ŒIL

Compte rendu de la rencontre avec Eric Reinhardt du lundi 17 décembre 2007

Par Antoine Tarrabo

Cendrillon est un livre dense, un roman sentimental, un roman d’amour au final et aussi une sorte de livre récapitulatif, un bilan de la quarantaine, moment de crise existentielle bien connue et relativement fréquente. Et que notre invité annonce très vite qu’elle fût dure à supporter malgré l’exaltation ressentie au début de sa mise en route. L’écriture entrelacée, polyphonique, tantôt poétique, tantôt drue, relate les parcours de quatre protagonistes. Cet énorme travail, presque quatre années de gestation, effectué dans l’ effort constant et de vraies souffrances, l’a conduit à effectuer de nombreux retours sur son enfance et sur son adolescence avec un regard douloureusement lucide. Cendrillon rassemble également des éléments épars dans des ouvrages précédents d’Eric Reinhardt.

Derrière ce roman, se pose la question de la relation à la réalité, de la relation au monde, avec en filigrane la peur d’être adulte et l’inévitable question de la relation au temps. Occasion pour ER de fouiller avec insistance, les multiples tentatives élaborées pour apprécier la qualité de l’instant.

Tout au long du livre court le syndrome de Cendrillon et la recherche d’un enchantement. L’auteur a souhaité aller au-delà de lui-même, et rendre compte de questions fortes, de révoltes, voire de dégoûts, que sont, pour lui, par exemple, le capitalisme français, l’emprise médiatique de la télévision et ses animateurs parfois obscènes de bêtise et de suffisance, la classe moyenne, etc. E.R, fortement nourri par la lecture des faits divers, sonde notre société et explore des vies emblématiques même dans leur noirceur, dans un roman, devenu en quelque sorte, un livre-somme.

Quatre personnages, dont l’un, écrivain-narrateur est très proche de lui, et qui seraient comme autant de facettes de l’écrivain, d’avatars possibles, de personnalités potentielles, si les évènements ne l’avaient pas sauvé de ses peurs.
Il s’agit donc, comme projet d’écriture, d’élaborer un espace mental où l’interrogation de ces multiples champs d’identités permet de saisir le moment crucial du basculement tragique d’une vie.

Ainsi embarqué dans ces trajectoires terribles, le lecteur voit le sol se dérober sous lui. Ainsi le personnage du trader Laurent Dahl, dont la conduite est tout à fait prémonitoire d’un récent scandale financier, permet d’interroger certaines réussites sociales hallucinantes de notre époque, et de faire écho à des angoisses d’enfant confronté à l’échec économique de l’entreprise du propre père de l’écrivain. Dans un monde où les investisseurs qui décident de gagner un euro de plus, dans une opération quelconque, le feront cyniquement quelles qu’en soient les conséquences y compris et surtout humaines, ER « prophétise » la possibilité d’une révolte initiée par les classes moyennes qui commencent à subir très violemment et très durement les effets d’appétits financiers insatiables .

ER, marqué par le tueur de Nanterre Richard Durn qui fait écho au personnage du terroriste Patrick Neftel, comme par celui de l’érotomane amateur de sites pornographiques, Thierry Trockel, envisage donc les trois personnages de son livre comme une possibilité de lui-même s’il avait mal tourné. Comme autant de réactions possibles à une même enfance, une même adolescence où l’humiliation est vécue intimement. Et qu’on peut se représenter en quelque sorte comme une sorte de tronc commun douloureux qui ouvrirait sur autant de devenirs potentiels et sur lequel l’auteur, comme les lecteurs, vont porter leurs questions ontologiques.
La question du temps est également bien au centre du travail de l’écrivain. Le présent est illustré comme le temps de prédilection, celui des sensations, dont ER propose d’affiner sans cesse l’acuité. Mais il soulève aussi la question fondamentale : comment devient-on adulte avec la peur initiale ?

Et en filigrane : comment s’insère-t-on dans la réalité crue de la vie sociale, ou dans les situations de violence de l’entreprise ? Il faut une certaine « foi » pour affronter les réalités économiques ou le chômage.
E.R a souhaité suivre, en temps réel, les quatre voix de l’ouvrage qui détaillent quatre trajectoires afin de tenter de répondre à ces problématiques essentielles à la fondation d’un individu.

Et à chaque fois comme une façon de réagir à la perte de l’enfance ; pour finalement réussir là où le père avait échoué. Le personnage de l’extrémiste fait écho au fait que l’écrivain se voit lui aussi à sa façon, comme un terroriste qui fait exploser la langue. Le fantasme d’auteur d’ER est que le livre soit reçu comme un sortilège, plus ou moins diabolique, et que le lecteur soit dans le même état que le sien en le lisant.

Interrogé au sujet de l’automne, qui occupe une part importante dans la narration, l’auteur répond que c’est la saison de la consolation, le moment où lui-même se dilate et où la douleur s’attise ; c’est la période où il ressent le mieux le sentiment de fraternité.
Cendrillon est, malgré la noirceur de certaines situations, également un livre qui nous fait rire, parfois même hurler de rire avec une intense jubilation. On y trouve une fraîcheur quasi adolescente, une ferveur amoureuse et un goût pour le libertinage.

L’auteur avoue aussi s’intéresser à une mystique sans Dieu. Il lui arrive même à croire en lui à travers ses épiphanies, et cela le met dans un état pas très éloigné de la foi religieuse. Certains dialogues qu’ER mène avec des amis mystiques lui permettent ainsi de se sentir en osmose avec le monde. Il reconnaît son attrait pour le boudhisme et se veut réceptif au monde. Il évoque sa vie conjugale qui lui apporte la plénitude et enrichit sa sensibilité.

Interrogé sur ses relations aux autres arts, il évoque ses liens avec la danse en indiquant que l’espace entre les corps est aussi important que le corps des danseurs, comme l’espace entre les mots garantit un espace essentiel fait de silences, tout aussi fondamentaux qu’en musique, et nous livre le fait que l’espace est un de ses axes de travail un peu obsessionnel. Le cinéma, la peinture sont également des domaines sur lesquels il porte un intérêt très vif.

Au sujet de son travail d’écrivain, ER indique que Jean Marc Roberts, son éditeur, entretient une relation très personnelle et très suivi avec ses auteurs.

La question de la musique dans la langue est ensuite évoquée. L’auteur, sans se sentir un mélomane averti, en écoute beaucoup.

En fin de discussion, ER souligne que Cendrillon est un livre dont la fin est ouverte et donc peut déboucher sur une suite.

En guise de conclusion, il nous confie que chaque livre écrit est une tentative pour se dégager de la réalité, un essai pour accéder à un autre ordre, un au-delà, un idéal où se cherche le livre qui récapitulerait le monde.

A.T.

Merci à l'OEIL pour cette rencontre avec Eric Reinhardt : quelle force, quelle présence, quel bel exemple d'appréhender l'existence d'un jeune auteur si sympathique".

Chantal George

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