Hommage à Aimé Césaire avec la venue de la romancière Maryse Condé

La soirée, consacrée à la mémoire du grand poète disparu et animée par Jean Derive se déroulera en deux parties.

Tout d’abord l’hommage proprement dit, ensuite un entretien autour de l’œuvre de Maryse Condé.

Celle-ci est tout à fait qualifiée pour parler du grand poète martiniquais. Il ne s’agira pas d’une hagiographie
« classique », ni d’un glose scolaire mais d’un propos visant à resituer la vie et les écrits de Césaire,
dans son double engagement d’homme et d’écrivain.
Un homme que Maryse Condé décrit comme froid, timide, un peu fermé et dont elle n’écarte pas les remises en question qui ont été faites dans le contexte antillais par des auteurs martiniquais.

Césaire, né au sein d’une famille très francophile, fera la rencontre de Léopold Senghor en hypokhâgne à Paris, rencontre décisive pour le concept de négritude qui sera exprimé dans « le cahier du retour au pays natal » que Maryse Condé lira avec une curiosité étonnée, éprouvant une émotion quasi mystique.

Césaire révélant en quelque sorte, la fierté de cette couleur, son renvoi direct aux racines africaines et la possibilité de la porter avec le sentiment d’avoir un rôle à jouer et la découverte d’une noblesse personnelle nouvelle .
Maryse Condé vivra cette révélation intensément et se plongera dans toute l’œuvre césairienne avec passion.

Paradoxalement., Césaire qui exaltait les sources africaines du peuple antillais, s’est peu rendu en terre africaine. Maryse Condé conçoit alors le projet de s’installer en Afrique au plus près des origines.
Elle découvrira , partie avec une vision plutôt marxisante, que les pays , tentés par l’aventure révolutionnaire se retrouvent dans un état de malheur parfois supérieur à celui vécu sous tutelle des dirigeants européens et que le pouvoir noir peut s’avérer aussi néfaste que le pouvoir blanc .
Elle comprend clairement que c’est l’amour que l’on porte au peuple nègre, le mot n’ayant pas la valeur péjorative qu’il a longtemps véhiculé, qui est déterminant.

Ce que Maryse Condé souligne également, c’est que le contexte de la rencontre Césaire/Senghor était tout à fait particulier. L’homme noir était alors considéré comme un barbare, on n’évoquait pas du tout la civilisation noire.
Et cette Afrique devenue malade et laide posait dès lors pour elle la question du pourquoi.
En ce qui concerne M.C. la réponse est venue des travaux de Franz Fanon et du regard que portait Césaire sur le continent africain.
L’Afrique, belle autrefois avait subi les affres du colonialisme. Césaire a donc restitué cette beauté africaine par ses poèmes extrêmement métaphoriques, en faisant flamboyer sa langue et en rendant aux africains un visage où la beauté naturelle était recouvrée.

Césaire choisit donc, et le « cahier du retour au pays natal », l’illustre bien, de revenir vers son peuple, de s’instituer comme prophète pour lui rendre toute sa dignité. On ne peut donc séparer l’oeuvre littéraire de Césaire de sa vie publique de ses cinquante années d’engagement politique.

Jean Derive rappellera à ce propos, un mot de Césaire lui-même : « pour comprendre ma politique lisez mes poèmes ! » Le poète Césaire abordera alors les thèmes de la misère, de l’oppression, de la révolte.
Il a pu être reproché à l’auteur martiniquais d’avoir peu combattu les exactions colonialistes.

Pour Maryse Condé, Césaire a peut être pêché par angélisme, croyant que la voix d’un prophète était suffisante pour résoudre les problèmes. Les critiques élevées contre lui, tout en reconnaissant sa dénonciation du colonialisme, lui font tout de même grief de ne pas avoir dénoncé plus fermement les petits roitelets nègres corrompus.

Il n’empêche que Césaire, souligne MC a ouvert la voie et qu’en amie, elle s’autorise à l’aimer mais aussi à le mettre en question.

Au sujet de la langue de Césaire.
Celle-ci est subversive, en rupture avec l’académisme, fruitée, chargée de saveurs, parfois violente dans ses images particulièrement fortes.
Sa langue est un défi aux théories. Il a forgé littéralement celle-ci , remplie de métaphores récurrentes, ancrée dans le terroir, et selon le mot de René Char : « la langue de Césaire est belle comme de l’oxygène naissant » .
Elle possède une grande force jaculatoire.
Le fond et la forme étant inséparables.
On lui a aussi reproché d’avoir emprunté la langue des colonisateurs.
Ce fut le cas des écrivains de l’« école créole » comme Chamoiseau par exemple, sans pour autant réduire cette polémique à une simple querelle caraïbo-caraïbe…

Au sujet de l’œuvre de Maryse Condé.

Celle –ci a commencé par écrire du théâtre.
Dans les années soixante, l’inspiration marxiste tolérait surtout comme formes d’écriture, les formes théâtrales. Maryse Condé, à partir de l’élan provoqué par les écrits de Césaire, s’installe en Afrique en 1970, portée par un puissant rêve de socialisme africain.
Elle va y découvrir « des peuples qui crevaient ».
Elle va passer au roman, comprenant que celui-ci offre à l’écrivain un horizon élargi et lui permet de parler d’autres choses que de héros édifiants.
Elle crée alors ses propres héros qui doutent, qui révèlent de fortes contradictions et qui ont des pulsions sexuelles signifiantes.
Le héros, sous sa nouvelle plume devient ainsi un être complexe.
Elle se laisse gagner peu à peu par le réalisme magique et met en doute la notion même de culture, qu’elle désigne par : « un vêtement que l’on est obligé de porter » Sa vision personnelle s’élargit encore.
Quand bien même ses histoires se passent en Afrique, sur la terre africaine, elle modifie peu à peu sa vision du monde.
Si Senghor se portera sur la quête de l’identité et sur le monde négro-africain, Maryse Condé aura pour sa part très vite le sentiment que les notions de races, de couleurs se délitent.
D’autant que souvent la réalité prend à contre-pied les idéologies de départ.
A cet effet, elle a pu observer que des dirigeants noirs pouvaient se montrer nocifs pour le peuple noir.
Au final, ses lecteurs, selon elle, n’ont pas de couleurs, ils sont essentiellement des hommes.
Et surprise un moment par le succès de son dernier livre, « les belles ténébreuses », en Suède, elle en comprend très vite les raisons :
la couleur locale africaine de ses romans n’entame en rien la portée universelle de son propos.
Sa pensée se précise encore, elle ne cherche plus de modèle d’identité, il faut surtout devenir ce qu’on est, faire le choix de ce qu’on veut être.
Si on évoque le problème du concept de littérature-monde qui a nourri récemment les journaux d’une polémique nouvelle, Maryse Condé n’accorde pas grande importance à cette idée là mais souligne la grande richesse et la grande diversité des écrivains de langue française.

Pour elle ce qui importe, c’est de continuer à animer ce souffle puissant qui est le sien, cette continuité de mots qui construisent et rassemblent.


Antoine Tarrabo

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