Compte-rendu de la rencontre avec Eric Holder du mercredi 21 mars 2007
Par Bernard Mongourdin

Présentation par Jacques Charmatz, qui l’a découvert dans le Matricule des Anges en 95. E.H. a été invité trois fois à l’ŒIL. Josiane Savigneau intitulait son grand article du Monde des Livres « Holder, ce méconnu » : Dominique Viart le plaçait « à part » dans le panorama des romanciers français. Puis deux lectures sont faites, par Suzanne Simond et Thérèse Clerc de pages différentes de l’écrivain, tirées des nouvelles et de romans.

Q. Un de vos personnages est une documentaliste. J’aimerais savoir la représentation que vous avez de la personne et de la fonction ?
E.H. Intéressant. J’ai vu une silhouette en imperméable le long d’un trottoir…
R.P. J’ai aimé « La Baïne ». J’ai été très frappé par cette manière très intimiste de planter le décor, très nuancée dans les couleurs, les odeurs, les mouvements, les nuages, la mer, et je pose la question : Eric Holder est-il un auteur régionaliste, avec tout ce talent qu’il a de faire ressortir la quintessence de son Médoc qui n’est qu’un Médoc d’adoption ? et je réponds non, E.H. n’est pas un auteur régionaliste, son histoire est banale, singulière et banale, qui aurait pu bien finir, mais c’est aussi une histoire universelle, qui aurait pu se passer n’importe où. Ce que j’ai apprécié aussi : cette façon de nous introduire dans l’âme féminine, désirs, famille, tradition, impossibilité d’échapper à ce destin. J’ai aussi beaucoup apprécié un autre livre, très délicat, un vrai pastel.
E.H. Merci pour votre sentiment de lecture et la finesse de votre analyse. En effet il y aurait pu avoir une fin heureuse, j’y penserai la prochaine fois. Cela dit voyez comme les sentiments de lecture peuvent être divers : j’ai lu dans un article « heureusement ça se termine mal »
Q. J’ai lu « L’homme de chevet » et un autre. Une question par rapport à l’écriture : êtes-vous seulement tiré par l’histoire ou si la poésie des mots et des expressions que vous aimez vous emmènent dans l’écriture ?
J.C. pour réponse, lit un passage de « L’homme de chevet ». Il lit ce passage parce que Dominique Viart range E.H. parmi les nouveaux hédonistes, ou ceux qui écrivent avec peu de chose, comme Philippe Delerm, les écrivains du bonheur, du « tout va bien madame la marquise », alors que ce n’est pas du tout le cas, E.H. prend les problèmes de la société avec pudeur et vérité.
Q. est-ce que les phrases que vous inventez arrivent naturellement ?
E.H. Chère Madame, il y a un désir convoité, lorsqu’on écrit, c’est de tomber sur une phrase unique, qui soit assez étincelante, du point de vue d’une sorte d’exigence que nous portons, et lorsqu’on y parvient alors c’est vraiment à la grâce de l’écriture, ce ne sont pas des phrases apprises ailleurs. Nous avons des grands modèles, voir Giono, qui en quelques lignes peut faire un paysage, où l’on entend les pas ferrés du cheval dans la cour. Voilà.
M.M. c’est très délicat ce que je vais vous dire : je ne vous connais pas, je n’ai rien lu de vous et aujourd’hui je voudrais faire votre connaissance. Alors, je vous demande, comme si l’on était tous les deux à une table dans un bistrot, pourquoi écrivez-vous ? qu’est-ce qui vous pousse à écrire ? qu’est-ce que vous avez envie de dire ? voilà, c’est énorme !
E.H.pourquoi écrivez-vous : pour moi c’est une vocation, depuis mon enfance ; la deuxième question je vous réponds par une phrase en allemand d’Heinrich Böhl qui répondra aux deux questions et que je vous traduis : « j’ai toujours voulu écrire, les mots ne sont venus que bien plus tard » et ça je suis en train de l’éprouver, les mots ont un sens, il n’y pas beaucoup de mots qui ont un sens, il faut trouver ceux qui en ont un, si on fait passer le message.
M.M. mais un message sur quoi ? en ce moment dans cette campagne électorale les gens balancent n’importe quoi. Vous, qu’est-ce que vous avez envie de communiquer ?
E.H. un anachronisme.
J.C. dans le Matricule des Anges, E.H. écrit une page intitulée « Anachroniques » . Ce matin, à France-Culture, Régis Jauffret, à qui l’on a posé la même question a répondu : « un écrivain est toujours décalé ». Je pose une autre question à E.H. : pourquoi n’êtes-vous pas devenu journaliste ? pourquoi vous êtes-vous enfermé dans ce métier difficile d’écrivain ?
E.H. parce qu’ils n’ont pas voulu de moi. Je pense qu’un journaliste écrit vite et bien ; l’écrivain écrit plus lentement. Je me hâte de dire que j’ai un maître, Jean Rollin, je considère que c’est l’excellence dans l’écriture contemporaine, eh bien il est journaliste, et quel journaliste ! et écrivain. Le moindre de ses articles est une page d’un de ses livres. Ses articles, qu’il écrit de la même façon que ses livres, ont été rassemblés récemment chez POL, sous le titre « L’homme qui a vu l’ours ». Voilà le contre-exemple parfait.
J.C. Vous citez Roger Nimier : un écrivain est comme un charpentier : il faut que l’écriture tienne contre vents et marées.
E.H. L’écrivain est-il ou non un métier ? c’est entre les deux. Baudelaire a dit qu’il y a du charlatanisme là-dedans. Comme un magicien itinérant. Un peu de poudroiement sur ce qui est au fond un métier.
A.T. : je suis persuadé que vous êtes poète. Je vous fréquente depuis un mois à travers vos livres. J’ai fini hier votre « plaidoyer pro moto » et moi qui ne suis pas motard je le suis devenu, à travers les paysages, les sensations, cette poésie extraordinaire que vous dégagez de ces virées sur grosses cylindrées, on est profilé avec la moto, dans un dépassement zen, quelque chose de formidable, comme une espèce de sysmographe très fin, vous captez les paysages, comme réussissez à capter les petits soubresauts à travers vos personnages et ceux de vos lecteurs. Dans la « Baïne » vous nous emmenez dans la famille comme si on en faisait partie, vous êtes un compagnon de lecture extrêmement chaleureux, je suis très enthousiaste parce que je suis séduit par votre regard de poète mais aussi de technicien : quand vous parlez d’un maçon portugais vous savez comment on fait le béton. Vous nous faites entrer aussi dans la psychologie féminine, mais dans la « Baïne », le regard que l’héroïne porte sur son amant est véritablement un regard de femme. Alors ma question ne serait pas que vous avez des copines qui vous renseignent mais que votre regard est tellement fin que vous arrivez à capter tout ce qui vous entoure. Donc je pense que vous êtes un poète.
E.H. Merci. Je suis sensible à deux choses. Lorsqu’on propose, avec un regard de lecteur, un éventail de choses qu’on a écrites, ça me touche beaucoup, notamment le « dépassement zen »
A.T. Vos mots sont tellement fins qu’on devient fin soi-même, comme l’on dit de certains conférenciers qui vous rendent intelligents. Vous nous rendez accessible à la beauté, à la grâce, et c’est de ça que je veux vous remercier.
E.H. C’est beaucoup de compliments.
A.T. Dans « la Baïne », la rencontre entre les amants à Paris sur le quai de la gare, en deux minutes on a les deux sentiments juxtaposés, comme si l’auteur était descendu des cintres et entré dans la tête des deux personnes en même temps.
E.H. Merci d’être aussi attentif.
Q. Je suis frappé par les détails que vous donnez des personnages que vous nous offrez.
E.H. Je fréquente beaucoup de gens, ceux que je rencontre dans la rue, qu’ils soient balayeurs ou autres, tous les métiers, même des personnes que l’on peut trouver à première vue sans grande personnalité.
Voyez comme les choses se ressemblent. J’habite maintenant un triste petite ville du Médoc. Les personnages de « la Correspondante » sont complètement inventés. Pourtant un jour je rencontre un homme qui est mécanicien, qui fait du vélo, il est ébouriffé, on se salue, il est venu là pour une fille, il fait du surf dans l’Atlantique, je lui ai donné à lire « la Correspondante », dans laquelle le personnage s’appelle Stéphane. Eh bien il se fait maintenant appeler Stéphane. (rires)
Q. Il me semble que pour vous l’histoire a peu d’importance, ce qui vous intéresse, c’est la fluidité de la langue, légère et belle. Qu’en est-il ?
E.H. J’aimerais écrire encore mieux, il est vrai que la langue entre en ligne de compte. Par ex dans « la Baïne » l’histoire est peut-être moins importante que des choses que j’aimerais faire passer qui sont de l’ordre des émotions des paysages, ou de celle de l’aube, quelque chose d’assez pur. Il ne faut pas faire n’importe quoi avec les histoires, soyons pudique d’abord.
A.T. Une question sur les amours impossibles. En trois occasions vous nous approchez de ces amours totales, contrariées, impossibles, dramatiques, tragiques. Est-ce que c’est une tentative pour s’approcher de la difficulté qu’il y a à aimer, ou est-ce que ce n’est pas celles-là les véritables amours ?
E.H. En me disant cela vous me découvrez. Pour moi le but du jeu est de mettre en relation des personnes via des passerelles supérieures, osons le mot d’âme. Par ces passerelles, ce serait l’âme qui passe, même si c’est contrarié.
Q. Quels seraient vos maîtres anciens ?
E.H. Que je réfléchisse...Montaigne, Diderot…et au 19ème siècle c’est la poésie, Rimbaud, Verlaine, Mallarmé. Voilà mes maîtres anciens.
J.C. Et les maîtres contemporains ?
E.H. Une floppée aussi. Il y aurait Sylvie Germain, Olivier Cadiot… ils sont très nombreux vraiment…
A.T. Dans votre écriture, la matière, le bois, le ciment, ne sont pas très loin, les labours, les chemins, les arbres, les oiseaux, est-ce que tous ces gens, ces choses que vous rencontrez ne sont pas aussi des maîtres des choses ?
E.H. Bien entendu, ce sont des maîtres tout court. Je n’hésite pas à appeler certains « maîtres », comme le maraîcher, quand on voit la manière dont il fait son maraîchage, c’est le mot qui vient immédiatement.
R.P. Est-ce que vous êtes tenté d’écrire autrement ? par exemple du théâtre ? est-ce que ce n’est pas quelque part un manque ou une frustration ?
E.H. C’est un handicap. Je vous assure. Je suis très admiratif de ce que fait par exemple Patrick Rambaud. Et puis c’est toujours votre style que vous retrouvez sous la main, comme le pauvre Laurent dans Thérèse Raquin voit toujours Camille dans tous les portraits qu’il fait.
Q. Avez-vous appris à écrire tout seul dans votre coin ou avez-vous fréquenté des ateliers d’écriture ? que pensez-vous de ceux-ci ?
E.H. Je suis un autodidacte. Je ne connais pas les ateliers d’écriture. Je crois que Raymond Carter a suivi ce genre d’atelier, avant que ceux-ci deviennent à la mode. C’est un rare exemple réussi.
J.C. Vous avez dit vocation. Comment avez-vous tenu ? on dit qu’il faut avoir fait une thèse sur Proust pour pouvoir écrire ; on ne sait pas où vous placer. Comment avez-vous creusé votre sillon dont vous ne voulez pas sortir ? et quel est-il ce sillon que vous creusez ?
E.H. Avoir toujours voulu être écrivain, ne pensez qu’à ça, et le faire avec énormément d’agilité, comme, toutes proportions gardées, archéologue, astronome…
Q. Pourquoi vouloir classer tel écrivain dans telle catégorie ? mettre Holder dans un sillon ?
E.H. C’est drôle. Savez-vous qu’aucun des auteurs présents sur la photo du « nouveau roman » ne voulait faire partie de ce qu’on a appelé le « nouveau roman » ? à la suite d’un article paru dans la NRF, certains auteurs se sont appelés les « moins que rien », dont Philippe Delerm, François de Corbières, qui, après, a cessé d’écrire, tout ça a été extrêmement malheureux. Ce genre de choses me touche énormément.
M.M. C’est comme une castration, classer les gens ainsi, vous ne pouvez pas aller à côté, vous êtes sur des rails, ça doit être dur, parce que vous êtes ainsi catalogué, comme ce qu’on fait à certains comédiens qu’on classe comme des rigolos, il ne feront jamais de tragédie, en fin de compte on peut briser une carrière…
D.B. Une chose dont on n’a pas parlé dans l’écriture d’E.H. qui m’a beaucoup touchée, c’est la nature. Il y a les personnages humains, et la nature qui est là, complètement arrimée, très vivante, comme dans Maupassant, que l’on redécouvre en ce moment sur le petit écran. Dans « la Baïne », ces plages, ces trous d’eau, ces paysages, toutes ces couleurs, ces peintures, E .H. est un peintre extraordinaire, les personnages sont dans un décor fabuleux.
A.T.Je pense que vous aimez et décrivez bien la nature parce que vous avez fugué dans la nature ; elle vous a accueilli comme elle a accueilli Rimbaud. Il y a du Rimbaud chez vous. Vous fuguez dans une nature consolatrice, accueillante, en relation intime avec elle. J’ai l’impression que vous êtes quelqu’un du dehors, même si vous racontez très bien le dedans. Vous nous promenez dans la nature du Médoc que vous avez tout de suite accaparé, même si vous n’y êtes que depuis peu. Vous nous emmenez en même temps dans deux jeux à la fois : avec la narration pour notre plus grand plaisir, et dans celui de la nature ; vous êtes un grand écoutant. Vous devez avoir une oreille particulièrement sensible, pour nous rendre les choses et les êtres de façon aussi puissante, aussi riche.
E.H. Je ne puis que vous écouter, je ne puis rien dire après, et vous remercie de votre lecture, je suis content que vous ayez dit ces choses-là.
Q. Avez-vous tout un répertoire de livres futurs dans vos tiroirs ? ou vous attendez que ça vous tombe dessus ?
E.H. Que ça me tombe dessus. Une métaphore qui marche bien pour le livre, c’est celle du fruit mûr, comme une poire, on ne fait rien, on attend, on regarde mûrir, et lorsque c’est vraiment mûr, il n’y a plus qu’à l’écrire. Voilà comment ça marche pour moi.
Q. Et ça met longtemps pour mûrir ?
E.H. Oh oui ! la poire, ça met toute l’année.
J.C. E.H.est un écrivain, point barre. Il ne fait que ça. Mais il va, il vient, il s’intéresse à des gens, qui soi-disant n’offrent aucun intérêt. Il capte, c’est un capteur de nature . Je suis stupéfait car il a des mots de spécialiste, on dirait un spécialiste des oiseaux, des fleurs, des arbres, il a toujours le mot juste. Comment fonctionne votre fabrique d’écriture ? comment la poire arrive à son terme ?
E.H. Le travail se fait dans la tête, de temps en temps on prend quelques notes, trois quatre éléments qui vous rappellent ce que vous avez vu, ressenti, ça c’est pour la cuisine. Pour les mots de plantes et d’animaux, c’est chouette de voir… Je pense à Jean Rollin qui à bord du bateau poursuit un « pouillot véloce », un tout petit oiseau, avec une petite queue, comme la « citelle torche tout »
A.T. On a envie de s’asseoir à côté de vous, le cul dans l’herbe, boire un coup avec vous, et que vous nous racontiez. Vous êtes un auteur extrêmement fraternel, et je rêve de boire un verre avec vous. (rires)
C’est ce sentiment qui domine tout au long de la lecture, et c’est important pour le lecteur, d’être accompagné par quelqu’un de présent, de chaleureux.
E.H. Dans le livre dont vous parlez, le narrateur pense que sa vocation d’écrivain est née de ses aventures d’internat le soir où il racontait à ses camarades ses pseudo aventures érotiques ; et s’il les racontait bien, il faisait jouir toute la chambrée, s’il les racontait mal on lui envoyait des pantoufles. C’est peut-être une façon de devenir écrivain.
A.T. Provoquer le plaisir ?
E.H. Voilà : provoquer le plaisir.
A.T. Vous dites aussi : tout ce qui n’est pas écrit disparaît.
Q. Quelles sont vos lectures ? comment lisez-vous ?
E.H. Environ quatre livres par mois. Des contemporains, actuellement la littérature française est très riche, un grand nombre d’auteurs, de bons auteurs. Et je découvre des textes anciens. Peu d’essais, pas de philosophie.
Q. Comment s’est faite votre rencontre avec le peintre Vuillard à propos de ce livre que vous avez fait sur ce peintre ?
E.H. C’est ce qu’on appelle un regard spéculaire, c’est-à-dire voir si le texte résonne de la même façon que la peinture, que les sentiments prodigués par le texte sont les mêmes que ceux que prodigue la peinture. J’aime écrire des choses qui sont de l’ordre de l’intime, de l’intérieur, et ça entrait en résonance avec Vuillard qui a peint des intérieurs. Vuillard est un peintre formateur pour moi, mon père adorait Vuillard, donc ce que j’écris est un peu tributaire de cette forme de peinture.
J.C. C’était une collection merveilleuse, dont l’éditrice Catherine Flohic a fait faillite parce que justement c’était trop beau, trop bien. Elle demandait à des romanciers qui ne sont pas historiens d’art, d’écrire sur des peintres. Il y a eu Bernard Chambaz, Jean Echenoz, Pierre Bergounioux, Jean Rouaud…et d’autres.
Q. Question idiote : mange-t-on tous les jours quand on est écrivain ?
E.H. Je mange tous les jours grâce à mon écriture depuis 1995.
M.M. Eh bien je constate qu’au cours de la soirée, vous avez répondu à ma question ; je vous connais, je vais vous lire.
J.C. Sur le thème de la saison , « l’ombre portée » quel est votre sentiment ?
E.H. Par exemple, Jean Rollin, son « ombre portée » ce sont les friches industrielles. A tel point que lorsqu’on en voit, on dit « c’est du Jean Rollin ». L’ombre portée de l’écrivain, c’est aussi la région qu’il s’approprie, c’est la Creuse, le Chaminadour de Jouhandeau ; on ne peut pas évoquer le Berry sans penser à George Sand ; la Provence de Giono. C’est une estampille. Il n’y a plus beaucoup de territoires en France qui ne soit pas estampillé par un écrivain, son « ombre portée ». Comme la Lozère, le Medoc était vierge. Bien évidemment marquer son territoire c’est une autre histoire.

(remerciements, applaudissements et signature par Eric Holder des livres vendus par l’ŒIL fournis par la Librairie Jean-Jacques Rousseau)
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