COMPTE-RENDU DE LA FETE DE LA POESIE DU 31 MARS 2007
Par Antoine Tarabbo et Michel Blanc


Jacques Charmatz (JC) accueille les deux invités qu’il présente comme des « travailleurs de la langue ». Il rappelle qu’il serait souhaitable que les établissements scolaires s’ouvrent plus encore aux poètes, aux artistes. Antoine Emaz (AE) et Jean-Baptiste Para (JBP) dit-il, sont aussi des animateurs de revue.
Jean-Paul Gavard-Perret (JPGP) présente les deux auteurs en rappelant dans leur travail d’écriture, le rapport fondamental entre poésie et existence.
Jean Baptiste Para est le rédacteur en chef de la revue « Europe » ; il est également traducteur ; s’il ne se présente pas comme poète, il a tout de même écrit quatre livres de poèmes dont « Arcanes » et « la Faim des Ombres » le plus récent, dans lesquels, ce voyageur/poète se sert de l’espace pour exprimer sa poésie. Il scrute ainsi les paysages d’Asie Centrale : dans ces territoires, il peut explorer les bords, les confins et, en définitive, passer au travers.
A l’inverse Antoine Emaz bute sur les confins.
JBP souligne le jeu verbal du titre de son recueil : l’ambiguïté, à l’oreille, des mots « fin « et « faim » qui ouvre un espace mental supplémentaire .
JPGP indique que derrière le territoire, il y a le deuil, et un imaginaire de reconstruction. La poésie est un imaginaire à côté de la vie. Mais l’imaginaire, en définitive, part du réel et y revient. Quand la lumière de la flamme s’éteint, il faut retrouver le souffle qui a été coupé.
JBP nous invite à oublier « la douceur des choses » ; il y a des adieux à faire et mettre en route le travail de la mémoire. C’est le prix à payer pour que la vie se passe, se fasse .
JPGP, qui se sent habité par cette œuvre, indique combien AE est un poète existentiel. Il est sans cesse confronté à la paroi devant laquelle il ne renonce pas. Pas facile d’échapper à l’obstacle : « le mur à nouveau devant ». Son territoire s’apparente à un labyrinthe : pas de Dédale dans cet univers là, en tout cas pas de Dédale ailé, ou alors un Dédale à la Joyce, qui se demande comment ça bloque, et qui sait que l’on n’ en sort pas.
La poésie conduit aux limites de l’être, elle nécessite un véritable temps de lecture, de recueillement : cela réclame des heures.
AE s’applique dans la rigueur d’écriture sur ce qui ne bouge pas : écriture concentrée, à partir de l’idée du poème, de sa nervure ; elle n’a pas pour but la consolation, ni l’expression de la souffrance. C’est une écriture qui opère comme un pieu, quitte à ce que cet acte de saisie ne soit qu’un vœu pieux : finalement il n’y parvient jamais. De ses quelques incursions dans le biographique il n’en garde que l’essentiel. On ne plie pas. Il ne se complait pas dans la « pliitude », pour parodier une mode actuelle. Il ne vise pas non plus à un souci de morale. Il se sent proche de Reverdy avec un sens de l’ascèse. Chez lui, pas de « verts paradis des amours enfantines ».
JPGP dit cette tentative, chez AE, souvent vaine, de saisir les algues du passé, activité masturbatoire peu probante. C’est une poésie visuelle : il faut le croire et le voir,. Il n’y a pas d’image : s’il y a des images trop appuyées, il n’y a plus de poésie.
La philosophie prend sa source dans la poésie : se rappeler ce que Nietzche ou Novalis doivent aux Romantiques allemands. A ce propos Philippe Morier-Genoud, comédien, grand ami de l’OEIL, qui lira aussi des poèmes de nos deux invités, nous dit qu’à l’époque où il faisait de la philo, Platon avait chassé les poètes.
La poésie va plus loin que la psychanalyse : à l’arrivée ça fait mal, pas de péremption, pas d’angelots. C’est « un espace qui bouge dans un reste de mots »
JBP : nous nous estimons tous deux au travers de nos différences. J’ai besoin d’aller voir ce qui est loin de moi. Ma pente naturelle ne se situe pas dans « le tout » de mon paysage existentiel.
AE : je me sens de la famille de Reverdy . Il s’agit d’une poésie visuelle, avec un cadrage délimité. Ainsi, dans un de ses poèmes, l’observation d’une poupée de chiffons avec un coeur de bois. Ce cadrage permet d’être précis, il crée un lieu de tensions dans lequel on va sentir la présence, là où circuleront les énergies ; dans ces tensions il faut tenter d’aller le plus loin possible.
JBP : si on remonte à Pétrarque, on comprend bien que la fameuse Laure, c’est La poésie, c'est-à-dire une conscience à travers une image. AE est dans cette lignée : il n’est pas dans le luxe, mais dans l’attention aux choses. Cette poupée a un cœur de bois et la nuit, elle tend les bras vers les étoiles. AE est un poète du présent.
AE : ma filiation avec Reverdy est assumée : « on ne peut plus dormir quand on a ouvert une fois les yeux. » Il y a bien ce détour : on part du réel et on y revient à travers le poème. Ce réel a une vraie saveur, fût-elle un rappel douloureux, comme cette « chute» qui succède au retour : dans la poésie, il s’agit de trouver de l’air.
Je ne souhaite pas d’images qui fassent trop de bruit, plutôt des images grises. Une certaine égalité des intensités, sans que cela ne soit monotone. Il faut être présent dans cette vie, qui est finalement plus étroite que celle que l’on avait rêvée. Je ne suis pas un poète de l’envol, ni de la poésie rayonnante. C’est la sensation de retour d’un espace culturel ou géographique qui fait que l’on arrive à vivre.
JBP : Nos deux socles sont différents. Les peurs ne sont pas situées au même endroit. Mon nœud d’angoisse personnel fondamental c’est le temps. Je tente donc une conversion du temps dans l’espace. J’ai aussi un souci poétique politique. Dans nos récits personnels, on trouve de ces outils qui duraient plus qu’une vie d’homme, exemple une bêche, vrai réservoir du temps. Les outils actuels ne fonctionnent plus ainsi : alors se pose le problème de la transmission. Les objets ne sont plus désormais des réservoirs de temps long. Nous sommes enfermés dans un temps très bref. Il y a une problématique du rituel et une certaine tyrannie du temps. Il faut rouvrir le temps, il faut réinjecter du temps dans le temps. Le poète est un contemporain de la nuit des temps.
Un mouvement politique s’effectue vers l’Est et j’ai essayé d’un point de vue anthropologique d’aller de l’Asie Mineure vers l’Occident. Le problème a été la grande rupture avec Byzance et j’ai tenté d’embrasser, d’englober cet espace de poésie arabo-persane. C’est un travail de reconstruction qui révèle une certaine nostalgie.
A ce propos AE est différent de moi. Virgile a traité de la nostalgie : Enée essayait de retrouver le plus possible ce qu’il avait perdu. Deux figures de femmes explorent également la nostalgie : Andromaque et Didon, la première se recréant une petite Troie en miniature, la seconde ayant réussi à surmonter sa nostalgie. On peut se tenir entre les deux. On peut travailler la nostalgie. Enée descend aux enfers, il effectue un mouvement giratoire et permet le travail de la mémoire. Il peut envisager l’avenir car il n’est pas englué dans le passé. La nostalgie cingle alors vers l’avenir.
AE : Je suis un poète du présent mais un présent troué comme un gruyère par la mémoire, par où peut remonter le passé. Des souvenirs remontent mais ne troublent pas le présent. J’éprouve cependant une angoisse pour le court terme, pour les quarante ou cinquante ans à venir . Angoisse vis-à-vis d’un futur non vivable, en considérant notre manque d’assurance envers le futur. Et je médite devant l’éternité végétale. Le jardinage peut constituer alors une parenthèse contre cette angoisse. Je regarde les arbres, ils calment mon intérieur. Par le retour au réel, les angoisses se retrouvent à la sortie ; mais une certaine paix a été vécue dans l’intervalle.
Intervention de la salle :
J’ai trouvé un peu réducteur les propos de JPGP sur l’image , sur la métaphore, si on songe, par exemple, à l’importance qu’elle joue chez Lorca. Chacun a sa propre conception de la poésie. La poésie peut tout dire : pour moi le poète est par rapport à l’écrivain ce que le clown est au comédien.
AE : je refuse les images car elles me détourneraient de mon travail d’écriture.
JBP : non, l’image ne me gêne pas.
AE : nous ne sommes pas exclusifs, nous parlons seulement de ce que nous faisons, c’est tout. Ce que je crains c’est l’overdose d’images : si ça sature, ce n’est pas la peine d’en rajouter. Pour moi, l’image doit être peu visible, elle n’est pas faite pour être vue. Ainsi, dans ce passage : « La vie dure ». L’image ne fait pas effet mais elle est là. Si une image brille trop pour moi, elle est mauvaise. Mais j’admire ceux qui savent en faire quelque chose. C’est vrai, comme cela été dit, que la poésie peut tout dire. Elle peut tout embrasser, de la poésie individuelle à la poésie collective. Et drainer toutes les émotions.
JPGP : il y a parfois des images qui deviennent décor, par exemple « le Parti pris des choses » de Francis Ponge.
A.E : l’image doit être motivée et non gratuite, il ne s’agit pas de s’offrir de la pyrotechnie pour le seul plaisir
JBP : Besoin d’images pour qui ?
L’image est une conversion. On part du même constat d’entropie généralisée et le langage la subit de plein fouet. Il se produit une insurrection des mots. Les gens qui vivent au bord de la mer finissent par ne plus entendre le bruit des vagues. Et justement la poésie a pour rôle de prêter attention aux mots, de proposer de refaire attention au mots que l’on n’entendait plus finalement. Et donc de permettre de reconsidérer notre rapport aux mots et au monde. Une sorte de défamiliarisation qui modifie notre perception habituelle de ceux –ci.
Ainsi ce qu’ont apporté les formalistes russes avait déjà été pensé par les poètes de l’époque védique. Il faut penser le décalage, travailler la matière des mots.
AE : Le vocabulaire passe, il faut refaire entendre le mot « arbre » autrement
Il évoque ce passage :

« Ecrire avec…… du diamant
« Ecrire avec….. de l’encre , pour montrer le travail au plus près des mots et de leur sens pourrait on dire pris dans la matière même.

JBP : j’ai l’intuition que AE écrit les yeux ouverts et moi les yeux fermés.
Antoine prend la réalité dans ce quelle est de plus fort à travers le corps, d’où ce rapport tendu avec le réel. Je ne fais pas cela. J’écris moi sur ce qui manque au réel. Et donc dans certains poèmes, il y a une dimension utopique C’est se donner ainsi un lieu d’être, une stratégie pour retrouver l’être, c’est tout de même utopique. C’est un corps à corps, le désir d’affiner une capacité de résistance .Faire sentir ce qui manque et donner un espace à ce qui manque et le faire être. Dans le mythe de Pan, la poursuite de la nymphe échoue en quelque sorte puisque celle-ci se transforme en flûte de roseau mais la poésie par son chant, sa musique pourra dire justement ce manque.
Il y a toujours un manque.
JBP lit un de ses poèmes AE fait de même
Il y a les lectures faites par le comédien…………….. qui sont très prenantes.
JBP :Il explique qu’il a essayé de se mettre dans la peau d’un personnage et de trouver une expression de la visée laïque de la connaissance des vivants et des morts.Les deux poètes abordent ensuite le problème de l’édition poétique.
JC rappelle que AE est non seulement poète mais qu’il aide ses amis poètes dont les conditions matérielles sont souvent précaires. Il est difficile à un jeune poète de se faire éditer car les maisons d’éditons poétiques ne peuvent éditer un inconnu pour des raisons surtout financières. AE anime une revue ( nom perdu !!) Il fait intervenir des poètes, il lutte pour une poésie vivante sur le territoire.
AE : la situation de l’édition est préoccupante. Il faut évoquer les trois niveaux de cette édition. : petite /moyenne/grande édition.Il ne croit plus à la grande édition. Ainsi Gallimard rentabilise des poètes connus en publiant son fond, mais il n’y a plus de découvertes d’auteurs nouveaux. Flammarion malgré sa dimension se contente de 10 livres de poésie par an. Denoël faisait du bon travail mais envisage d’arrêter le secteur poésie pour des problèmes de rentabilité.
En ce qui concerne l’édition moyenne dont AE dit qu’elle est sa famille. Tarabuste produit autant que Gallimard avec des moyens non comparables.
Mais des éditions moyennes ont disparu récemment comme : « Farago », (ce qui correspondait à trente ans de travail ) « Compacts » avec parfois des fonds de 400 ouvrages.
Comment faire redémarrer ?
Pour Obsidienne et Tarabuste la situation est préoccupante. Elles ne possèdent pas de trésorerie.
Pour ce qui est des petits éditeurs, une certaine confiance règne par leur capacité à traiter des petites quantités ( 50 livres)
Les jeunes poètes ce n’est pas ça qui manque mais les éditions moyennes ont été contraintes de réduire leur voilure, elles ne prennent pas de jeunes poètes, c’est trop risqué.
Les places se rétrécissent pour les jeunes. Au sujet des revues, c’est un peu différent : les revues naissent et meurent. Quand on fait la liste des premiers romans publiés chaque année, environ 600 dont trois cent ne seront pas lus et pour les autres il faudra encore attendre de voir ce qu’ils vont donner, il n’est pas de commune mesure avec les publications poétiques. La poésie réclame un temps de diffusion lent. AE compte trois ans pour un de ses ouvrages chez Tarabuste .Or dans le système d’édition en économie libérale si pendant six mois, un livre ne se vend pas, cela va vite coincer.
JBP : La poésie a affaire avec une certaine idée de la transmission de la culture. Ainsi, la lecture quotidienne de poésie a été supprimée à la radio, c’est tout à fait emblématique : le mal est là. On préfère désormais un direct moins onéreux mais dont le fonctionnement supprime le travail du monteur, l’activité du mixage et la présence de techniciens. Tout cela participant à une constante perte de sens. C’est bien à mettre en relation : la perte de la poésie, en parallèle avec la perte de sens général dans toute la société.
On supprime de façon administrative mais il ne faut pas perdre de vue que les plus grands crimes du XXème siècle ont été commis au moyen de démarches administratives.
La question du SENS est donc posée. La poésie est par essence un trouble-fête, elle pose de mille façons la question du sens.
Que peut-on faire ? Accompagner, soutenir les éditions pour qu’elles continuent à vivre. Que peut faire la CNL ? Il faut relancer des ateliers d’Utopie. Que l’on garde un potentiel ouvert sur l’avenir.
Depuis quelque temps la critique littéraire propose une vision hémiplégique de la littérature. On parle de la littérature française pour qu’elle soit exportable, en oubliant les poètes ainsi Michaux, Ponge etc…
Le problème de la transmission se pose et mériterait un traitement pluridisciplinaire large.
Pour ce qui est du statut de l’écrivain, attention au corporatisme. Il se faut se battre avec tout ce qui fait lien avec toute la société.
L’économie mène un peu le bal, France Culture propose beaucoup de rediffusions. Sur Internet, on trouve des créations littéraires et des revues de créations poétiques intéressantes. Les gens sont prêts à s’en emparer. On entend dire « il n’y a qu’à publier sur Internet » c’est ça la mode actuelle. Il ne faut pas craindre que ce médium tue l’ancien. Et donc qu’Internet tuent les livres comme la voiture a supplanté le carrosse. Livres peuvent cohabiter avec les nouveaux médias.
En ce qui concerne les commémorations. Prendre garde à la littérature en bocaux à formol !
JBP rappelle que seul l’art d’aujourd’hui éclaire l’art du passé par ce mot superbe :
« hier n’est pas encore venu »
Les relectures d’auteurs du passé sont fécondes. Relire Hugo ou Rousseau les réensemence avec fraîcheur. N’ayons pas peur de revisiter les archaïsmes .Les acteurs des avant-gardes, ainsi Malevitch ont bien senti que leur réflexion croisait en plongeant dans l’archaïsme ( par exemple les icônes ) le nouveau bagage pictural proposé par les novateurs .
Il faut désacadémiser les regards dans nos lectures du passé.
Lectures de Reverdy par AE
A.E : Commémorer ne signifie pas momifier le corps de l’artiste dans l’œuvre. Je suis reparti de Baudelaire ainsi par exemple de « Recueillement »
Pour ce qui concerne l’intervention des poètes dans les écoles. Ils apportent de l’oxygène venue du dehors. Les professeurs peuvent résister de l’intérieur mais il faut que l’oxygène poétique vienne éclater dans la classe portée par un poète visiteur.
Un auditeur : Il faut un rapport dialectique, il faut de la demande, il faut qu’il y ait un désir en chacun d’entre nous, de même que les spectacles en maternelle sont prisés par les enfants.
AE : Je crois qu’il faut surtout de l’offre et alors il y aura de la demande
Il est ensuite posée à chacun des deux invités la question de son rapport avec la peinture.
Pour JBP cela se traduit par une chronique mensuelle dans sa revue (=Europe)sur le thème des expositions de peinture en cours
Pour ce qui est d’A.E , c’est un véritable travail qui a été effectué avec des peintres.
JBP : le texte doit rendre compte d’un travail.
D’où nous vient l’inspiration ?
L’inspiration ne vient pas avant mais PENDANT. J’écris pour VOIR. Je vais essayer de voir ce que je voyais. C’est tout un processus, une approche de l’œuvre.
L’œuvre plastique ou l’œuvre d’art devient un organe de notre vision.
Fréquenter un poète c’est acquérir un organe de vision du monde.
AE : Je travaille avec des peintres car je ne sais pas peindre. C’est le rapport de l’incomplétude avec la complétude de l’autre. Ce rapport se fait par tâtonnements. Il y a beaucoup de brouillons chez les peintres. Mais aussi une grande liberté par rapport à l’espace. Je serais moi angoissé par rapport à cet espace blanc dans lequel ils se meuvent avec facilité.
On se comprend peut être tant que gens du papier. Et aussi en tant que silencieux.