Rencontre avec Emmanuelle Pagano (E.P.)
Et son éditeur Paul Otchakovsky Laurens (P.O.L),
Fondateur et directeur des éditions P.O.L
Présentés par Yann Nicol (Y.N.),
28 avril 2010 à l’Université de Savoie, Rue Marcoz


Y.N. : Vos romans évoquent en échos, les corps, l’enfance, la nature, la maternité, mais imposent chaque fois une lecture différente. Le Tiroir à cheveux (P.O.L., 2005), vous l’envoyez par la poste. Il met en scène une jeune mère célibataire et un enfant handicapé, mais sans appuyer, avec une subtilité pointillée. C’est un beau livre sur l’enfance blessée.

P.O.L. : Je n’avais pas lu ses premiers livres ou ils m’avaient échappé. J’ai été sidéré par ce livre. Je suis tout de suite attiré par des écritures que je ne connais pas ou peu. Le registre
d’Emmanuelle Pagano était peu représenté chez moi, cette façon de se confronter à des rêves avec délicatesse et violence. Elle jouait avec le naturalisme sans tomber dans le naturalisme.

Y.N. : C’est un livre bref, à l’écriture resserrée, avec des phrases au scalpel. Au fil des livres votre écriture me semble s’être arrondie.

E.P. : Au niveau de l’écriture, j’ai évacué le lyrisme, j’ai enlevé les passages trop lyriques. C’était impossible que je garde ces moments. Je l’ai écrit pendant deux ans, encouragée par l’éditeur La Martinière. Mais il a refusé le manuscrit, ainsi que les Editions du Rouergue, mes premiers éditeurs pourtant. Je me sentais rejetée, très mal. Olivier Adam m’a conseillée de l’envoyer à quatorze éditeurs très pointus. Je croyais à l’époque les « petites maisons d’édition » plus sérieuses. Il n’en est rien. J’avais une amie, professeur de mon fils en 3e, qui faisait étudier « Lambeaux » de Charles Juliet. Elle insiste pour que j’envoie mon manuscrit à
P.O.L., l’éditeur de Juliet. Et je reçois presqu’aussitôt un coup de fil de P.O.L., alors que j’étais entrain d’étendre le linge. Il me dit : « J’entends un bébé »... « C’est Paul ! », mon fils a pour prénom, Paul !

Y.N. : La question du corps, la fascination pour les cheveux, le rapport au monde passe par le rapport au corps, comme dans Les Adolescents troglodytes, paru en 2007, chez P.O.L.

E.P. : Je suis très admirative de ceux qui écrivent des romans psychologiques. Moi, j’en suis incapable. J’aime travailler la vision, les odeurs, le toucher. Mais à l’époque, j’ai mis de côté le son ! En ce moment, j’écris en travaillant le son.

Y.N. : Vous avez adopté la forme d’un journal fragmenté, l’occurrence par saisons, l’ouverture sur le dehors, la nature...

E.P. : Au départ, j’ai titré ce roman « Calendrier scolaire », écrivant dans ce journal fragmenté d’Adèle des bouts liés à la scolarité. Puis, j’ai trouvé que le climat était important. Et j’ai donné du corps au paysage.

Y.N. : Qu’attend-on du second ?

P.O.L. : En tant qu’éditeur, on a tendance à attendre de l’auteur la même chose, la même facture. Mais ce qui est excitant, c’est quand ça ne se ressemble pas. Je trouve ça très courageux. Ce qui m’a frappé, c’est que je crois qu’elle est un des rares écrivains qui font lever dans l’imaginaire du lecteur, des images alors qu’il y a très peu de métaphores, c’est uniquement par la description très précise...

E.P. : Il faut que tout fasse sens. C’est comme pour le vocabulaire, je n’en ai pas beaucoup. Je fonctionne à l’économie. Je ne travaille qu’avec le réel. J’ai plein de choses à transposer. Quand je parle de réel, c’est le contraire du réalisme. Je fais quelque chose qui n’est pas réaliste.

Y.N. : La question du temps, de la mémoire... Adèle revient dans son village...

E.P. : Ainsi ce rapport au passé, oui, les liens de parents à enfant, c’est toujours quelque chose que je n’ai pas compris... on sort de la narration par réminiscences du passé. Petite, je m’ennuyais et je ne jouais pas, j’écrivais. Je m’aperçois qu’il y a plein de choses qui viennent de l’enfance. La maison engloutie...Quand je suis née, la vigne avait été engloutie au fond du lac...

Y.N. : Dans « Les Mains gamines » (P.O.L. 2008), la narratrice se situe à l’âge adulte. Nous avons l’évocation d’une femme de ménage qui a été abusée par des garçons de sa classe pendant une année. Vous donnez voix à quatre femmes en lien avec les bourreaux. Vous regardez le secret de manière séculaire, avec quatre voix, comme un archéologue qui gratte la terre.

E.P. : La vraie question du livre, ce n’est pas le viol, je n’emploie pas le mot. La vraie question, c’est en tant que mère que je me la suis posée. De manière archaïque : Et si c’était ta fille ? Qui sont les femmes de bourreaux ? Quelle est la part de responsabilité de ces femmes ?

Y.N. : Le silence, le non-dit est palpable, la mémoire du corps...

E.P. : La bête dans l’oreille...

Y.N. : La question de l’écriture...salvatrice. La femme de ménage au service d’un des bourreaux tient un carnet « qu’elle griffonnait comme des crachats ».

P.O.L. : J’entends Emmanuelle s’exprimer pour la première fois...

Y.N. : L’Absence d’oiseaux d’eau... Pourquoi un prologue ?

P.O.L. : Pour ce dernier livre, L’Absence d’oiseaux d’eau, j’ai suggéré de mettre un peu les points sur les i. C’est mieux quand on sait le cadre. C’est un piège amoureux qui est mis en place. J’avais envie que l’on sache dès le départ qu’il y avait ce cadre.

E.P. : C’est un livre autofictionnel. Je trouvais intéressant d’écrire un livre à deux. J’avais rencontré un écrivain dont j’admirais le travail. L’entreprise échoue. Surtout ce qui échoue d’abord, c’est que cet homme là n’arrive pas à écrire les textes, même si c’est un grand écrivain. On rompt. C’est un livre sur l’écriture : comment ça transforme ma vie, comment c’est difficile de vivre et d’écrire.

Y.N. : L’Absence d’oiseaux d’eau, ce livre est composé de trois parties :

1. Un jeu : on va écrire une correspondance amoureuse
2. Une aventure amoureuse
3. Après la rupture, une correspondance à sens unique...

E.P. : On se quitte lorsque je donne le livre à P.O.L. Je tiens à ce projet. Il y a des lettres que j’ai écrites pour le ramener. C’est sordide. J’ai essayé de rendre cohérent ce bazar !
Des lectrices m’ont reproché cet avant-propos : « C’est du parisianisme ! »
Cette histoire a existé. Je me demande maintenant si cette histoire d’amour n’était pas un prétexte (un avant-texte).
Le « grand écrivain » décide de reprendre ses lettres pour un roman. Est-ce que je garde ses lettres en italique avec son accord ?
J’ai préféré réécrire et je n’ai laissé qu’un petit bout de correspondance. Du coup, il a été déçu !
C’est un livre entre l’écriture et la vie, la fiction n’est que dans l’assemblage. Quand on écrit, on s’écrit. Nous sommes des avaleurs d’histoires que nous avons mâchées.

Y.N. : L’engagement de l’écrivain au quotidien : se libérer de toutes les formes de censure ?

E.P. : On pense aux lecteurs et aux personnes qui servent d’appui pour les personnages, la mère, la gendarmerie...

P.O.L. : C’est aussi beau et fort que ce qu’écrit Marguerite Duras.

Y.N. : M. Hirsch, l’adjoint de P.O.L. m’a dit ceci : c’est un beau livre sur le désir et ses dommages collatéraux.

E.P. : Le corps est toujours empêché, souffrant, je pense à une expérience : la maternité. J’ai besoin de ressentir... Je ne fais pas assez de sport ! Dans mes livres précédents, les hommes étaient fantomatiques. Il fallait que je fasse exister un corps d’homme, travailler le corps, la sexualité. D’où des scènes de sexe explicites... Mais il n’existe que parce qu’il est écrivain !
Un critique m’a traitée d’hystérique, liée à un problème d’utérus... mais ce n’est pas un mal !
Ecrire à deux ? Il est plus facile d’écrire seule... On s’incorpore le texte.

Riche échange avec le public : une jeune femme se dit passionnée au point de copier des passages entiers des Mains gamines.

Question à P.O.L. : le rôle de l’éditeur ?

P.O.L. : Le métier d’éditeur ? Gallimard est actionnaire majoritaire mais Gallimard connait le métier. Je n’ai pas de pression. Je peux me permettre d’être aventureux. On ne peut pas laisser passer un livre auquel on croit.

Question à E.P. : L’extrait que vous avez lu d’Absence d’oiseaux d’eau évoque Le Cantique des Cantiques...
E.P. : Je n’ai pas lu les textes sacrés... J’ai envie de raconter des histoires...

D’après les notes de Jacques Charmatz


Emmanuelle Pagano est née en 1969 à Rodez, dans une famille où les livres étaient rares. Son père - « qui n’a jamais lu… que le journal… a une maîtrise parfaite de l’orthographe et de la grammaire »- est gendarme, sa mère, institutrice. Très jeune, Emmanuelle aime par dessus tout « passer son temps enfermée dans sa chambre pour penser, se raconter des histoires ».
Vers 15-16 ans, elle découvre Mort à Venise de Thomas Mann puis celui Visconti, deux œuvres qui la marquent profondément. Une autre découverte primordiale en 1986 : l’œuvre de Jean Genet : « C’est à partir de là que je découvre ce que c’est que d’écrire ».
Cinéphile, elle fait cinq années d’études d’Arts du spectacle audiovisuel, option cinéma, et commence une thèse sur le « cinéma cicatriciel », mais l’abandonne trois ans plus tard, lors de la naissance de son second enfant. Elle passe l’agrégation d’arts plastiques, et obtient un poste de professeur. C’est ce qu’elle raconte « dans son premier récit qui est quasiment autobiographique », qu’elle termine en 1999 et qui paraît en 2002 sous le nom d’Emma Schaak, pour que ses élèves ne sachent pas qu’elle écrit.
Bibliographie :
- L’Absence d’oiseaux d’eau, P.O.L., 2010
- Les Mains gamines, P.O.L., 2008
- Le Guide automatique, Librairie Olympique, 2008
- Les Adolescents troglodytes, P.O.L., 2007
- Le Tiroir à cheveux, P.O.L., 2005
- Pas devant les gens, La Martinière, 2004
- Pour être chez moi (sous le nom d’emprunt d’Emma Schaak), Le Rouergue, 2002


Paul Otchakovsky Laurens incarne pour tous les lecteurs passionnés la littérature de qualité et l’indépendance. Il suffit de feuiller le riche catalogue de sa maison d’édition, fondée en 1983, et d’y relever quelques noms pour le vérifier :
Georges Perec, bien sûr, Marguerite Duras, Marie Darieusecq, Martin Winckler, Elisabeth Filhol, Pascal Quignard, Jean Rouhaud, Jean Rolin, Atiq Rahimi, Bernard Noël…
des auteurs avec lesquels il entretient des relations étroites, qu’il soutient et accompagne dans leur œuvre avec une générosité rare.

 

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Rencontre Emmanuelle PAGANO & Paul OTCHAKOVSKY-LAURENS
L’Oeil, Chambery
28 avril 2010
par Maud ROCHE


C’est une rencontre qu’Emmanuelle PAGANO et Paul OTCHAKOVSKY-LAURENS nous content, et c’est en cela qu’il était tellement enrichissant d’avoir invité une auteure et son éditeur.

Emmanuelle PAGANO, qui avait déjà publié deux ouvrages dont un sous pseudonyme, mais dont Le Tiroir à cheveux n’avait pas été retenu chez ses deux précédents éditeurs, qui avait envoyé ce manuscrit à POL sans y croire, et qui étendait son linge avec son fils Paul en arrière-fond lorsque son mari lui passe le combiné avec Paul OTCHAKOVSKY-LAURENS à l’autre bout du fil ;

Paul OTCHAKOVSKY-LAURENS qui trouve dans ce manuscrit Le Tiroir à cheveux « un registre non représenté au sein de [sa] maison, une manière de se confronter au réel violent avec délicatesse, mais aussi avec une grande force ».

Avec une grande simplicité, sans modestie affectée, Emmanuelle PAGANO parle d’une écriture qui la contrait à tirer le maximum des mots parce qu’elle dit en posséder peu, à écrire les corps faute de savoir écrire la psychologie, à écrire dans un registre visuel faute de savoir écrire les sons.

Bel autoportrait d’une écriture extrêmement visuelle dont Paul OTCHAKOVSKY-LAURENS se dit « sidéré », mentionnant ce qui semble lui paraître une énigme, qu’Emmanuelle PAGANO fasse naître autant d’images avec si peu de -voire aucune- métaphore.

Emmanuelle PAGANO développe des motifs dans lesquels son écriture se coule, mettant à nu les rouages de l’élaboration de ses fictions (l’éditeur , ému de voir « se déplier » - geste des mains - la trame des romans) :

• La verticalité des gorges et l’horizontalité du plateau sur lequel circule la navette (mini-bus mais aussi ce mot des tisserands qui permet par des allers-retours de tisser les toiles) d’Adèle des Adolescents Troglodytes.

• La toile d’araignée inquiétante, patiente, pour Les Mains gamines ; la volonté d’y exprimer un point de vue féminin par la parole donnée à quatre femmes en lien avec les bourreaux de ce viol jamais nommé.
Le parti pris d’exprimer dans ce texte non pas ce que l’on se dit dans les discussions communes, « Et si c’était arrivé à ma fille », mais dans cette torsion du regard qui lui fait penser :
« Et si c’était mon fils / mon époux / mon élève / mon oncle qui avait commis cela ».
Ces femmes, nous dit Emmanuelle PAGANO, devaient toutes avoir un problème d’oreille, parce qu’elles se sont bouché les oreilles (sauf la petite fille, mais finalement, même son oreille à elle, au moment où elle va être victime, entend à travers la cloison une conversation qui ne lui est pas dédiée).

• La volonté d’écrire un corps non souffrant dans L’Absence d’Oiseaux d’eau. Face à l’écueil d’écrire la vie du corps lorsqu’il ne se manifeste pas par une souffrance, l’idée que le corps se fait sentir dans deux situations extrêmes : la grossesse et la sexualité. D’où l’importance de ce corps sexuel dans ce roman.

Elle expose aussi des limites, ouverture sur de futurs écrits :

• La volonté d’écrire un vrai personnage masculin, dans L’Absence d’Oiseaux d’eau encore, les hommes étant plutôt fantômes dans les romans précédents. Néanmoins, l’échec relatif de cette entreprise, le personnage étant d’abord et avant tout un personnage d’écrivain, avant que d’être un personnage d’homme.

• La difficulté à écrire les univers sonores.

Les passages que Yann Nicol lui propose de lire sont issus de L’Absence d’Oiseaux d’eau (p 33 & p 57), mettant en exergue le propos majeur que porte sur l’écriture ce livre, « des mots sur l’écriture aussi forts que ceux qu’a pu énoncer Marguerite Duras »
dit Paul OTCHAKOVSKY-LAURENS.

S’y posent des problématiques importantes des questionnements littéraires contemporains : le rapport entre le vrai et la fiction, l’autocensure.

Les affaires de plagiat défrayant régulièrement la chronique du monde littéraire, d’autant plus comme récemment lorsqu’elles se situent dans le rapport au vrai et au fictionnel ;

mais aussi les thématiques phares des Assises internationales du roman (mai 2010), où Marie Darrieussecq et Emmanuel Carrère entre autres ont pu s’exprimer sur « Le corps tel qu’il s’impose » ou bien « La tentation de l’auto-censure » ;

ces éléments nous montrent, s’il en était besoin, combien Emmanuelle PAGANO écrit une littérature contemporaine au coeur de son temps, et combien les éditions POL se situent exactement là :

dans la littérature et les problématiques du monde contemporain.

 

 

 

 
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