublié. Mais je ne suis pas un romancier comme Bernanos. Je préférais très tôt Henri Thomas, Dhôtel et Dickens, les grands anglo-saxons, c’est indiscutable. Si je n’avais lu qu’eux je n’aurais jamais écrit. Je lisais Nerval plutôt que Balzac. Mais très jeune. Parce que j’avais accès à des bibliothèques. J’ai été élevé dans un milieu de livres. Aujourd’hui mes goûts n’ont guère changés. Je continue à lire Nerval, Bernanos, mieux. Et puis j’ai découvert des écrivains comme Philippe Jacottet. »
« Quelqu’un que tu cites souvent, s’étonne Jacques, c’est Henri Dhôtel ! Est-ce qu’on le lit encore ? Comment vous est venu ce goût pour Callet, pour Dhôtel ? »
« Parce que c’était dans des bibliothèques auxquelles j’avais accès. Mon grand père m’a fait lire Emmanuel Bove aussi vers 10 ans. Après cela j’ai lu « La nausée » de Sartre. J’ai dit « La nausée » ça vaut rien c’est Bove le grand écrivain existentialiste. « La nausée » c’est une resucée de Bove. Dhôtel, j’ai lu « Les premiers temp »s. Cela parle du plateau de Mazagran ou j’avais déjà fugué. Alors, qu’un écrivain sorte des titres pareils ! Je me suis plongé dedans, et je me suis rendu compte que c’était des histoires de gamins fugueurs. J’étais donc un personnage de Dhôtel. J’avais trouvé ma voie. J’étais devenu un personnage des romans de Dhôtel.. Je n’ai jamais cessé de le lire. Je l’ai connu quand il avait 79 ans. C’était Dieu pour moi puisque j’étais un de ces personnages. J’ai vécu avec lui, pas chez lui mais pas loin, pendant les 12, 13 dernières années de sa vie. Et je suis devenu son éditeur. Et maintenant je dispose des droits sur ses inédits dont, entre autres, « La littérature et le hasard », où il se demande comment on peut être Paulhan et un vagabond, chef d’œuvre absolu, un essai inachevé, qui sortira à « La table ronde » l’année prochaine. » La passion de l’homme est évidente.
Puis, à la demande de Jean Pierre, notre poète raconte sa cavale.
« Après avoir été un ado petit délinquant, je suis devenu avocat. Avec une énorme clientèle. Sans vantardise, c’est le hasard qui l’a voulu, précise-t-il modestement . Etant peu conformiste, j’ai suscité la haine, la jalousie, d’un juge d’instruction. Et, surtout, je n’ai pas pris cela au sérieux. J’ai été pris dans une sorte de machination policière qui a abouti à ma condamnation, au bout de 2 ans d’instruction : 2 ans dont 18 mois de prison plus 2 mois de contrainte par corps. Sans sursis. La prison ne me gênait pas, avoue-t-il, mais j’ai décidé de ne pas me laisser faire et de me soustraire aux poursuites. Je suis parti en cavale, et suis donc redevenu l’enfant fugueur que j’avais été. De 75 à 81 je suis donc resté un clandestin absolu. »
Jean Marc Vidal s’interroge : « Cette rupture a été féconde ? »
Jean-Claude :« Oui, c’était une chance. J’ai pu enfin me remettre à lire, à dessiner et à peindre. Je bénis les magistrats de la cour d’appel et de la cour de cassation. » Le public rit. « Je vais sur leur tombe pour déposer des fleurs. Sans eux je serais peut-être un vieil avocat ergotant. Et grâce à cette aventure, je n’ai pas pu me réintégrer dans la société. »
Jean-Marc constate : « Pour ne pas avoir voulu être enfermé en prison tu as été enfermé dehors, d’une certaine manière ? »
Mais Jean Claude s’en défend, il précise : « Pas vraiment. J’ai toujours eu des amis et jamais regardé de façon douteuse » et, pour revenir sur l’aspect biographique de son œuvre : « Je n’ai jamais fait de livre dessus. Même si j’ai un livre dans ma biographie qui s’intitule « Cavale », où il n’est pas question de procédure judiciaire. »
Lecture de « Cavale » par son auteur
Jean Pierre questionne alors Jean Claude sur l’importance de la musique dans son œuvre.
« Je ne peux pas peindre sans musique. Elle est en moi. Je rêvais d’être musicien mais j’étais trop paresseux. L’écriture est un pis-allé. Peindre c’est déjà mieux. Il y a une technique, que je maîtrise mal ! Peindre : il y a des rythmes qui sont de types musicaux. Depuis tout enfant je dessinais en écoutant du Bach. Toute la famille, pas seulement Jean Sébastien mais aussi Jean-Chrétien, Karl-Philippe-Emmanuel… Je viens d’une famille de musiciens, précise-t-il. » Et il énumère : « Ma grand-mère était pianiste, un oncle violoncelliste, une tante pianiste, une autre hautboïste. J’ai vécu entouré de musique dans ma prime enfance. Je suis surtout attiré par la musique du 18ème siècle, allemande, italienne. Je ne peux pas peindre sans avoir un rythme musical. J’essaie de trouver le lieu du contrepoint et je n’y arrive pas. Quand je décris un paysage, c’est pareil, il me semble qu’il y a quelque chose de musical. Il ne faut pas faire de la musique systématique avec la langue. Le danger est de faire que de la musique langagière, il faut penser au sens.
Je crois à l’incertitude et à l’hésitation. Nicolas De Staël parle de la fulgurance de l’hésitation.
Je peins par repentir successif. Même quand j’écris, j’ai une musique dans la tête. C’est difficile à expliquer, s’excuse-t-il. Il y a une musique en moi que je dois bien déchiffrer, soit je dois la peindre, soit l’écrire.
En peinture il y a une matière, l’écriture est dégagée de tout cela. La matière du langage est une matière trop fluide.
J’aimerais passer ma vie à écouter de la musique, c’est le temps…le temps suspendu. »
Jean Marc cite Jean Claude : « Seule la musique éloigne de la mort » qui enchaîne : « La musique, c’est le temps ; mais c’est aussi le temps suspendu. Ecrire c’est aller vers sa mort. Peindre moins. La musique ce sont les moments fétiches de la vie.»
Jean Marc demande : Après l’atelier du peintre, peut-on rentrer dans l’atelier de l’écrivain ? Comment travailles-tu tes formes dans l’écriture ?
« Il faut paraître naturel à mes yeux. Et puis il y a l’oreille. Pour les poèmes, je lis parfois à voix haute. Mais c’est quand même une affaire de sens. Si on se prive de sens on devient lettriste et c’est bien triste de devenir lettriste. » Le public apprécie...
« Je publie trop. Mais j’écris de moins en moins. J’ai un lectorat comme une franc-maçonnerie. Je pense à un écrivain comme Paul de Roux, et je crois qu’on a les mêmes lecteurs. Ce sont des lecteurs qui se rejoignent dans l’appréhension d’une même lecture. Une lecture intime, sans rien de flambard. »


Avant de conclure sur la lecture du « Blues des déracinés » Jean Claude Pirotte, à la demande de Jacques Charmatz, évoque brièvement l’histoire de La table ronde.


La soirée se termine par une dégustation de quelques bouteilles amenées par l’auteur.

CR rédigé par Philippe Castells