DANS LE JARDIN SECRET DE G-A GOLDSCHMIDT ou L'INTIM DE LA LANGUE

Synthèse, par Jean-Paul Gavard-Perret de la rencontre avec l’auteur animé par Claude Burgelin, Président de l'ARALD, le 28 février 2007 . Amphithéâtre Marcoz de l’Université de Savoie.

“ Le fond de la parole est muet ”

“ Celui qui écrit est objet de ce qu’il écrit ” G-A Goldschmidt
Après une présentation biographique de G.A.Golschmidt par Albert Fachler, président de l’ŒIL
Puis une présentation de l’œuvre par Claude Burgelin, G.A.Goldschmidt intervient :
Est-ce que l'écriture - et quelle écriture le cas échéant - donne non simplement une justification mais une certitude à l'état d'existence ? Peut-elle lever l'hypothèse voire le doute du qui je suis et du si je suis ? Parvient-elle à devenir un symptôme d'identification ? Mais il y a plus : encore faut-il savoir dans quelle langue parler, qui parle dans la langue et chercher ce qui se cache sous la langue choisie (maternelle ou foraine) afin que ceux qui, comme G-A Goldschmidt, se sentent interdits de séjour, révocables par la mort qu'on leur a promis et qui ne s’en sont tirés qu’en devenant comme le dit l’auteur un des “ resquilleurs de l’Holocauste ”, puissent trouver à travers elle un liant et un lien en leur tracé perçu pratiquement comme une aporie existentielle.

Ainsi, en lisant " le Recours " nul ne peut s'empêcher d'opérer une liaison avec son premier livre paru en 1972, année où il devint l'un des traducteurs de Peter Handke : " Un corps dérisoire ".
Entre ces deux textes, il y a une césure de plus de 30 ans .
L'écrivain né à Hambourg dans une famille de la bourgeoisie juive, exilé par ses parents au printemps 1938, six mois avant la « Nuit de cristal » , et caché dans un orphelinat de Megève de 1939 à 1945, ne cesse de fouiller le terreau linguistique et culturel sur lequel il s'est constitué. Dans " le Recours ", récit autobiographique, surgit le lecteur constant de Freud auquel l'auteur vient de consacrer un essai. Et à travers cette figure emblématique, Goldschmidt pose à nouveau la question centrale du corps, lieu de sensations et de pulsions contraires donc de l'identité. Et les deux langues qui, depuis son départ d'Allemagne l'occupent, ne cessent de cohabiter, converger, diverger. De la tradition allemande du roman de formation, l'auteur n'a cesse d'en excéder les limites.
Dans " Le Recours ", la vision de la Haute-Savoie qu'offre l'auteur n'a rien d'orphique : séparé de ses congénères, traité en paria par une figure féminine-marraine-marâtre mais à qui il doit la vie, astreint à des travaux domestiques dégradants, l'adolescent subit châtiments corporels et divers sévices qui provoquent en lui une sensation où se mêlent plaisir et souffrance. Et c'est de la sorte qu'il découvre son corps et l'étrange machinerie de ses émois non seulement corporels (dont l’onanisme permet la préhension et l’assomption et ce que l’auteur définit comme “ l’irréductibilité de soi ” face aux interdits aussi bien protestants que catholiques) mais intellectuels à travers les livres qui lui tombent sous la main. Il apprend ainsi une langue dont il ressent les résonances avant même d'en comprendre complètement le sens et de se l'approprier. Pour lui d'abord, le français devient la langue de la vie et de l'exploration intime, face à l'autre langue, la langue quasiment de l'autre quoique maternelle : l'allemand, langue qui devient celle de l'arrachement, de la séparation, de la guerre, de l'ennemi de l'intérieur et du danger de la mort, la langue qui se tait encore lorsqu’à près de quatre vingt ans l’auteur tente d’y parler son enfance. De la Savoie l'adolescent rêve de mer du Nord et d'îles. Il imagine se dresser face à lui non les Alpes mais les falaises de Heligoland, s'étendre l'estran de Neuwerk. A ce titre l'allemand ne s'est pas retiré. Mais de maternelle la langue devient figure maternante qui , sous une apparence inerte , agite ces profondeurs troubles qui seront mis plus tard en évidence par l'auteur lors de sa dissection linguistique de Freud.
Mais déjà ici comme avec " Le poing dans la bouche " Goldschmidt évoque en poète cet emmêlement qui ne cesse plus de se continuer et de le constituer. À la confusion des sentiments répondit ainsi l'entrée dans ce bilinguisme qui marque toute son oeuvre et sa vie qui s'inscrit très vite sous le sceau d'un partage, d'une scission voire d'un schisme ou d’une schizose .
Ainsi celui dont les deux familles sont parmi les plus anciennes familles juives d'Allemagne (leurs traces remontent au moins au XVIème siècle et de la contrebande passe au fil des siècles jusqu'à la grande bourgeoisie). Habitant à Altona, aux environs de Brême ou encore à Hambourg ses ancêtres étaient, quoique riches, considérés comme des sortes de parias qui n'obtiennent pas le titre de "citoyens de la ville ". C'est seulement au moment des lois d'émancipation de la fondation du Reich en 1869 que sa famille est devenue " Bürger der Stadt Hamburg ", des citoyens de la ville de Hambourg. Et c'est alors qu'ils se convertissent au protestantisme et le père de l'auteur accède au rang de conseiller de la Cour d'appel de Hambourg. Goldschmidt voue à la figure paternelle (beaucoup plus qu'à celle de la mère) une grande tendresse. Revenu des camps en 1945 où il avait assuré des fonctions de pasteur protestant de la communauté juive (les Goldschmidt demeuraient juifs pour les lois de Nuremberg) ce père écrit pourtant un livre déplacé sur la communauté évangélique de Theresienstadt. C'était une manière pour le géniteur de se désolidariser de sa déportation qui choque son fils " comme pour dire je n'en fais pas partie. Or il était par ses fibres même inscrit au plus profond d'un héritage juif, c'est-à-dire d'une espèce de manière d'être obligé de savoir qui on est ". Mais il y a là à la fois à travers l'héritage ancestral et paternel toute la problématique de l'auteur à savoir ce qu'il en est de soi et plus précisément du judaïsme dont il est et il n'est pas et au sujet duquel l'auteur précise : " Je ne suis juif que pour Hitler. Et pourtant je sens cet attachement très profondément en moi ".
Sa fuite en France et son installation le fait hériter non seulement d'une prise de conscience de ses origines mais aussi d'un profond déséquilibre mental, sexuel. Perdu et isolé en Savoie, c'est bien plus tard que sa famille reprit contact avec lui grâce à une de ses soeurs (de 21 ans son aînée) et dont le mari philosophe fut le dernier assistant de Husserl. Ce n'est qu'en 1949 que Goldschmidt retrouve l'Allemagne et découvre soudain quelque chose d'effroyable : " J'ai compris et surtout ma famille a compris qu'il valait mieux que je ne revienne pas, que je n'avais plus rien à voir là-bas. Je me suis aperçu que j'étais vraiment parti. Je reviens volontiers en Allemagne mais je me suis juré de ne pas y mourir, comme Thomas Mann ". Goldschmidt éprouve en effet une réserve (euphémisme) pour ces ex chemises brunes qui osaient lui affirmer : qu'ils étaient tous contre Hitler. Et l'auteur de préciser : " ça m'a été raconté par les nazis les plus convaincus dont je ne veux pas donner de noms ". Certes l'auteur reconnaît les efforts accomplis par les allemands pour se reconstruire : " Aucun peuple n'a autant travaillé sur sa propre mémoire que les Allemands. J'ai vu au cours de mes séjours en Allemagne, à quel point les Allemands avaient pris conscience de l'horreur nazie " écrit-il.
Néanmoins l'écrivain en veut aussi à la langue allemande qui par exemple faisait dire à ses voisins en parlant du petit enfant qu'il était : " Demain « il » ira chercher le pain ". Et Goldschmidt d'expliquer : " Pas " vous " ou " tu " . Le soi-disant " personnel ", on s'adressait à lui à la troisième personne en Allemagne. Donc, celui à qui on parle, n'existe pas. Evidemment plus personne ne sait ça. Mais moi qui ai soixante-dix huit ans, j'ai entendu un aristocrate dire à ses employés : Demain " il " ira atteler le cheval. On parle à quelqu'un qui n'existe pas pour lui dire que... C'est extraordinaire. Jamais on a cultivé la soumission à ce point là ". Sommes-nous dans l'ordre de la " nature " allemande ? Sans doute pas, il s'agit davantage de la responsabilité politique qui soudain fait saillie dans la langue et trahit une soumission et un effacement.
C'est pourquoi l'auteur s'inscrit en faux face au linguiste allemand Karl-Friedrich Jochmann qui affirmait : " Nous sommes un peuple maltraité parce que nous n'avons pas de langue ". Certes la langue allemande n'a pas connu à la fois cette mise au pas mais aussi cet affranchissement qu'à connu le français avec Vaugelas. Comme l'écrit l'auteur : " la langue allemande, elle, n'a jamais pu politiquement s'affranchir de la domination religieuse du luthéranisme. On n'a pas laissé le temps créer une langue politique, une langue civile ". Pour preuve, les mots " laïcité " et " citoyen " n'existent pas dans la langue de Goethe. Et l'auteur d'ajouter : " En Allemagne, les multiples petits Etats ont fait que la langue est restée bloquée dans le théologique et on ne lui a jamais laissé la possibilité de s'épanouir politiquement. Puis elle a été prise en main par les professeurs, les théologiens et les philosophes qui ont détruit l'allemand à tout jamais. C'est la catastrophe philosophique ". " L'Histoire de la religion et de la philosophie en Allemagne " de Heine " un livre que personne ne lit et qui est absolument fondamental " le prouve d'ailleurs. Tout y est dit dès 1831. La langue allemande est donc pour l'auteur pervertie et ce " grâce " à Fichte lorsqu'il affirma au début du XIXème siècle que l'allemand était la langue de la pensée ( !) Et Goldschmidt de préciser " C'est une illusion. Et on va jusqu'à prétendre - tel Heidegger - que l'on ne peut penser qu'en allemand. Ce qui est une idiotie tellement vertigineuse qu'on se demande comment des Français ont pu prendre cette ânerie au sérieux ".

Heureusement face à l'allemand standard et grâce à la fuite une autre langue va s'imposer en particulier à travers les " Caractères " de La Bruyère : le français. A travers aussi la phrase de Descartes qui bouleverse le jeune homme et qui finalise le cogito : " je suis, j'existe ». Voilà ce qu'en fit Goldschmidt : " Je suis littéralement tombé en moi-même. Je me suis aperçu que j'existais. C'est un phénomène biologique, presque physiologique. Avant, on se confond avec les choses. C'est pour moi un phénomène si important que j'ai " commis " un petit bouquin qui m'a valu énormément d'émissions et d'articles « Le poing dans la bouche », publié aux éditions Verdier. Je me sens exister comme Joseph K. Je me suis toujours reconnu en Joseph K ". " Le poing dans la bouche " (titre du livre qui le fit connaître du grand public est d'ailleurs une expression de Kafka tirée d'une lettre à Milena ) . Grâce au français l'auteur touche ainsi au mystère insondable de lui-même, de l'Autre, " mystère plus insondable que Dieu et toutes ces bêtises là " et précise qu' il eut révélation de la langue française dans un internat des plus réactionnaires où on lui donna à copier La Bruyère. Soudain l'auteur semble reconnaître des mots qu'il n'avait jamais lus et entendus. Et il perçoit ce qui devient pour lui la cohérence formidable du français : " Cette langue est tellement cohérente que même si vous ne connaissez pas les mots, vous êtes obligés de comprendre ce qu'ils signifient. Il y a une espèce de système de construction, c'est le grand mystère du français. En allemand tout est sur la table ".Même si récemment l'auteur a montré les " dessous de table " que trame ou trahit cette langue. Pour l'expliquer Goldschmidt prend cet exemple : " Quand vous dites " cadenas ", savez-vous ce que c'est ? Moi je ne le sais pas. Mais un " Vorhängeschloß " , une " serrure qu'on accroche devant " je sais tout de suite ce que c'est. Et tout est comme ça ". Pour lui l'allemand est donc une langue concrète et n'est en rien la langue des philosophes. Et l'auteur de préciser encore : " Le fameux " Dasein " par exemple,ça veut dire : je suis là, ici, et pas ailleurs. " Da " ça veut dire " ici " . Alors en français, " l'existence "... C'est magnifique l'existence... mais ça n'a rien à voir avec le " Dasein " . Moi quand je lis de la philosophie allemande je vois des constructions...spatiales, cette espèce de disposition magnifiquement articulée comme ces tables mises en losange, bien disposées et pourtant ça n'est pas plus clair que dans une langue qui se dérobe à la compréhension ".
Pourtant l'auteur est " tombé " (c'est son mot) dans la traduction d'une langue à l'autre. Ayant écrit deux petits livres sans succès " Un corps dérisoire " et " le Fidibus ", ses premières chroniques, son éditeur, Christian Bourgois, lui a demandé la traduction d'un livre de Peter Handke " Bienvenue au conseil d'administration ". C'était là un texte que, dit le traducteur, " j'aurais voulu écrire. Vous ne pouvez bien traduire que ce que vous voulez écrire ". Et lorsqu'il traduit , l'auteur s'est donné une loi : respecter rigoureusement le déroulement de la langue qu'il laisse filer selon la langue française. D'où la remarque du traducteur : " ma traduction est lourde.. Mais elle est d'une totale conformité. Elle est moche. Mais elle est d'une absolue fidélité. Et si on me demande ce qu'est un traducteur, je dirais : quelqu'un qui n'a rien à dire de et par lui-même. Le traducteur n'a rien à dire, il ne doit pas commenter, il ne doit pas dire ". Mais c’est aussi en tant que traducteur que, par la bande, l’auteur se retrouve selon la belle formule d’Albert Fachler, “ plus hébreu que juif ” dans la mesure où le mot hébreu comme la fonction de traducteur en appelle à la traversée, au passage, thème récurrent non seulement de l’oeuvre polymorphe d’un auteur pour lequel l’écriture du « je », à cause de la pudeur de l impudeur de Goldschmidt, prend un caractère particulier : chez lui en le “ je ” est un “ il “ (faut-il voir la une contamination du neutre allemand ?) ce qui fait que comme l’auteur l’écrit “ du pôle narcissique sort autre chose que de l’autobiographie ”.
G-A Goldschmidt fut sauvé de la douleur enfantine et de ce qu’il nomme son “ enfance volée ”, qu'elle soit allemande ou française, par la littérature, qui le lui a bien rendu. Etant dans la littérature parce qu'il ne pouvait être ailleurs il en est devenu un complice fougueux et il y déploie son “ enveloppe paysagique du moi ”. Contre les vols de la personnalité, à travers elle, il apprend, comme il l'avait appris grâce non seulement aux auteurs déjà cité mais à travers Molière, Pascal, Rousseau et Proust (dont il retarde sans cesse et volontairement la lecture des dernières pages de “ La Recherche du Temps perdu ”), à créer ce qu'on est et à être ce qu'on devient. Et celui qui croit au drame politique mais pas à la culpabilité apprend aux jeunes français et allemands, par l'exemple, l'exercice de leur liberté. L'auteur nous enseigne mais sans jouer les moralistes qu'en nous-mêmes comme dans la langue il existe des choses qu'on ne voudrait pas s'avouer à soi-même, que l'on se dissimule volontiers et auxquelles, par voie de conséquence, on coupe court, et que l'on chasse de sa pensée. La littérature a donc pour but de refouler ce refoulé. Elle est donc un dévoilement de ce que Freud nomme nos “ intimités ”. Et l’auteur ose ainsi parler du corps, de son onanisme, son masochisme, ses " intimités ". C'est pour l’auteur de " Quand Freud voit la mer ” (et la mère qui n’est jamais loin même si l’auteur fait une “ belle ” impasse à son sujet...) la question majeure posée par la littérature et son pacte de transparence sans quoi elle n'est rien. C'est un moyen aussi de fractionner la solitude et d'ouvrir l'intime de façon à la fois profonde et poétique.
D'ailleurs sous la plume de Georges-Arthur Goldschmidt on peut lire l'affirmation suivante : " Intim employé en allemand a toujours une connotation sexuelle évidente " . C'est sans doute pourquoi son oeuvre résonne non à nos oreilles mais dans notre corps. La sensibilité et la sensualité de Goldschmidt aux vérités de l'inconscient, à la nature pulsionnelle de l'homme, sa déconstruction des certitudes culturelles et conventionnelles, l'arrêt de ses pensées sur la polarité de l'amour et de la mort, tout cela nous touche avec une inquiétante familiarité. Doué et doté d'une rare auto-perception, l'auteur est un fin psychologue des profondeurs, franc, impartial et courageux. Il ne craint pas ses " doubles " : il les affronte afin que nous aussi nous luttions contre nos ombres afin d’accéder à ce qu’il définit comme “ la liberté conquise ”. Et sa polarité de l'amour et de la mort, son intérêt pour la sexualité sont le fondement d'une écriture à proprement parler poétique chez celui qui garde toutefois une attitude ambivalente à l'égard de la psychanalyse : l'auteur (comme Schnitzler avant lui) admet parfaitement certains commentaires éclairants concernant ses personnages, mais ne souhaite pas d'intrusion dans ses " intimités " et demeure réservé quant aux prétentions de la psychocritique de deviner son inconscient. L'auteur reconnaît à Freud sa connaissance des profondeurs qui restaient auparavant inexplorées pour des raisons de convention, parfois aussi des raisons de goût, le plus souvent par lâcheté ou par peur. A ce titre il revendique la fameuse phrase de Schnitzler " Le poète qui répète non pas une image de la société clairement définie, non pas un personnage, mais un motif éternel, inépuisable, l'amour ou la mort, est considéré de travers " .
C'est ce qu'a compris celui pour qui l'inconscient ne commence pas si vite, qu'on croit ou qu'on feint parfois de croire par commodité : une erreur, à laquelle les psychanalystes n'échappent pas toujours même si Lacan - dont l’auteur connaît bien l’oeuvre que, dit-il “ il ne comprend pas mais lit avec fascination ” - a écrit des pages définitives sur le sujet. Et l'écrivain de préciser alors son art poétique : " Délimiter les frontières entre conscient et inconscient de la façon la plus précise qu'il est possible de le faire, voilà en quoi consiste avant tout l'art de l'écrivain ". C'est à ce titre que son oeuvre est intim. A savoir, dans la mesure où l’écrivain y demeure strictement personnel, mais non à l'abri du monde, de la politique et de l'événement et dans le mesure où il connaît les travers du genre auquel (hors essais)- il se soumet le plus facilement : l'autobiographie. " Ce qu'on appelle la sincérité sans bornes et sans fard est pour lui la forme la plus perfide ou la plus naïve du mensonge " écrit celui qui est pourtant un adepte inquisitorial de la sincérité, dans son rapport à lui-même et au monde mais qui connaît bien l'extrême difficulté de l'exercice de la sincérité et les formes redoutables que peuvent prendre aussi bien l'injonction de sincérité qu'un certain procès moderne de la sincérité. En effet c’est lorsqu’on se dérobe le plus au langage du “ je ” que le langage nous dérobe comme un homme le fait d’une femme au moment de l’amour et qu’il entame alors ce que l’auteur énonce à propos de langage “ faire ce qu’on ne peut pas dire ”.
En effet l'écart est mince entre un réel besoin de dire la vérité et le désir semi inconscient de se venger de certains penchants voire de l'exhibitionnisme moral qui est souvent à l'origine d'aveux. C'est pourquoi l'auteur aime à rappeler cette phrase de Proust : " ni la réalité d'une nuit, ni même celle de toute une vie humaine ne peut signifier en même temps sa vérité la plus intime ". Mais vers quoi chercher alors ? C'est, nous dit en substance Goldschmidt, dans les désirs inconscients, ces désirs secrets que l'on soupçonne à peine, capables de provoquer des tourbillons troubles et dangereux jusque dans l'âme la plus limpide. Ainsi la vérité intime ne se trouve pas dans le " jardin secret " de l'âme, qui relève de la conscience, mais dans les " arrondissements secrets " de la langue qui la trahit ou la dresse faisant émerger ces " tourbillons troubles " que l'écrivain doit tracer avec une finesse maximale et toujours dans le respect de l’autre au nom de ce qu’il est : non un objet mais un sujet inaliénable

La rencontre, devant une centaine d’auditeurs très attentifs, s’est terminée par la lecture, par Bernard Mongourdin, de la dernière page du récent livre de G.A.Goldschmidt sur Kafka, « Celui qu’on cherche habite juste à côté » Editions Verdier 2007.