Lire Maistre aujourd’hui.
Conférence pour l’œil, Chambéry, novembre 2010-05-31

 

Au lieu d’une introduction en bonne et due forme, ces quelques préjugés, plus ou moins justes, associés au nom de Maistre. Déclinés sur le mode de la prétérition, pour dire ce que Maistre n’est pas, ou n’est plus, selon moi.

Le premier d’entre eux serait celui qui les précède ou les résume tous, le plus grand, le plus pernicieux : l’indifférence, sœur de l’ignorance. Autrement dit, l’absence même de préjugés. Car l’absence de préjugé est encore pire que le préjugé. Maistre ? Ah oui, Fabrice peut-être ? Connais pas, d’ailleurs quel intérêt à  lire  un auteur mort depuis trois siècles bientôt ? Petit test auprès de mes étudiants du cours sur la littérature du XVIII° siècle: ils ne savent pas que la statue devant laquelle ils passent tous les jours est celle d’un écrivain chambérien, dont l’œuvre, à l’instar de celle de Rousseau, aura fait le tour du monde, au point d’être traduite dans toutes les langues imaginables de notre terre et de susciter, aujourd’hui encore, et plus que jamais, des commentaires aussi pertinents que neufs et originaux, en Europe, au Brésil, dans les Amériques, en Asie.

Le second est pour ceux qui savent déjà, ou qui croient savoir, les initiés. Maistre ? Ah oui, le contre-révolutionnaire, le théoricien réactionnaire du pape et de la monarchie (ou pourrait dire aussi, en bon républicain : du sabre et du goupillon), le contempteur avec Burke ou Rivarol, de 1789, ou plutôt de la Terreur. Or, qui, après avoir lu Tocqueville, Saint-Simon, Quinet ou Furet, pense encore que la Révolution est cet acte fondateur, à l’origine d’une ère (Goethe) ou d’une humanité nouvelle ? Et d’ailleurs quelle révolution au juste ? 1789 ou 1792, voire 1793, celle de la déclaration des droits de l’homme, de la constituante, ou celle de la Terreur ? Ce n’est pas faire injure à l’esprit républicain (qui m’habite aussi) que de dire la chose plus complexe qu’elle n’est crue, et de faire la part du mythe. Maistre, un contre-révolutionnaire ? La bonne affaire. Mais alors qu’est-ce qu’un révolutionnaire aujourd’hui ? Maistre un réactionnaire, un « rétrograde » ainsi que l’appelèrent Saint-Simon puis Comte ? Sans aucun doute. Mais qu’est-ce à dire au juste ? Si le réactionnaire est, selon la définition même qu’en donnait Marx dans la Sainte Famille et ailleurs, est celui qui refuse l’hypothèse d’une marche réputée inexorable de l’Histoire on entend par ce terme qu’il refuse le progrès, le culte du futur inexorable, toujours meilleur forcément, alors oui. Mais alors qui ne l’est pas, aujourd’hui surtout, au XIX° siècle, parmi ses contemporains Rousseau, Voltaire même (pour eux, la question ne se pose pas ainsi. D’ailleurs, et à ce compte, chacun de nous n’est-il pas, par la force des choses, le réactionnaire de quelqu’un d’autre ? De plus, s’il l’a jamais été, il y a aujourd’hui prescription. Moment fondateur de l’identité nationale, comme le rappelait le grand critique allemand Curtius, la littérature française a ceci de bon qu’elle finit toujours par réconcilier et accueillir tôt ou tard ses enfants, même les plus indisciplinés ou perturbés, au sein de la grande, j’allais dire de la sainte famille littéraire. Voyez Sade, Maurras ou Aragon, Céline très récemment. Peut-être faudrait-il former l’hypothèse inverse d’ailleurs : c’est précisément parce qu’il est réactionnaire, contre le monde tel qu’il va, l’histoire, le progrès et les illusions du progrès, que Maistre est devenu actuel, paradoxalement actuel.

Dans le droit fil de ce second préjugé, un troisième : celui qui entend réduire Maistre à un théoricien de la chose politique, à un intégriste de l’ordre et de la religion, alors qu’il est bien plus que cela : un anthropologue, un penseur de l’histoire et du social, un écrivain aussi et surtout. Le premier Maistre, pain béni de tous les hagiographes du monde, ne nous intéresse plus, je le dis tranquillement. Non qu’il soit passé de mode, mais il a mieux à nous dire : l’excès, la démesure, la mauvaise foi (au sens déjà sartrien du mot), mais aussi le doute, la question. Ramener son oeuvre et sa pensée à une politique ou une théologie, c’est oublier tout ce qui travaille avant ou avec l’idéologie politique ou la cause théologique, et parfois contre elles : une pensée profonde et originale de l’histoire, de la violence et du mal, de l’homme, de la croyance et du préjugé, et sans doute aussi de la littérature.
A en juger par les lecteurs divers et nombreux que son oeuvre a su rencontrer au cours des siècles, et aujourd’hui encore, l’actualité passé ou présente de Joseph de Maistre n’est plus à démontrer. Jugez du peu : Saint-Simon, Ballanche ou Comte (pour la sociologie), Pierre Leroux, Marcuse et l’Ecole de Francfort (en matière de critique sociale), Jules Michelet, Spengler, Benjamin ou Chaunu (pour la philosophie de l’histoire), Donoso Cortes, Maurras ou Carl Schmitt (en droit politique), et jusqu’à l’anthropologie d’un René Girard, dont l’ouvrage clé La Violence et le Sacré (1972) doit beaucoup aux réflexions maistriennes sur la victime émissaire, formulées dans L’Eclaircissement sur les sacrifices ;les écrivains enfin, Tolstoï, Lamennais, Vigny, Lamartine, Balzac, Baudelaire, Barbey d’Aurevilly, Bloy et « l’école du mal », plus récemment, Unamuno, Borges ou Cioran, Le Dantec (Cf. Dossier H).

Si l’importance d’un écrivain se mesure par les contradictions qui l’habitent, alors Maistre est grand sans doute. Or, il y a chez lui, comme en tous les vrais penseurs, de quoi penser et dépasser Maistre. On aurait tort de réduire sa pensée à une affaire de régime politique, pire même de gouvernement, tandis qu’elle est plus que cela : une manière nouvelle de penser le monde et l’histoire, après et à partir des évidences de la tradition. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je préfère, au terme de contre-révolution ou des anti-Lumières, celui des post-lumières. D’abord parce que Maistre est bien le fils – fils rebelle peut-être, mais fils quand même – du siècle des Lumières, auquel il emprunte les armes de la raison polémique ou critique, pour mieux la retourner contre elle, et jusqu’à l’idéal ou l’ambition d’une pensée générale, pour ne pas dire encyclopédique, du monde. Ensuite parce qu’il permet de penser, à partir, c’est-à-dire à la fois avec et contre l’héritage des Lumières, notre modernité la plus immédiate ou actuelle. En ce sens, il s’inscrit bien dans ce que le philosophe Jürgen Habermas appelle le projet inachevé des Lumières.

A chacun son Maistre donc. Le mien, je l’avoue, est plutôt sombre, inflexible et extrémiste, crépusculaire parfois, mais aussi touchant, drôle et truculent parfois, léger et ironique, plein d’humour à d’autres. Il est vif, profond, insolent, irrévérencieux, grand pourfendeur de lieux communs, et aussi grand penseur du monde, grand écrivain surtout. Ce sont ces trois visages que pour ma part je retiens volontiers : le penseur, de l’histoire et de l’homme, le polémiste, le styliste et l’écrivain de soi aussi. Sachant que l’un n’exclut pas les autres, au contraire. Mais il y en aurait nombre d’autres au moins : le catholique, le royaliste, le juriste ou le diplomate, le franc-maçon, le mystique illuministe, le théoricien des sacrifices, l’épistolier, auteur d’une correspondance aussi riche que secrète parfois, etc.  C’est d’ailleurs une autre qualité de Maistre : non seulement de susciter, d’appeler la controverse, mais aussi de la permettre chez ceux-là mêmes qui le lisent, en toute liberté d’esprit et complicité de valeurs. C’est pour moi le moment de remercier ceux qui m’ont accueilli ici, à Chambéry, moi qui venais d’un autre pays et d‘une autre culture, d’une autre manière de penser aussi. Certains sont ce soir parmi nous, dans cette salle, et je leur adresse mon salut très amical. 

A. Le penseur

 

L’Histoire sans sujet

Chez Maistre, tout commence, on peut le dire, avec l’Histoire, l’expérience d’une l’Histoire vécue à son corps défendant. L’histoire, c’est-à-dire très exactement la Révolution de 1789, et la Terreur qui l’a conclut. Jusque-là, le magistrat chambérien vit une existence réglée et tranquille, on n’ose dire paisible, intégrée dans la vie de la cité et à l’écoute des idées et des rumeurs de son siècle. Avec l’invasion de la Savoie par les troupes révolutionnaires commence le temps de l’exil, et le début d’une œuvre d’écrivain, qui transforme une vie en vocation, une biographie en un destin. Preuve que le déplacement, s’il a un prix, la séparation, la solitude, etc., offre à celui qui le subit une seconde chance, ou un nouveau départ. Faut-il rappeler ici que les grands écrits maistriens, depuis les Considérations sur la France (1797) jusqu’à Du Pape (1821) et les Soirées de Saint-Péterbourg sont nés de l’exil ?   

En effet, « n'est pas contre-révolutionnaire qui veut ». A la différence de la pensée rétrograde proprement dite (Barruel, Rivarol), le théoricien des post-lumières prend toute la mesure de la crise de 1789 (puisque tel est le mot) : sa critique de la tradition revisitée se mue bientôt en une réflexion inédite sur l’histoire, à rebours de l’anthropologie optimiste et de l’idéologie du progrès dominantes aux XVIIIe et XIXe siècles. Perçue sur le mode du « palimpseste », la « grammaire de l’être dans l’histoire » entre le hasard et la nécessité donne à lire la geste historique comme un « cryptogramme » ou une « fable » à jamais inaccessible à la raison humaine. Telle est bien la définition maistrienne de la Providence, lorsqu’elle cesse de se confondre avec les plans préétablis de la volonté divine encore entrevue par Bossuet. Or, « si la Providence efface, sans doute c’est pour écrire » (I, 24) ; elle est, par défaut, « imprévoyable » (IV, 36), aléatoire autant qu’imprévisible. En retour, cette vision négative (sinon dialectique) d’une Histoire-mal au texte toujours recommencé fonde une « méthode » de l’analyse sociale et politique, notamment par la déconstruction des mythes, illusions et autres idéologies qui portent la parole sociale à travers tout un impensé individuel ou collectif. Elle fonde de même une pensée du soupçon avant la lettre, articulée autour des notions revalorisées du préjugé, du lieu commun. Enfin, elle fait de l’écrivain (et de la littérature avec lui), l’arpenteur privilégié, le déchiffreur et comme le voyant de tout un territoire nouveau, que ni le propos philosophique ni les discours classiques, politiques ou juridiques, de l’histoire, ne réussissent à dire.

Or, qu’est-ce que l’Histoire ? Avec Maistre, la réponse pourrait être celle-ci : tout ce que les hommes entreprennent, et qui finit par se retourner contre eux. En d’autres mots, « ce qui arrive nécessairement sans être prévu ni voulu par personne » (Manent). « L’Histoire est la science du malheur des hommes », écrira plus tard Raymond Queneau, d’une formule on ne peut plus hégélienne. « S’il n’y avait pas de malheurs, il n’y aurait rien à raconter ». Elle est, pour Maistre et ses nombreux épigones, Bloy, Barbey ou Cioran, entre autres – le malheur sans la science. Soit la conscience aiguë d’une peine éternelle, d’un manque sans fond, source d’illusions toujours recommencées. « L’histoire n'est qu’un cri de douleur dans tous les siècles » (Bloy). « Elle n’a ni sens ni utilité [...] condamnée à l’autodestruction. Rien de bon ne peut découler de ce qui, à l’origine, fut l’effet d’une anomalie » (Cioran). « Toute l’histoire est une série d’actes manqués ».

Appelons « l’histoire-mal » cette dépossession de l’homme par l’histoire. Coupée de la tradition et conjuguée au présent, celle-ci désigne désormais une réalité souterraine, informe et en attente, que les hommes mettent en œuvre souvent à leur insu et qui s’impose à eux dans toute la violence de l’imprévu. C’est ici que le penseur de tous les soupçons rappelle étrangement, lorsqu’il ne les annonce pas, les modernes entreprises du structuralisme ou de la déconstruction. Marqué encore du mythe biblique de la chute (il est vrai, réinterprété et réactualisé à la lumière de l’événement historique), l’homme qu’il entrevoit se situe déjà à l’opposé de l’être rationnel, transparent à soi et aux autres, rêvé par les Lumières ; il a ses raisons, que la raison précisément ignore : le calcul et l’intérêt certes, mais aussi la méprise, l’humiliation, la haine de soi ou de l’autre, l’illusion, le mal ;  enfin, tout un impensé et comme  un « ça » social ou individuel, au fondement de ce qu’il faut dès lors appeler le malentendu de l’histoire. Sans verser dans une psychanalyse à bon marché, on découvrira là une construction du sujet historique qui annonce déjà la fameuse topique de Freud. On pense ici à la Providence, comme à ce récit souterrain, à jamais imprévisible (« imprévoyable », dirait Maistre) et tout entier hostile aux hommes. A y regarder de près, celle-ci procède bien d’une dialectique ternaire, selon les plans du réel, du symbolique et de l’imaginaire : au ça (ou au mal) historique par définition non maîtrisé, car indéchiffrable, s’oppose ainsi la conscience politique de l’ordre (ou l’ordre du conscient), elle-même portée par tout un « subconscient » de croyances personnelles ou collectives, d’opinions préconçues, de dogmes ou d’interdits, par lesquels les individus et les peuples se rendent à la tradition pour mieux échapper à l’illusion que l’histoire puisse avoir un sens.
« Les hommes font l’Histoire, mais ils ne savent pas quelle histoire ils font », aurait pu écrire Maistre, bien avant Raymond Aron. Une histoire d’inconnu, d’exil, de violence et de terreur partant. Lorsqu’il parle d’elle, le penseur de la Contre-révolution raisonne moins en termes de faits ou d’événements, qu’il n’avance des motifs cachés venus de l’anthropologie, de la psychologie sociale des individus ou des peuples : le conflit, l’humiliation, la haine de soi ou de l’autre, l’envie, etc. Manière de dire sans doute que les circonstances ne sont que secondes, comme des prétextes que les hommes s’inventent pour se jouer toujours de nouveau l’éternelle tragédie du pouvoir.  Pour finir, le mystère de la violence recouvre celui de l’histoire. Toutes deux sont consubstantielles, constitutives l’une et l’autre de la Chute originaire. « L’histoire-mal » (puisque tel est le mot), non seulement appelle la violence ; elle en vit comme d’une énergie intérieure, source de malentendu, voire de catastrophe. Non que l’Histoire – et la violence avec elle – procède parfois de la ruse (selon Hegel), ou qu’elle avance toujours « par son mauvais côté » (dirait Marx) ; à suivre Maistre et ses nombreux interprètes, Bloy, Barbey, Cioran plus tard, elle n’est qu’une seule et continue dépossession de l’homme. La position est originale. Si pour Hegel ou Marx il n’est de progrès historique sans la violence, la fin justifiant les moyens, refrain connu, celle-ci se confond chez Maistre avec la réalité, on n’ose dire l’essence, l’énergie même de l’histoire. Nulle raison, partant, ne saurait l’expliquer. Comme l’histoire, dont elle est mère, la violence est sans nom, aveugle autant qu’absurde, imprévisible partant.   

 

Dès lors, on devine le parti que le contre-révolutionnaire tire de cette vision de l’histoire infiniment étrangère au projet des hommes : puisque l’histoire n’est pas celle espérée, elle ne sera de personne, sinon de la violence. « Il n'y a que violence dans l'univers [...] La terre entière, continuellement imbibée de sang, n'est qu'un autel immense où tout ce qui vit doit être immolé sans fin, sans mesure, sans relâche jusqu'à la consommation des choses, jusqu'à l'extinction du mal, jusqu'à la mort de la mort » ; V, 124, 25) [709]. Etrangement, on lit plus de deux siècles plus tard, chez un auteur contemporain : « Un futur violent, sauvage, était ce qui attendait les hommes, beaucoup en eurent conscience avant même le déclenchement des  premiers troubles […] Cette conscience anticipée ne devait d’ailleurs nullement permettre aux hommes de mettre en œuvre, ni même d’envisager une solution quelconque. L’humanité, enseigne la Sœur suprême, devait accomplir son destin de violence, jusqu’à la destruction finale ; rien n’aurait pu la sauver, à supposer même qu’un tel sauvetage eût pu être considéré comme souhaitable » ; Michel Houellebecq, La Possibilité d’une île. Fayard, Paris, 2005 (« Le livre de poche »), p. 437.

« Dans le vaste domaine de la nature vivante, il règne une violence manifeste, une espèce de rage prescrite qui arme tous les êtres in mutua funera : dès que vous sortez du règne insensible, vous trouvez le décret de la mort violente écrit sur les frontières mêmes de la vie […] Une force, à la fois cachée et palpable, se montre continuellement occupée à mettre à découvert le principe de la vie par des moyens violents […] Au-dessus de ces nombreuses races d’animaux est placé l’homme, dont la main destructive n’épargne rien de ce qui vit ; il tue pour se nourrir, il tue pour se vêtir, il tue pour se parer, il tue pour attaquer, il tue pour se défendre, il tue pour s’instruire, il tue pour s’amuser, il tue pour tuer : roi superbe et terrible, il a besoin de tout, et rien ne lui résiste […] Le philosophe peut même découvrir comment le carnage permanent est prévu et ordonné dans le grand tout. Mais cette loi s’arrêtera-t-elle à l’homme ? non sans doute. Cependant quel être exterminera celui qui les extermine tous ? Lui. C’est l’homme qui est chargé d’égorger l’homme. Mais comment pourra-t-il accomplir la loi, lui qui est un être moral et miséricordieux ; lui qui est né pour aimer ; lui qui pleure sur les autres comme sur lui-même, qui trouve du plaisir à pleurer et qui finit par inventer des fictions pour se faire pleurer ; lui enfin à qui il a été déclaré qu’on redemandera jusqu’à la dernière goutte du sang qu’il aurait versé injustement ? C’est la guerre qui accomplira le décret. N’entendez-vous pas la terre qui crie et qui demande du sang ? […] La terre n’a pas crié en vain ; la guerre s’allume. L’homme, saisi tout à coup d’une fureur divine, étrangère à la haine et à la colère, s’avance sur le champ de bataille sans savoir ce qu’il veut ni même ce qu’il fait. Qu’est-ce donc que cette horrible énigme ? Rien n’est plus contraire à sa nature, et rien ne lui répugne moins : il fait avec enthousiasme ce qu’il a en horreur […] Ainsi s’accomplit sans cesse, depuis le ciron jusqu’à l’homme, la grande loi de la destruction violente des êtres vivants » (Soirées, 7° entretien, V, 25) [659-661].       
On reconnaît là, en filigrane, la théorie de René Girard de la victime émissaire.
Rassurez-vous, je ne me livrerai pas devant vous à un bilan de 3 siècles d’une histoire de violence. On connait la musique, lugubre, funèbre : la Terreur, 2 guerres mondiales et plus, Auschwitz, Hiroshima, Hitler, Staline, Pol Pot, le Ruanda... sans parler d’aujourd’hui, celle qui se déroule sus nos yeux, « en live » pour ainsi dire. Or, qui niera que l’Histoire a plus que largement confirmé les (pré)visions les plus sombres de Maistre ? Pour Maistre, dira George Steiner, l’un de ses lecteurs les plus avertis, « l’histoire était une punition [...] avec infiniment plus de profondeur que Voltaire, Diderot, Rousseau, et toutes les Lumières, il y prédit, avec une clairvoyance noire, terrible, que le XX° siècle sera baigné de sang, de torture ».

L’homme de préjugés

De cette histoire qui se tait et nous trompe lors même qu’elle parle à travers nous, à notre insu, l’idéologie serait le prix à payer, que Maistre sans doute définirait comme la pensée (ou la parole) qui ignorent de quoi au juste elle est la conscience. On ne le sait pas assez, mais il y a bien chez Maistre une théorie en bonne et due forme, une véritable anthropologie du préjugé (de la croyance, en son versant positif). Elle fait partie de ce que l'œuvre offre sans doute de plus actuel. Nul doute que le fils rebelle de l'Encyclopédie use ici, en la retournant contre elle, d’une méthode qui aura largement fait ses preuves, d’un bout à l’autre du siècle, chez Voltaire, d’Holbach ou Sade notamment. Cette méthode, à l’origine de toute une sociologie à venir, consiste à suspecter en tout la raison idéologique : rien dans l’action ou la pensée des hommes qui ne réponde de l’idéologie, entendue de manière neutre comme ce récit de valeurs, de principes ou d’idées (souvent reçues) par lequel l’individu ou le groupe se racontent, et le monde avec eux. On mesure le paradoxe, un de plus : parti pour dire le monde issu de la Révolution, le penseur de la tradition découvre, en cours de route, ce qui fonde l’histoire : les rapports de force et le pouvoir des mots, la violence et la croyance, l’absurde enfin. L’ancien ordre révolu, l’intéresse désormais ce qui fonde depuis toujours, et à jamais, l’être en société : le pouvoir, l’intérêt, le préjugé et, avec eux, tout un inconscient de non-dits ou d’interdits que les hommes feignent d’ignorer, quand ils se racontent leur histoire.

Que nous enseigne cette raison du préjugé ? Pour commencer, que « les hommes, toujours, sont trompés par les mots » (X, 8) – entendre : par les histoires petites ou grandes qu’ils s’inventent, pour passer le temps ou donner du sens à l’existence. Partant, que l’idée que les hommes se font d’eux-mêmes et du monde explique d’abord et avant tout qu’ils pensent ou agissent comme ils le font, parfois en dépit du bon sens. Enfin, que le préjugé, loin d’être une exception ou une entorse à la logique, a au contraire sa raison d’être, que la raison souvent aimerait ignorer. Car l’homme, dirait l’auteur des Soirées, ne vit pas de la seule vérité, il s’en faut ; mais d’idéologie, de discours et d’histoires, de croyances enfin. Plutôt qu’elle s’oppose au préjugé, la raison critique en vérifie donc le bien fondé social et, au-delà, la nécessité quasi existentielle, anthropologique. Autant que de la pensée, du langage ou de l’art (cf. VII, 553), l’homme vit de préjugés : dès qu’il parle, c’est pour affirmer ce qu’il croit, et croire ce qu’il dit ou pense. Moraux, religieux ou politiques, ces quasi transcendantaux jouent un rôle primordial dans l’imaginaire symbolique de toute vie sociale, dont ils règlent le sens général, tout en éclairant l’action de chacun.

Sans dogmes, point de société donc. De même, point de société qui ne soit fondée sur la croyance, religieuse ou autre. En témoignent les arts, les religions, la morale ou la politique de même. Aussi loin que regarde l’historien, il ne rencontre point de praxis humaine libre de dogmes, d’opinions reçues ou arrêtées, de lieux communs. Corollaire de l’interdit ou de la règle, la croyance est donc constitutive de l’être humain, inhérente au jeu social, et rien d’autre sans doute que la conscience même diffuse du tribut que la liberté, à l’instar de la raison, doit payer à l’ordre. « Encore une fois, l’homme a besoin de préjugés, de règles pratiques, d’idées sensibles, matérielles, palpables. Vous ne le mènerez point avec des syllogismes ; et telle est la nature de cet être, tout à la fois si grand et si petit, qu’il n’est sûr de ses vertus mêmes que lorsqu’il les a tournées en préjugés » (VII, 166). En effet, « rien n‘assure comme l’assurance ».
Car toujours les hommes sont trompés par les mots. En soi, l’idée n’est pas nouvelle, on la trouve chez Beaumarchais : « Les hommes sont plus dupes d’eux-mêmes qu’ils ne croient ; le plus sage est souvent mû par des motifs dont il rougirait s’il s’en était mieux rendu compte» («  Essai sur le genre dramatique sérieux », Oeuvres, Gallimard, 1988, p. 125). Sauf que Maistre la retourne en son contraire : si les hommes se trompent les uns les autres, c’est d’abord parce qu’ils le veulent bien, et surtout parce qu’ils se trompent eux-mêmes. A cela rien d’étonnant, dirait Maistre, en accord avec les travaux les plus récents en matière d'anthropologie sociale. Quelques formes qu’il prenne, le préjugé n’est que la face visible de l’identité, et donc constitutif de l’appartenance sociale, culturelle, nationale ou autre. Difficile d’échapper, d’une manière ou d’une autre, à son emprise quasi inconsciente. De cette psychologie sociale avant la lettre, les clés sont là, et les ressorts multiples, que l’auteur de l’Etude sur la souveraineté nous livre presque en passant : le calcul et l’intérêt d’abord (ici, la présence de Hobbes est encore palpable), mais aussi le déni de soi, la haine, l’humiliation, la volonté – illusoire – de se croire libre enfin (au lieu du rapport de servitude classiquement invoqué par les auteurs des Lumières : le dominant qui manipule le dominé, pour mieux asseoir son pouvoir). Ce que Georges Bernanos, autre « démolisseur d’impostures » non moins lucide, traduira plus tard en ses mots : « Les hommes se dupent les uns les autres, mais ils ne peuvent le faire longtemps à moins de se duper eux-mêmes ; cette duperie de soi-même est sans doute, au bout du compte, le mobile secret de leurs mensonges ».

« On ne réfléchit pas assez à la force de l’habitude, et à cette inconcevable puissance que l’homme exerce sur lui-même, surtout pour se tromper. « L’homme se pipe », disait Montaigne. C’est un beau mot ! L’homme se raconte des histoires, et il se les fait croire ; il se commande le rire, l’admiration, la haine, etc., et il finit par croire à tout cela » (VII, 211).  Quelle profondeur dans ce propos, et quelle clairvoyance ! Comme si, d’une seule formule bien trempée, Maistre avait saisi, bien avant les analyses d’un Le Bon, d’un Freud ou d’un Reich, l’ultime vérité de siècles passés ou à venir de fantasmes individuels et collectifs. Sans doute, l’anthropologue a ici trois fois raison : à quelque lieu ou époque qu’ils appartiennent, les hommes de tout temps se racontent des histoires, qui deviennent autant de réalités, de mobiles pour croire ou agir. Puisque, comme le signe ou la langue, l’histoire est arbitraire, factice, absurde enfin : non pas dans la logique de ses lois et nécessités internes, mais par le sens que nos récits lui prêtent, depuis toujours.

« Oui, sans doute l’homme se pipe » (IV, 10) : il s’imagine être le sujet d’une histoire, au lieu qu’il n’en est que l’effet toujours incertain ; « car c’est le véritable mot [...] il est dupe de lui-même ; il prend les sophismes de son cœur naturellement rebelle (hélas rien n’est plus certain) pour des doutes réels nés dans son entendement. Si quelquefois la superstition croit de croire, comme on le lui a reproché, plus souvent encore, soyez-en sûrs, l’orgueil croit ne pas croire. C’est toujours l’homme qui se pipe ; mais, dans le second cas, c’est bien pire » (IV, 10-11).

Etre de paroles et de préjugés, et pour cette raison toujours sujet à l’illusion de soi, l’homme selon Maistre s’appartient aussi peu qu’il n’est l’agent de quelque chose, à commencer par l’histoire. Mais on mesure la contradiction. Comble du paradoxe pour un écrivain qui n’aura cessé de vanter la maîtrise de soi, le sujet maistrien, à force d’insister sur ce qui le dépossède, finit dans le constat de sa propre et impossible subjectivité. Au risque de choquer, je n’hésiterai pas à dire qu’il y a quelque chose de freudien déjà, ou disons de préfreudien, dans cette déconstruction du sujet par Maistre. Comme le père fondateur de la psychanalyse, Maistre en effet élargit le sujet, plutôt qu’il ne l’efface à proprement parler. « La vérité du sujet, c’est ce qui échappe au sujet. Pour Freud, ce qui nous fait sujet, c’est la part d’inconnu que nous portons, et avec laquelle nous nous battons. Cette part nous rend difficile d’être des sujets, mais en même temps elle achève de nous constituer en tant que tels. [Marcel Gauchet, « La psychanalyse permet de devenir soi-même », Le Nouvel Observateur, n° 2369, p. 21]. Intéressant pour la littérature, j’y reviendrai.   

A. Le polémiste

Ou plutôt l’essayiste, l’écrivain de combat : le terme est plus noble, et surtout plus juste. En effet, loin qu’elle traduise une posture, ou pire, une convention, une habitude de style, la littérature de combat est bien chez Maistre une raison de vivre, la condition même d’une existence. C’est même en cela qu’il est écrivain, au sens déjà moderne du mot. Une des facettes du polémiste est ce que j’appellerais volontiers l’arpenteur des lieux communs. On pourrait même dire que le verbe ou la parole furent, en lieu et place d’une action pratique ou politique que le triomphe de la Révolution, puis de la république / démocratie ne permettait plus, la seule arme qui restât au contre-révolutionnaire : celle des mots qui tuent ou qui ridiculisent, qui dénoncent la marche du monde, à défaut d’espérer la changer.    

Lisez le Discours du citoyen Cherchemot, l’un des tous premiers écrits maistriens suscités par la nouvelle idéologie révolutionnaire, et vous verrez qu’en matière de satire paradoxale, d’antiphrase et d’ironie grinçante, de mauvaise foi toujours intelligente, Maistre assurément n’a rien à envier aux polémistes de son siècle, à commencer par Voltaire, le modèle admiré bien que combattu, et à finir par Casanova, dont j’ignorais qu’il était l’auteur d’un anti-dictionnaire de la Révolution, en réponse à un Professeur allemand qui venait de la glorifier (je l’ai appris récemment d’Alain Rey et de son nouveau Dictionnaire amoureux des dictionnaires, paru chez Plon, en 2011).

J’irai même plus loin, en voyant chez Maistre le précurseur sinon le créateur d’un genre littéraire nouveau : le dictionnaire des idées reçues. Tout se passe donc comme si Maistre avait, l’un des premiers, posé les jalons d’une parole critique du préjugé et de la pensée magique, avant même qu’elle ne fonde – chez Bloy ou Flaubert – un genre littéraire à part entière : le Dictionnaire des idées reçues ou l'Exégèse des lieux communs, formes dérivées des florilèges, thesaurus, bêtisiers, « encyclopédies morales », « physiologies » ou autres « mythologies » (Barthes) des XIX° et XX° siècles. De ces auteurs, et de quelques autres, le penseur des contre-lumières pourrait être le modèle, sinon la figure tutélaire. Lui qui, d’un même coup, perpétue la tradition de la satire sociale et en inaugure une autre : celle de la critique des mots, plus que des pouvoirs, de la bien-pensance lorsqu’elle devient idéologie dominante. Dans la même lignée, le contempteur des impostures sociales s’attaque aux dires de la vox communis (ou vox populi) ; avec elle, il fait sienne la technique de l’appropriation via l’italique du lieu commun, de l’opinion dans l'air du temps, pour mieux la retourner (on dirait aujourd’hui, la déconstruire) en son contraire, par le biais du paradoxe, du contrepoint ou de l’antiphrase. A une nuance près, toutefois. Loin d’illustrer par le menu cette « encyclopédie de la bêtise » (bourgeoise ou populaire) que Flaubert, Bloy et d’autres s’employaient à pourfendre, le préjugé (ou la croyance) selon Maistre n’est le propre de personne en particulier, encore moins d’une classe ou d’une époque. Bien plus, il apparaît comme notre lot à tous, telle une fatalité à laquelle nul n’échappe, sinon au prix de l’illusion.

Certes, rien de plus léger et à la fois de plus concret, de plus réel que l'air du temps, ou les idées qui le portent. Comme l’air du temps, l’opinion commune, le terme l’indique assez, n’est de personne en particulier, mais collective, anonyme, volatile autant que versatile. Ce n’est point dire qu’elle soit éphémère, il s’en faut. De là aussi notre difficulté à la saisir. Si, comme l’écrit Léon Bloy, autre maistrien devant Dieu, « la langue des Lieux communs, la plus étonnante des langues, a cette particularité merveilleuse de dire toujours la même chose, comme celle des Prophètes », alors le paradoxe n’en est que plus vrai : « Il est trop facile de dire ce que paraît être un lieu commun. Mais ce qu’il est, en réalité, qui pourra le dire ? ». Or, cette parole de la formule indéfiniment ressassée qui, pour l’écrivain du XIX° siècle, chez Bloy, Barbey ou Flaubert notamment, désigne encore la langue du Bourgeois par excellence, est devenue aujourd’hui celle de tout le monde : langue non moins répétitive, voire définitive, et qui fonctionne presque à la manière d’une théologie à l’envers, d’une idéologie par défaut. Comme si, au fond, l’esprit de la bêtise était devenu universel en effet.

Si le postulat maistrien est juste (et tout indique qu'il le soit), alors les hommes avec les époques ne font jamais que changer d’illusions : les idées varient certes, mais non la réalité persistante du lieu commun, expression d’un même et éternel besoin de croire.

Or, qu’en est-il de notre temps, lequel s’affirme volontiers lucide (jusqu'au cynisme), sans tabous ni parti pris, affranchi de tout a priori et rétif à toute certitude que ne vérifient la raison ou le bon sens ? Les préjugés auraient-ils disparu ? Force est de constater que non, bien au contraire. Passant en revue quelques-unes de nos modernes assurances, on ne manquera de relire ce que Maistre écrivait, il y a plus de deux siècles déjà, à propos de la Révolution : « Les dogmes annoncés par les législateurs français étaient à la portée de tous, précisément parce qu'ils étaient faux. Ces hommes ne vous débitaient que des maximes générales, formules commodes de l'ignorance et de la paresse. La souveraineté du peuple, les droits de l'homme, la liberté, l'égalité, grands mots qu'on croit comprendre à force de les prononcer. Jamais prédicateurs ne furent plus propres à conquérir l'esprit du peuple » (VII,89). Entre temps, on le sait, le catalogue s’est élargi, jusqu’à inclure d’autres mots d’ordre, d’autres slogans. Après les droits de l’homme, ceux de l’animal, de la nature bientôt. Et  avec eux, les produits dérivés de la pensée correcte, voire unique : le droit des minorités, linguistique, ethnique, sexuelle ou autre ; le peuple (de gauche, de préférence), l’attitude citoyenne, déclinée en toutes ses variations, scolaire, sanitaire, écologique ; la litanie de la repentance, la compassion, le respect de la diversité, les « touche pas à mon pote », etc.

C’est entendu : nous sommes, ou nous nous disons libres. D’ailleurs, la liberté n’est-elle pas elle-même devenue le premier des lieux communs ? Mais libres de quoi, au juste ? La vérité oblige à dire que nous donnons peut-être plus que jamais dans les grands mots et la langue de bois. Et certains de nos modernes tabous ne sont assurément que des croyances faciles, à bon marché, ou au petit pied. Le métissage, le village global, mondialisé, les journées de l’Europe, de la femme, contre la faim ou le sida, le soutien psychologique, la fracture sociale, le développement durable, le devoir d’ingérence, etc. Tant de généralités, de formules magiques – et non moins de clichés, ressassés jusqu’à plus soif, comme pour masquer l’indigence de la pensée et l’absence de réalité. Sans compter d’autres fanatismes inverses, et d’autres dictatures plus « soft », ou moins visibles : celles du marché, de la bourse, de la communication, du net, du corps, en guise de politique ou de morale.

A chaque époque ses croyances. La nôtre a les idoles ou la morale qu’elle peut. Il est vrai, nous le vérifions chaque jour, de récents fétiches, et d’autres tabous avec eux, ont remplacé les anciennes croyances. Au choix et dans le désordre : la techno-science, les jeux, le net, le bio, le fric bien sûr. Ironie de l’histoire, la pensée critique (ou ce qui lui ressemble), par quelque miracle que l’on s’explique mal, est devenue elle-même conservatrice, parole aliénée, sinon contrôlée, plutôt qu’idéologie dominante à proprement parler. Et puisque l’heure est à la polémique, imaginons un peu ce que dirait aujourd’hui, quelque deux siècles plus tard, l’auteur du « discours du citoyen Cherchemot » : quels mots, quels slogans eût-il trouvés qui n’existent déjà ? Mondialisation, droits universels, communauté internationale, diversité culturelle, bougisme, ouvertisme, enfin « des papiers pour tous dans un monde sans frontières ». Sans oublier les « mots qui endorment » : croissance zéro, ou négative (au lieu de stagnation), restructuration (à la place de licenciement sec ou abusif), implantation à l’étranger, externalisation (pour délocalisation), etc. N’en doutons pas, dans Abécédaire de la bêtise ambiante qui forme la prétendue « culture du malin » d’aujourd’hui, le polémiste Maistre aurait trouvé plus que son compte. Et j’entends d’ici les commentaires que lui auraient inspiré certains de nos modernes préjugés, du genre : « Je fais ce que veux » (ce que le philosophe Peter Sloterdijk appelle le « pape intérieur », Maurras, lui, parlait carrément du « dieu intérieur ») ; « On n’arrête pas le progrès », version moderne, plus prosaïque il est vrai : « il faut aller de l’avant » : or, pourquoi pas en arrière, histoire de changer un peu ?; enfin, « tout s’explique, ou la religion du bien », comme la matrice même du lieu commun qui résume tous les autres et auquel tous renvoient finalement.

C. L’écrivain

Maistre l’écrivain enfin, « l’un des plus éloquents écrivains de notre littérature, le Comte Joseph-Marie de Maistre » (Sainte-Beuve), « en marge de la France, quoique grand écrivain de langue française », ainsi que l’écrit un critique. C’est un aspect auquel je suis très attaché. Par mon métier et ma profession d’abord, puisque la littérature est un peu mon chez-moi, j’allais dire ma véritable patrie. Ensuite, il me semble que le style et l’écriture sont de bons moyens d’entrer dans l’œuvre. Enfin et surtout parce que j’ai la conviction profonde que Maistre est avant tout un écrivain, et que c’est à ce titre qu’il doit son salut, sa postérité.

Or, malgré ces illustres références, ce Maistre-là, disons-le, est encore largement méconnu. Parlant de l’écrivain, je pense d’abord au styliste bien sûr, l’un des plus sûrs dans le genre, à en croire Lamartine et d’autres. Reconnaissable entre mille, le style de Maistre est vif, imagé aussi, tranchant, sa phrase comme coupée au couteau parfois. En un mot, voltairien (ce qui n’étonne point, compte tenu de l’admiration que Maistre portait au philosophe de Ferney). C’est dire que, de ce côté-là, Maistre est de son siècle, classique encore. Rien de vraiment original dans sa langue, assez convenue. Or, nous le savons bien, d’intuition déjà : s’il est parfois l’homme (Buffon), le style à lui seul ne fait pas encore l’écrivain. Définie avec Barthes ou Blanchot, l’écriture, la littérature donc, demandent davantage que le style : une manière de s’appartenir (fût-ce en se perdant), d’être à soi et au monde, dans la langue faite œuvre, dans les mots qui disent la présence d’une subjectivité, la volonté d’exister tout simplement, et donc une question d‘être, de vie rien moins. Un destin, de même. Enfin, et pour utiliser un terme maistrien, la signature d’un écrivain, car une manière propre à lui de répondre, par la littérature aussi, d’une œuvre et du monde.

Maistre l’écrivain, donc. A y regarder de près, la littérature chez Maistre informe une manière nouvelle de penser et surtout d’écrire le monde ; elle devient chez lui déjà le lieu d’une interrogation inédite sur l’histoire, et la possibilité de sa représentation. De la bibliothèque à l’œuvre, en passant par le livre, l’auteur ou la Providence, nombreux sont chez Maistre les figures et les topos qui illustrent ainsi sur pièces, c’est-à-dire dans le texte même, les liens croisés entre la pensée philosophe, la mise en intrigue de l’histoire et la fiction littéraire.    C’est là une autre originalité de cet écrivain à cheval sur deux siècles, encore attaché à un monde révolu, mais conscient de ses enjeux futurs. Sinon en ses positions politiques, du moins par les fictions littéraires qu’elle crée, l’œuvre de Joseph de Maistre illustre au mieux le « partage » nouveau entre la philosophie et la littérature, survenu à la fin du XVIIIe siècle. Avec d’autres, elle annonce ce changement de paradigmes que Michel Foucault et d’autres définissent comme le passage de l’âge de la « représentation » à celui de la « production », marqué notamment par « la constitution de tant de sciences positives, l'apparition de la littérature, le repli de la philosophie sur son propre devenir, l'émergence de l'histoire à la fois comme savoir et comme mode d'être de l'empiricité », de l’historicité. 

C’est que Maistre – précisons : le penseur, mais aussi l’écrivain Maistre –, l’un des premiers, aura compris son époque et ce qu’elle annonçait d’irrémédiable. Après d’autres, inutile de redire ici ce que la sensibilité romantique, moderne ou déjà postmoderne, doit à la vulgate dite rétrograde, ou antimoderne : en tout premier lieu une conception (certains diraient une anthropologie) changée et complexe, plus sombre (ou lucide, selon le point de vue), de l’homme, au singulier comme au collectif ; ensuite une analyse serrée, toute en profondeur, de l’être en société ainsi que des rapports de pouvoir, de manipulation et d’ « autoillusion » qui fondent la vie sociale au-delà des mots et des apparences ; enfin, la vision déjà tragique ou crépusculaire d’une histoire essentiellement absurde, car infiniment étrangère au projet humain. Allons plus loin encore. L’importance, notamment littéraire, de l’œuvre maistrienne tient au véritable changement de paradigmes qu’elle annonce, et qu’elle illustre, à son corps défendant presque : loin de prolonger par d’autres moyens le discours moral, philosophique ou politique,  la littérature ici s’impose peu à peu comme une manière autre pour l’individu moderne de se dire en la conscience toute relative de soi et de sa propre histoire.
De cette révolution-là, les Soirées de Saint-Pétersbourg offrent un exemple aussi achevé que parlant. Entre l’œuvre testamentaire et l’autobiographie déguisée, ces entretiens posent avec insistance la question de la littérature chez Maistre. A elle seule, la manière dont il thématise la longue tradition du dialogue dit philosophique, platonicien, suffit déjà à montrer toute l’originalité des Soirées. Pour la première fois, un auteur y problématise la réalité même de l’œuvre : non point en avant de cette dernière, comme c’est encore le cas chez Fontenelle, Diderot ou Rousseau, mais au sein et dans le cours même du dialogue. Ainsi qu’il ressort d’une étude minutieuse des dispositifs et des seuils narratifs, par la forme autant que dans le propos, ces Entretiens sur la Providence sont aussi et avant tout des dialogues sur l’art du dialogue, et, plus substantiellement, sur la question de la création littéraire. Proches du « Work in progress », les conversations illustrent ainsi par leur propre mise en intrigue, pour ainsi dire dans la fabrique de l’œuvre, un topos central chez Maistre : celui de l’œuvre anonyme, collective et sans origine, qui, telle l’Histoire ou la Providence, n’appartient à personne. Comme l’homme devant l’histoire, l’écrivain est toujours en exil de la création. De même, l’analyse stylistique des formes du discours (depuis la citation, la digression, le blanc, la phrase laissée en suspens, jusqu’à l’écriture cursive) permet de dégager un autre motif fondateur de l’écriture maistrienne : celui de la fable historique qui se nourrit et se construit de ses propres textes, sur le mode de la répétition, de la citation ou du palimpseste. Ainsi, l’histoire, comme la littérature en ses récits, procède de la « bibliothèque » (autre topos important chez Maistre et, plus tard, chez Borges) ; elle s’apparente, jusque dans ses hasards, ses méandres et ses labyrinthes, à un « livre ouvert » – la Providence.

De Joseph de Maistre, l’histoire littéraire ne retient en général que le penseur, le polémiste tout à ses fureurs et obsessions réactionnaires. C’est méconnaître les Soirées de Saint-Pétersbourg, œuvre de littérature s’il en est, et faire l’impasse à toute une écriture située aux marges des textes officiels. On pense d’abord à la Correspondance, mais aussi aux carnets, brouillons, projets, notes de lecture, idées consignées, réflexions générales, ébauches et autres  « portefeuilles », composés et comme soutirés aux silences de la nuit, dans le secret du cabinet de lecture, et où s’érige parfois le chantier de l’œuvre à faire.

Le temps me manque : ma correspondance devient, elle seule, un ouvrage immense (à M. le Baron Vignet des Etoles, le 23.12.1794 ; IX, 84). Tous les jours je me lève avec mille projets, la scribomanie me possède; je me sens la tête et quelquefois le coeur gonflés, mais je ne puis rien achever et pour ainsi dire entreprendre. Je trouve le soir que le devoir a pris tout mon temps: il faut s’endormir comme la veille sans avoir pu suivre aucune de mes vues. Sans doute vous vous formez une idée bien claire de ce tourment. Le besoin de produire sans aucune explosion possible! Il y a de quoi crever. Jugez de la fermentation ! C’est tout juste la machine à Papin [...] D’autres fois, j’ai beau m’exhorter aussi bien que je puis à la raison, à la modestie, à la tranquillité : une certaine force, un certain gaz indéfinissable m’enlève malgré moi comme un ballon. Je me perds dans les nues avec Monsieur de l´Empyrée, je voudrais faire : je voudrais... je ne sais, ma foi, pas trop ce que je voudrais. Peut-être cependant que les circonstances me feront vouloir à la fin une seule chose.Tiraillé d’un côté par la philosophie, de l’autre par les lois, je crois que je m’échapperai par la diagonale. (au marquis de Barol, 24 juillet 1785)

Pour qui sait la lire (et lire entre les lignes), cette production réputée mineure témoigne souvent d’un style et d’une thématique en effet littéraires. Surtout, un auteur y parle de soi, et signe de sa personne. S’il est une urgence de lire ces lettres d’exil, alors pour cette beauté cachée qu’elles recèlent jusque dans le doute et la douleur. Ici, l’âme solitaire se dévoile un peu plus que d’habitude ; surtout, elle laisse entendre une autre voix, lorsqu’elle nous parle de tout ce que la raison officielle de l’homme politique ne saurait dire : la sensibilité à nu, la mélancolie pressante, le désespoir, le mal de vivre enfin. Évoquer une autobiographie, même à l’état de fragment, voire un journal intime, serait ici beaucoup dire, tant le « je » chez Maistre s’avance masqué, au détour d’une citation latine, d’un souvenir bientôt étouffé, ou d’une phrase livrée à l’imagination du lecteur. Il n’empêche : même déguisée, suspendue ou magnifiée dans l’image convenue de la confession,  la mise à vif de la vie intérieure n’en esquisse pas moins une sorte de « psychographie » de l’écrivain déjà à l’écoute de son moi profond. 
D’où la thèse suivante, largement inspirée de la psychanalyse : ce qu’il faudrait montrer ici, à l’exemple de la correspondance ou des carnets intimes, est en quelque sorte le retour du refoulé d’une parole qui, du moins en théorie, ne laisse par ailleurs de prôner la maîtrise, l’ordre et la règle. Ce serait ici le cas. Contre le sujet abstrait, désincarné, essentiellement discursif des Lumières, et à la différence notoire d’un Bonald, l’autre théoricien de la Contre-Révolution, Maistre l’épistolier (comme d’ailleurs, à sa manière, l’essayiste) laisse entendre aux marges, voire de l’intérieur de l’œuvre, la voix en effet inédite d’une subjectivité encore refusée, sinon déjà d’un moi. S’agissant d’une pensée réputée toute entière hostile à la personne, le paradoxe vaut d’être souligné : en même temps qu’il la combat politiquement, l’écrivain introduit, par la « petite porte », cette réalité neuve de l’individu dont il mesure par ailleurs toute l’importance historique nouvelle.

Tant la réalité de l’exil que sans doute un contexte historique changé expliquent ce besoin d’une parole autre, plus intérieure et personnelle. Reste le constat : qu’elle thématise l’exil de l’homme en l’Histoire, la personnalité clivée ou le souci de soi, enfin, la figure maîtresse de la subjectivité excentrée, impuissante ou étrangère à elle-même, l’écriture intime en tout fait mieux que d’esquisser une problématique foncièrement littéraire : elle balise déjà le territoire nouveau de toute une littérature romantique à venir. Appelons littéraire cette dépossession de l’homme par lui-même. Pour n’être plus du diable, mais de l’inconscient des hommes et de leur nuit intérieure, ce mal nouveau, venu « d’en bas », déborde bientôt l’explication religieuse ou philosophique, avant d’apparaître comme « démonétisé », tel un signe pour soi, délié de sa signification éthique. « Plus on examine l’univers, et plus on se sent porté à croire que le mal vient d’une certaine division qu’on ne sait expliquer » (V, 62), peut-on lire dans les Soirées. « Le mal n’a rien de commun avec l’existence ; il ne peut créer, puisque sa force est purement négative : le mal est le schisme de l´être : il n´est pas vrai » (I, 50). En ce qu’il joue l’esthétique contre la morale, tout en ouvrant sur l’inconnu, le paradoxe touche à l’essence même de l’art, désormais en quête d’un champ propre. D’un thème, le mal devient ainsi un topos, à la fois source d’inspiration et enjeu de création. Des Fleurs du Mal aux Diaboliques (et à Sous le Soleil de Satan, plus tard), les titres indiquent à l’envi cette fascination ambiguë, mais dûment assumée du mal auprès de toute une famille d’écrivains. Ils disent assez, et faute de mieux, l’expérience d’une réalité encore informe, où le nom multiple du mal invoque tout à la fois l’exil, la solitude, la souffrance, la démesure, la séparation, la mort, la nostalgie, la névrose, la folie, le spleen – un manque originel, enfin.

De cette carte du mal-être, les preuves abondent, chez Maistre l’écrivain. Or un leitmotiv y revient sans cesse, comme une obsession : le mal de soi, considéré non plus sous l’angle de l’essayiste politique, mais en relation étroite avec le vécu intime. La seule présence d’une personne de chair, impliquée dans l’œuvre au point d’en devenir le sujet véritable, est en soi révélatrice d’un changement. Placé sous le signe de l’échec personnel et social : « Le dégoût, la défiance, le découragement sont rentrés dans mon coeur. Une voix intérieure me dit une foule de choses que je ne veux pas écrire […] je suis sans passion, sans désir, sans inspiration, sans espérance. Je ne vois d’ailleurs depuis que je suis ici aucune éclaircie dans le lointain, aucun signe de faveur quelconque ; enfin rien de ce qui peut encourager un grand coeur à se jeter dans le torrent des affaires » (à Constance de Maistre ; XIX, 101) – l’aveu d’un enfer intérieur y reste retenu, d’inspiration classique encore. Qu’on en juge : « nous commettons le crime hardiment, et l’homme ainsi disposé s’appelle sans façon juste ou tout au moins honnête homme [...] Je ne crains pas de le confesser ; jamais je ne médite cet épouvantable sujet sans être tenté de me jeter à terre comme un coupable qui demande grâce [...] Cependant  vous ne sauriez croire combien de gens dans ma vie m’ont dit que j’étais un fort honnête homme » (IV, 188-189). Mais l’anthropologie pessimiste des moralistes aboutit dans sa formulation esthétique au paradoxe de l’équilibre, qui finalement contient (dans le sens de « tenir ensemble », d’endiguer) la déchirure et le tragique – à une sagesse de vie, disons-le, trop belle pour être vraie. Au contraire, le rappel maistrien du mal dans l’homme, propre à l’homme, s’il en appelle aussi à la maîtrise individuelle ou collective, ne parvient qu’à en suggérer l’absence, avant de déboucher sur un constat d’impuissance. 
Je ne sais pas trop ce que c’est que le sort ; mais je vous avoue que, pour mon compte, je vois quelque chose encore de bien plus déraisonnable que ce qui vous paraît l’excès de la déraison : c’est l’inconcevable folie qui ose fonder des arguments contre la Providence, sur les malheurs de l’innocence qui n’existe pas. Où est donc l’innocence, je vous en prie? Où est le juste? [...] Ayons nous-mêmes le courage de visiter nos couers avec des lampes, et nous n’oserons plus prononcer qu’en rougissant les mots de vertu, de justice et d’innocence. Commençons par examiner le mal qui est en nous et pâlissons en jetant un regard courageux au fond de cet abîme ; car il est impossible de connaître le nombre de nos transgressions, et il ne l’est pas moins de savoir jusqu’à quel point tel ou tel acte coupable a blessé l’ordre général et contrarié les plans du Législateur éternel. Où sont les bornes de la responsabilité? De là ce trait lumineux qui étincelle entre mille autres dans le livre des Psaumes: Quel homme peut connaître toute l’étendue de ses prévarications? O Dieu! purifiez-moi de celles que j’ignore, et pardonnez-moi même celles d’autrui. (IV, 186)

Conséquence ultime, la recherche d’une maîtrise supposée répondre aux époques de désordre, se meut bientôt en une esthétique (elle est aussi, n’en doutons pas, une éthique) de la crise et du dérèglement sans fin, qui touche autant les hommes que leur histoire. Elle conduit à cette véritable déclaration de l’être moderne exilé dans sa condition : « que l’homme se sent blessé à mort. Il ne sait ce qu’il veut ; il veut ce qu’il ne veut pas ; il ne veut pas ce qu’il veut ; il voudrait vouloir. Il voit dans lui quelque chose qui n’est pas lui et qui est plus fort que lui » (IV, 67-68). Extérieure d’abord, l’histoire-mal trouve ainsi son versant intérieur dans la personne qui la subit, sans pouvoir la nommer ; puisque à la perte des repères connus correspond l’expérience intime d’une extrême incertitude, fût-elle le spleen, la névrose, l’angoisse, enfin, un « je ne sais quoi » qui taraude l’âme humaine au plus profond d’elle-même. Loin de renvoyer à quelque noyau dur ou signification ultime, le mal s’impose ici en sa réalité imparfaite et en suspens, sujette au travail incessant du sens. Au lieu du commentaire moral, s’ouvre ainsi un espace propice à l’interprétation, à l’écriture surtout. Comme plus tard chez Baudelaire (qui en formulera l’idéal esthétique via l’oxymore du mal source de beauté, de la beauté qui contient le mal), cet état des lieux conclut à la « profondeur illimitée » de l’être, tour à tour énigme, incertitude ou menace.

Écrire, fût-ce pour « se débarrasser de soi-même » : ainsi Cioran le nihiliste entendait-il justifier malgré tout la tentation de la littérature qui se sait inutile, comme le reste. Or, il y a de cela aussi chez Maistre. Son dialogue avec le moi intime n’est qu’une longue déchirure, vécue sur le mode du refus. En apparence, tout l’oppose au projet romantique. En effet, rien ne semble plus éloigné de l’individu condamné à se choisir que cette subjectivité prompte à se déprendre de ses illusions. Pour exister, le je maistrien rêve de n’être rien. Ce qui est beaucoup et, pour tout dire, impossible. Mais telle est bien la difficile condition de l’écrivain moderne, que Maistre annonce déjà. Il sait d’intuition que, sous peine de ne point vivre, d’apparaître stérile ou factice, en un mot, hors du jeu, l’écriture doit payer tribut à la langue et ses malentendus pour mieux rendre compte d’une présence. Cette mesure nouvelle sera la subjectivité, ou la conscience de son existence problématique. « Je n’existe pas », semble dire l’écrivain. Mais comment, par impossible, le moi prétendrait-il à l’absence, dès lors qu’il dit je ? Par là, Maistre ressemble à Chateaubriand, autant qu’il se distingue par ailleurs d’un Louis de Bonald, l’autre et, pour le coup, véritable théoricien de la Réaction. Chez lui, les fureurs, les outrances ou les extravagances de la parole polémique font mieux que de couvrir la sensibilité qui les porte : elles répondent d’une existence, d’une présence littéraire unique jusque dans ses doutes et ses dissonances. L’essai et, a fortiori les fragments d’un journal intime ou les entretiens nocturnes des Soirées sont ici déjà littérature, en ce sens qu’ils confèrent à la subjectivité au travail une forme adéquate, car à la fois originale et paradoxale. « Revenant à la littérature » (à Deplace, 22 janvier 1820), sa réponse à l’exil est bien celle d’un écrivain ; elle est, plus que cela, la rencontre littéraire d’un individu avec son histoire, avec l’Histoire aussi. De même, l’élévation d’un destin en une vocation, même contrariée. Tant il reste vrai que l’écrivain ne répond pas à des raisons par des raisons, mais par une oeuvre. Ou, mieux encore, par un ton, par une présence. En effet, nous dit l’auteur des Soirées, « il ne peut y avoir de discours sans âme parlante, ni d’écriture sans écrivain » (V, 96).
L’actualité d’un mécontemporain.

Cette question, en guise de conclusion : Faut-il donc, et comment lire Maistre aujourd’hui ? A la question posée, je réponds sans hésiter oui, décidément, trois fois oui. Et cela d’autant plus que je sais avoir derrière moi des opinions aussi différentes que celles de Baudelaire, Bloy, Balzac, Cioran, Pierre Leroux, Carl Schmitt, Girard ou Marcuse, etc. A ceux-là, et à d’autres encore, écrivains, philosophes, penseurs du monde droit, du religieux ou de la politique, l’œuvre de Maistre aura offert de quoi réinventer la vie et le monde, contre son désenchantement organisé, et ses nouvelles idoles, la raison, le progrès, l’argent, le matérialisme ou le réalisme, en politique et dans le reste. Or que nous dit ce Maistre-là, toujours d’actualité ? Que le monde est complexe, étrange, qu’il ne se réduit pas au seul visible ou, pire, au comptable ; qu’il est aussi mystère, énigme, mal, affaire de conscience autant que de morale, de mots enfin. Et qu’il est loin d’être gentil, explicable surtout. Bref, que l’homme existe bien (contrairement à ce que dit l’un de ses bons mots), avec sa part d’ombre ou de lumière, sa violence imprévisible, qu’il vit de doute et de douleur, du besoin vital de croire ou d’espérer, loin de cette abstraction forgée par la science ou la politique. 

Aussi, que reste-il de la pensée de Maistre qui puisse aider à lire le monde d’aujourd’hui, pour mieux le comprendre (à défaut de le changer) ? Certes, aux lecteurs éclairés – selon l'idée convenue – que nous sommes, la posture maistrienne semblera parfois datée, lointaine et comme d’un autre âge. La peine de mort, la guerre, la violence ? A lire les pages, toutes empreintes d’une fascination étrange, sur le bourreau et la victime, le sacrifice des innocents ou la punition des coupables, il n’est rien – ou si peu – que ne réprouverait à coup sûr la sensibilité humanitaire de nos modernes opinions démocratiques. Le rappel à l’ordre, ultima ratio et conditio sine qua non de toute vie sociale ? On le sait, l’autoritarisme n’a guère bonne presse, en ces temps où règnent au contraire l’initiative personnelle, le consensus et l’esprit de concertation. Bien à tort, d’aucuns ne verront dans ce law and order sans complexe qu’une variante musclée du conservatisme, ou, pire encore, les prémisses d’une pensée totalitaire avant la lettre, d’un fascisme qui ne dit encore son nom (Isaiah Berlin). La réhabilitation du religieux, par le biais du dogme et de la croyance, les thèses sur l’infaillibilité du Pape ? Comment l’esprit laïque – ou ce qui lui tient lieu – ne trouverait-il à redire à ce fondamentalisme d’avant les fanatismes ? Bref, rien ne semble plus étranger à l’air du temps que ces considérations inactuelles, que l’on dirait d’une autre époque, si l’histoire, paradoxalement, n’en avait entre-temps, et de manière répétée, vérifié la terrible actualité. Et sans doute l’expérience de deux siècles de feu, de bruit et de fureur accumulés entre-t-elle pour beaucoup dans l’image plutôt distante, pour ne pas dire négative, que nous avons de Maistre aujourd’hui.

Outre de profondes réflexions en matière politique ou sociale notamment, je retiens de ma lecture de Maistre ceci d’abord et avant tout : le risque intellectuel (certains diraient le parti pris) de penser contre, à contre-courant. Contre l’air du temps et les fausses évidences, formules commodes et autres mots magiques de la pensée dominante, voire unique (que Joseph, fils de son siècle, le XVIII°, appelle encore « l’opinion générale, reine du monde » ; XI, 35). A l’heure du politiquement correct, c’est beaucoup, et sans doute l’essentiel. Or, quoi d’original à cela ? Le réactionnaire, le rétrograde ou le passéiste n’ont-ils pas vocation d’aller à rebours, de refuser : au choix ou en bloc, l’homme, l’histoire, le progrès, le monde tel qu’il va ? Peut-être. Mais pensent-ils pour autant ? Car penser – et penser contre surtout – n’est pas donné à tous : il y faut du courage, mais aussi de l’intelligence. N’est donc pas provocateur qui veut ; et l’anticonformisme réclame davantage que l’élégance d’une attitude, ou d’un style : de la profondeur. Or, de la perspicacité, Maistre l’iconoclaste en a à revendre. Sa prose est alerte, vigoureuse, le propos tonique, inquiet surtout ; par le verbe déjà, cet écrivain touche juste, et porte loin. Ce serait là un premier paradoxe, et non des moindres : en un temps où la pensée unique, ultime avatar de la bonne vieille langue de bois, tient lieu de parole dominante, est-il penseur plus dérangeant, partant plus actuel, que celui qui enseigne à se déprendre des idées toutes faites ? 
En ce sens, la vulgate réputée passéiste conduit chez Maistre à une véritable et en tous points pessimiste « pensée du soupçon » avant la lettre. Contre la raison des Lumières et son idéal de transparence, elle pose la réalité ultime de l’idéologie qui parle à travers nous, lors même que nous croyons penser ou parler par nous mêmes, en toute liberté ; enfin, de l’histoire qui, aussi peu que la Providence, ne nous appartient. Plus qu’un autre, Maistre est un penseur du soupçon (pour reprendre ce terme de Nathalie Sarraute) : mieux que de seulement refuser, ou se méfier, il déconstruit avec lucidité et en profondeur : l’histoire qui nous dépossède, l’homme qui se croit libre, les croyances et les illusions de la parole idéologique, le sujet qui se croit maître, artisan du monde, tandis qu’il n’est que l’effet ou l’instrument d’une volonté supérieure et inconnue, qui le dépasse de toutes parts ; l’écrivain enfin, tout entier à son oeuvre en même temps qu’exclu par elle. Disons-le d’un mot : Maistre nous apprend à nous méfier, à y regarder à deux fois. Quel meilleur mérite pour un écrivain ? A ce titre déjà, il s’inscrit dans la mouvance des Tocqueville, Marx ou Freud, tout en annonçant certains de notre penseurs actuels, y compris post-modernes (Baudrillard).

Maistre est-il encore actuel, de notre temps ? « Il est plus difficile d’être de quelque part que d’être de son temps », répondait à cela le poète et conteur de Bretagne, Pierre Jacq Ezélias. Or, de quelque part (sinon de notre temps), Maistre l’est sûrement. Et c’est là sans doute ce qui le rend si précieux, aujourd’hui encore. Le courage, le risque intellectuel, d’oser penser, contre l’époque, la sienne déjà et la nôtre. Joseph de Maistre, le mécontemporain donc. (J’emprunte le terme à Alain Finkielkraut, qui évoque Charles Péguy, un autre des ces écrivains incommodes, dont les vues continuent, aujourd’hui encore, de prendre à parti l’opinion stérile, bien intentionnée). Mécontemporain, car à la fois hors du temps, et comme sans âge, mais aussi résolument dans le monde,  contre l’époque, tout contre elle ; en un mot, paradoxalement actuel.

Questions

 

Héritier malgré lui des Lumières, ce Maistre-là, l’écrivain de soi de combat, est à l’origine de toute une tradition littéraire nouvelle, à la fois catholique et anti-moderne, et bien française pour le coup, d’une littérature de combat, qui maintient vive la quête et les valeurs du spirituel, contre le désenchantement organisé du monde, et ses nouvelles idoles, la raison, le progrès, l’argent, le matérialisme ou le réalisme, en politique et dans le reste. Ce serait là une rupture profonde avec le siècle des philosophes. Une autre serait la posture nouvelle, et avec elle la raison d’être, la légitimité de l’écrivain : Voltaire et consort s’exprimaient encore au nom de l’intérêt général, de la raison universelle, pour la société dans son ensemble ; nos écrivains écrivent contre l’ordre établi, à l’ombre de la majorité silencieuse, ou de la pensée que l’on appelle dominante. D’où leur position marginale, de parias, de maudits, de dandys parfois.  

Maistre père putatif des Baudelaire, Bloy, Barbey et autres Bernanos (un peu) ou Heinrich Böll ? (La liste est facile à retenir, les noms commencent tous par la lettre B, mais il y en d’autres représentants de cette littérature, Péguy, bien sûr, Mauriac aussi). Sans nul doute.  A tous ceux-là, et à d’autres, l’écrivain de combat aura donné de quoi réinventer le mystère du monde, à travers le mal de l’histoire, enfin une posture et une manière d’être contre, dans le refus ou le paradoxe. Aux yeux de l’étranger (que je suis), cette présence forte dans les lettres françaises d’une littérature de combat qui allie l’impératif esthétique à l’urgence politique, ne laisse d’étonner. Adorno lui-même y voyait une exception française, sans équivalent outre-Rhin. Encore plus étonnante est la référence au catholicisme, s’agissant d’un pays réputé laïque : serait-ce la le signe de quelque retour du refoulé religieux par la politique, réinvesti, recyclé dans la littérature ? La question mérite d’être posée.


Eugène Ionesco, « Qui sont les grands Satans ? », Le Nouvel Observateur n° 1077 (28 juin 1985).