HOMMAGE À JORGE SEMPRUN
PAR XAVIER HOUSSIN

Il n'était jamais vraiment revenu de ce hasard.
Au cours de l'été 1988, à Madrid, Jorge Semprún, alors qu'il venait d'être nommé ministre de la culture du gouvernement socialiste de Felipe González, visitait pour la première fois son appartement de fonctions. L'adresse, 9 calle de Alfonso XI, se trouvait à quelques mètres, sur le trottoir d'en face, de l'immeuble où il avait habité enfant et qu'il avait quitté, un demi-siècle plus tôt, en juillet 1936, pour partir avec les siens en exil.
« Que me reste-t-il à vivre, ai-je pensé ?, écrira-t-il dans Federico Sánchez vous salue bien (Grasset, 1993), le livre nourri de ces années-là.
La spirale de ma vie n'est-elle pas bouclée ? »

L'écrivain espagnol, membre de l'Académie Goncourt, est mort mardi 7 juin 2011, des suites d'un accident vasculaire cérébral,
à son domicile de la rue de l'Université, à Paris. Il était âgé de 87 ans.

Romancier, essayiste, scénariste, auteur dramatique, son oeuvre croise et décroise les moments fondateurs de sa propre existence.
Réécrivant sans cesse une bio-fiction aux contours mouvants. A la chronologie dispersée dans les pages d'une vingtaine de livres.
Chaque fragment est précis. Mais Semprún ne fait jamais vraiment le récit de sa vie, il redécouvre plutôt des terres intérieures.
Comment se reconnaître ? Son paysage intime, sans cesse, a été bouleversé.

Il est né le 10 décembre 1923 à Madrid. Quatrième enfant d'une fratrie de sept.
Quatre garçons, trois filles. La famille est aisée. José María, le père, est avocat. Il aime la peinture, la poésie romantique et celle de Machado.
Il en écrit aussi. Et il est catholique et républicain. Convictions que partage son épouse. Susana, la mère, s'est tôt passionnée pour la politique.
N'est-elle pas la fille d'Antonio Maura, cinq fois président du gouvernement, jusqu'en 1922, sous Alphonse XIII, connu pour avoir fermement protesté auprès du souverain après les pleins pouvoirs donnés à Primo de Rivera ?
Et puis, ses frères, Gabriel, Miguel, Honorio, sont, et seront, ministres ou députés.

A la maison, on parle de l'avenir de l'Espagne, de l'Europe et de littérature. La bibliothèque paternelle reste ouverte aux enfants.
Aucun d'entre eux ne va à l'école, mais ils ont précepteurs et institutrices. Souvenirs enchâssés comme les fragiles reliques d'une époque emportée.
Le plus grand malheur qui puisse arriver à un petit garçon s'abat sur Jorge alors qu'il a 8 ans. En 1932, sa mère meurt, emportée par une septicémie.
« Tu seras écrivain ou président de la République », lui avait-elle dit. Et lui l'avait cru, tant il était certain d'être le préféré.
Quand, deux années passées, José María se remarie, l'enfant en a réellement le coeur brisé.
Au point qu'une éternité plus tard il confie à Gérard de Cortanze (Jorge Semprun, l'écriture de la vie. Folio, 2004) :
« Je vis [toujours] ça très mal, très mal (...). Le contact avec ma «belle-mère» n'est pas très bon. Je n'ai pas envie d'en parler. »

Deux ans encore, et ce sera l'exil. La Suisse, les Pays-Bas. Puis la France.
A Paris, où il est interne au lycée Henri-IV, il va apprendre la chute de Madrid, au printemps 1939.
« Ce qui vient de mourir, réalise-t-il alors, c'est la ville de mon enfance, et, avec elle, mon enfance, ma mémoire, ma vie. »
Le jeune résistant du réseau Jean-Marie Action, arrêté par la Gestapo en 1943 et déporté en Allemagne, ne reviendra au monde que beaucoup plus tard, le 11 avril 1945, lorsque les troupes américaines entreront dans le camp de Buchenwald.
Le poète Jean Cayrol, arraché, lui, à l'horreur de Mauthausen, parlait de « cet étrange privilège d'être né deux fois ».

Jorge Semprún, matricule 44904, est de la même renaissance. Dans le camp s'est écrit, sans un mot, son roman d'apprentissage.
Sa survie, il la doit, pour la plus grande part, à la fraternité des communistes. « Rouge espagnol » de la MOI (Main-d'oeuvre immigrée),
il était acquis à la cause : il va maintenant pouvoir s'engager. Et l'engagement est une nécessité. Il faut effacer dans la lutte politique les traces de la douleur et du mal absolu. Il pourrait écrire, comme d'autres.
« Mais il me fallait choisir entre l'écriture et la vie, expliquera-t-il. J'avais choisi celle-ci (...) une longue cure d'aphasie, d'amnésie délibérée... »

Militant au Parti communiste espagnol clandestin, il y occupe vite des fonctions importantes.
Séjourne en Espagne (sous l'identité notamment de Federico Sánchez, un nom dont il se servira en littérature) pour des missions secrètes où il risque sa liberté et sa vie. L'aventure durera une quinzaine d'années. Mais il y a la foi et le dogme... En 1964, il sera finalement exclu du parti.
L'année précédente, il a publié chez Gallimard un livre qu'il a directement rédigé en français : Le Grand Voyage (Folio, n° 276). Il y parle du camp.
Ce sont les premières retrouvailles avec « le passé qui ne passe pas ». Elles ne finiront plus de se renouveler. Il les célébrera davantage encore dans L'écriture ou la vie (Gallimard, 1994), son livre sans doute le plus connu, où le récit est confronté à la difficulté et à la douleur du témoignage.
La tentative de ranger les textes de Jorge Semprún sous quelques lignes forces (l'expérience de la déportation, la vie clandestine de militant, l'exil en France, l'Espagne après Franco) échoue très vite, tant il écrit dans un foisonnant ressassement. Les souvenirs se bouclent.
Partout l'enfance est en filigrane. Des scènes de famille restées en mémoire dans des instants se retrouvent à chaque titre, de La Deuxième Mort de Ramon Mercader (Gallimard, 1969, Folio n° 1612) à L'Algarabie (Fayard, 1981, Folio n° 2914) ou au Mort qu'il faut (Gallimard, 2001, Folio n° 3730).
C'est pourquoi, nouveau pied de nez à la chronologie, il n'est pas besoin de suivre un ordre pour en entreprendre la lecture.
Il avait été le scénariste de Z et de L'Aveu, de Costa-Gavras, ainsi que de bien d'autres films. Attaché à son bilinguisme, Semprún écrivait cependant beaucoup en français. Il avait, disait-il, « découvert la patrie du langage au moment où s'éloignait, s'estompait le langage de la patrie ».
Ses trois ans, de 1988 à 1991, comme ministre de la culture du gouvernement socialiste espagnol, après le grand enthousiasme des débuts, l'avaient laissé un peu déçu. Comme il l'avait été, en 1995, de devoir retirer sa candidature à l'Académie française après que certains y avaient mis des obstacles du fait de sa nationalité.
Les Goncourt, eux, l'avaient élu l'année suivante. Après un très court mariage à la fin de la guerre, Jorge Semprún avait épousé en 1949 Loleh Bellon,
puis, en 1963, Colette Leloup, dont il était veuf. Il avait eu deux fils, Jaime, décédé l'été 2010, fondateur de L'Encyclopédie des nuisances
et éditeur aux éditions du même nom de l'intégrale des articles, essais et lettres de George Orwell, et Dominique.

Discret sur sa vie privée, il aimait à rappeler les livres qui l'avaient enthousiasmé jeune homme : Le Mur, de Sartre, Paludes, d'André Gide,
et Le Sang noir, de Louis Guilloux. Ce Sang noir où l'on peut lire :
« Jamais il ne soufflait mot à quiconque sur son passé. Mais en dépit de sa pudique réserve, il n'était pourtant qu'un homme de verre. »