OEIL
COMPTE-RENDU DE LA RENCONTRE sur GEORGES BATAILLE
Du 6 décembre 2005 ( 72 personnes présentes dans la salle 3 de l’Université de Savoie)
Jacques Charmatz présente les invités, Jean-François LOUETTE et Sylvain SANTI, tout en indiquant que Bernard
Noël (avec son très beau texte « La maladie de la chair ») et aussi Philippe Forest récemment, ont préparé le
terrain pour cette intervention sur Bataille.
Interventions dans la salle :
1/ La lecture de Bataille (« Ma mère », « Le bleu du ciel ») a été pour moi un choc, on sent chez lui une grande
détresse.
2/ Il y a chez Bataille une extrême lucidité concernant l’érotisme, l’érotisme conçu comme perspective du suicide.
On perçoit dans le texte une agitation intérieure, continuelle, à l’image des vagues de l’océan.
3/ Pour moi, il y a chez Bataille une révélation du fonds de l’être humain : il est en cela comparable à Beckett,
Céline.
4/ Quel était le climat de l’époque au moment de la création de la revue « Critique » ? Que retenir de Bataille
aujourd’hui ?
5/ Les analyses de Bataille concernant l’économie et les échanges dans certaines sociétés (notion de dépense
gratuite, illimitée) ne pourraient-elles pas être utilisées pour comprendre et critiquer le capitalisme actuel ?
Lectures :
Le début de « Madame Edwarda », (Bernard)
L’avant-propos (extrait) de « Bleu du ciel » (Jacques)
Une page de « Bleu du ciel » (Maryvonne)
Jean-François Louette :
1/ Concernant la notion de détresse, Bataille est un écrivain de l’angoisse, la source en est l’enfance, le rapport au
père (cf. le texte de B.Noël qui est le plus empathique à l’égard de l’angoisse de Bataille). L’angoisse est un
étranglement, un étouffement psychique.
2/ Bataille emploie lui-même la métaphore de l’océan. L’érotisme doit conduire chaque sujet à la transgression de
son individualité propre. Bataille a lu « Là-bas » de Huysmans, c’était son livre de chevet dans sa jeunesse.
3/ Concernant la revue « Critique », il y avait une place à prendre au sortir de la guerre : la N.R.F. dirigée par Drieu
La Rochelle était discréditée. Bataille évite le compte-rendu classique, il dérive, utilise toutes les occasions de
liberté.
4/ Les valeurs de Bataille (dépense, gratuité, absence de finalité, de but) sont effectivement à l’opposé de l’esprit du
capitalisme (épargne, accumulation)
Bataille réécrira à sa manière le Cogito cartésien. Pour lui, c’est « Je dépense, donc je suis », ou plutôt « Je dépense,
donc je ne suis pas ». La notion de dépense chez Bataille n’a bien sûr, rien à voir avec l’économie marchande
actuelle.
Sylvain Santi :
Bataille n’est pas un écrivain dépressif. Il faut aborder Bataille avec cette question : « Qu’est-ce que je fais avec ma
mort ? » (compte tenu du fait que Dieu est absent, a disparu).
La question est : « comment maintenir l’intégralité du matérialisme ? comment arriver à se dire : il y a la mort,
point ! », ne pas se dérober (l’idéalisme est une dérobade) : affronter la mort et une source de joie.
Question : la sexualité introduit la discontinuité (des individus) et donc le maintien en place de l’être, la continuité
de l’être.. .
J-F.Louette :
Oui, cela rejoint la fameuse formule : « De l’érotisme, il est possible de dire qu’il est l’approbation de la vie jusque
dans la mort »
S.Santi :
Concernant la valeur de la littérature, il faut se méfier de certaines formules apparemment paradoxales, par ex.
« haine de la poésie » : il s’agit de la poésie mièvre et idéalisante, cela s’inscrit dans une polémique contre le
surréalisme.
D’autre part, l’urgence d’écrire peut être trahie par le souci de faire un beau livre, par la récupération marchande.
Importance des préfaces où Bataille se distancie par rapport à « l‘auteur » : il voudrait une communauté des
lecteurs, dont il recherche la complicité. Comment faire en sorte que la littérature reste dans le domaine du sacré.
J.F.Louette : Bataille a besoin d’exercer sa négativité, en particulier contre la religion. Il invente la notion d ‘ « athéologie ».
Il dit : « Dieu est un effet du non-savoir ». Nous vivons l’époque du retrait de Dieu, Bataille en tire les
conséquences. « Je suis un chien dans une église », écrit-il.
Bataille voudrait un sacré convulsif et horizontal (où l’érotisme trouverait sa place). La sexualité révèle une autre
forme de sacré.
2/ Le roman devrait être comme déserté par son auteur ( ceci contre le surréalisme et les effets d’autorité de Breton).
Idée à rapprocher de la notion de « désoeuvrement » chez Blanchot. Bataille en rajoute sur l’impersonnalité de
l’auteur du « Bleu du ciel ». Il est proche d’Artaud (critique du « chef d’œuvre ») , de Beckett (comment « rater
mieux encore »).
Il faut distinguer religieux et sacré. Bataille pousse à bout l’effort de déconstruction du religieux, au bénéfice du
« sacré ». L’homme ne peut exister sans poser « un interdit vague et global » concernant l’obscénité. De même le
respect dû aux morts est constitutif de l’humain en tant que détaché du religieux.
Question :
La fin de « L’histoire de l’œil » inclut une forme de comique…
J.F.Louette :
Oui, le comique fait partie de l’effort de déconstruction. Le rire défait l’expérience religieuse traditionnelle, il
suppose l’invasion de l’inconnu, de ce qu’on n’attendait pas. Il y a alliance consubstantielle de l’angoisse et du rire.
S.Santi :
Sans le sacré, la vie est pauvre, terne. D’où la création d’ « Acéphale », sorte de « société secrète », dans le cadre
duquel on pratiquait certains rituels, certaines cérémonies para ou contre-religieuses. La question de fonds était :
« quel est le fondement de la communauté. Cela inclut-il le sacrifice humain (cf. la société Aztèque et d’autres
sociétés). Du point de vue de Bataille, il faut aller jusqu’au bout des choses, jusqu’à leur impossibilité, le rapport au
sacré n’est pas un pur jus intellectuel.
Bataille a essayé de figurer l’objet de l’interdit, l’objet incestueux (par ex. dans «Madame Edwarda »)
Bataille fait un examen critique de la notion de conscience : la conscience ne peut que refouler la violence, mais, au
bout de la synthèse hégelienne (dépassement des contradictions, intégration du « mal ») la violence fait retour. C’est
pourquoi Bataille veut réintroduire la violence au sein de la conscience. L’être, c’est le mouvement incessant, on ne
peut arrêter la vie, la figer.
Question :
Que penser de l’idée de « nausée » ? Est-ce propre aux années 30 ?
J.F.Louette :
Il y a Sartre, mais aussi Queneau (« Le chiendent ») et Céline. Bataille et Queneau essaient de penser un
matérialisme du mal (référence à la gnose)
Question :
Rapport entre Bataille et Sade ?
J.F.Louette :
Il y a ici débat violent avec les surréalistes, qui ne sont pas « sadiens ». Le livre, les mots, ne sont pas innocents,
neutres. Il devraient faire de l’effet, il devraient être liés à une action, une manière de vivre.
S.Santi :
D’après Bataille, les surréalistes ont cherché à éviter/récupérer le « bas matérialisme » de Sade. La littérature ne
peut être édulcorée, rendue inoffensive, aussi bien pour celui qui écrit que pour celui qui lit.
Bataille a évolué vers un refus de la fusion, une découverte de l’altérité radicale de l’autre humain (cf. Lévinas)
Question :
Erotisme ou pornographie ?
S.Santi :
La fiction érotique est une écriture du contraste, la beauté y côtoie le monstrueux (la « pieuvre », les « guenilles ») ,
Madame Edwarda est putain et Dieu.
J.F.Louette :
Le texte narratif est un champ de forces, l’énergie y circule.
Concernant les rapports entre Bataille et le parti communiste, si on se réfère à « L’abbé C », le communisme serait
plutôt du côté de la loi, de l’ordre, de ce qui appelle la transgression.
_______________________________ (compte-rendu de Michel Carle)