Deux réactions et un compte-rendu à la suite de la soirée Christine Lecerf sur Elfriede Jelinek
De Annick Cappoen
« Comme l'ensemble de l'auditoire ce soir-là -c'était palpable- je suis restée suspendue aux paroles de Christine Lecerf. Touchée par une lecture à la fois très personnelle et universelle de l'oeuvre d'E.Jelinek, une analyse méticuleuse mais limpide, passionnée mais non partisane.
Elle a particulièrement su mettre des mots et ainsi éclairer à mes yeux les sensations contradictoires laissées par les ouvrages d'EJ. Ce passage de la gratitude pour une dénonciation des mécanismes d'oppression, ou d'une jubilation fugace face à son usage de la langue, à l'impression de malaise ; malaise tout particulièrement dû au caractère implacable des relations humaines décrit par EJ. et renforcé peut-être par le doute qui persiste encore après cette soirée : Jelinek a-t-elle eu un jour pour projet de jouer le "grain de sable" dans ce rouage infernal? ».


Annick Cappoen


Et Jocelyne Couturier
« … et, mon ravissement de la donation orale d'une Christine Lecerf exceptionnelle de justesse, humanité, simplicité, compétence, etc.: deux heures intenses, denses et lumineuses qui confirment la qualité nationale de " l' oeil", sans salon ni spectacularisation . Jocelyne Couturier

CR d’Antoine Tarrabo
Début de la séance par des extraits des « Amantes » lus par les deux comédiennes de la troupe Décalcomanie : Suzanne Simond et Ména Chareyre
J Charmatz : Jelinek c’est une prose acide, critique, destructrice.
« Les Amantes » ont été adaptées au théâtre et à la télévision par Joël Jouanneau, qui est venu nous présenter en janvier le « Kaddisch » de Imre Kertesz.
C Lecerf :
Il y a la première et la deuxième E.J. je préfère la E.J depuis dix ou quinze ans.
Le premier texte lu fait partie des premiers textes qui étaient des déformations, des caricatures, réduits à des squelettes. C’était de la réduction, de la condensation, du trivial.
Dans le deuxième texte, E.J. joue avec les voix, pour déstabiliser le lecteur, c’est une écriture-gigogne, avec une ville monstrueuse, par degrés on arrive au cœur de l’individu.
Le troisième texte met en scène le rapport homme / femme et le problème de la domination ; il exprime le féminisme de E.J, elle jette une lumière sur l’obscène, pour elle il n’y a pas de voyeurisme ; ce qui est obscène, c’est ce que cache la société.
A la fin du texte, il y a cette tache sur le canapé, au lecteur de voyager de tache en tache.
D’autres écrits de E.J sont plus cryptés, plus chiffrés. Ils abordent les personnages et la narration d’une façon particulière
Depuis les années 90 l’écriture de E.J. tend à devenir une sorte de flux mental.
JC demande à C.L. comment elle est « tombée » dans E.J. ?
C.L.: c’est compliqué ; j’aime entrer dans l’univers d’un auteur par les recommandations d’un ami. Tout d’abord c’est le personnage public qui m’a captée. Dans les années 80, j’étais étudiante à Vienne et à l’époque E.J. était incontournable : elle était sur les barricades, elle trouvait les mots, elle était engagée. Elle procédait à un lecture politique de la société de son pays, type de lecture qui faisait défaut dans d’autres pays. E.J. était à la fois dans un engagement politique et littéraire.
E.J. n’est évidemment pas une littérature de chevet. J’ai une grande photo d’elle dans ma chambre, c’est comme une sœur, elle m’accompagne, je puise de l’énergie dans sa vie. J’ai eu le courage de la rencontrer, une dizaine de fois, dont le seul entretien qu’elle ait accordé après son prix Nobel.
Si Thomas Bernhard dit que la meilleure façon de se débarrasser de l’œuvre d’un auteur est de le rencontrer, j’infirme cette affirmation. Plus je l’ai approchée, plus son oeuvre a pris corps. E.J. est quelqu’un de tendre, d’affectueux. Elle éprouve une peur pathologique de l’autre. Elle souffre d’agoraphobie. Elle a un problème de distance vitale avec autrui. Tout cela pour des raisons biologiques et historiques ; mon défi a été de trouver la bonne distance : ni dans la fusion, ni dans la vénération, ni dans la curiosité.
La peur peut vous annihiler. Ces deux jours d’entretien ont été très importants. E.J. a une dimension hors du commun, des faiblesses et des fragilités hors du commun. Elle a converti cette faiblesse en une force dans son œuvre. Pendant longtemps, on a dû la défendre, dire le bien littéraire qu’on pensait d’elle. Le Prix Nobel lui a apporté un nouvel éclairage.
Désormais , je la lis avec jubilation, mais j’ai mis dix ans pour ce faire.
JC : E.J. nous étouffe, c’est noir, asphyxiant, négatif, plein de nihilisme. Beaucoup de lecteurs disent : « Je ne peux pas lire E.J. » et vous nous dites que ce n’est pas ça, qu’il y a une tendresse, une jubilation. Dans son livre « Des professeurs de désespoir » Nancy Huston note que pour elle ,E.J. en est une destructrice : « Détruire, dit elle » parodiant Marguerite Duras... Pourquoi ce petit pays, l’Autriche, produit-il des écrivains de l’envergure de Thomas Bernhard, de Ingeborg Bachmann...et tous ces auteurs d’une telle énergie, d’une telle stature , d’une telle force critique ?
La revue « Europe » consacre un numéro sur la littérature autrichienne des 20 dernières années sous la direction Christine Lecerf ici présente et de Jean Yves Masson, venu au Festival du 1er roman en 96, pour son livre paru chez Verdier.
C.L. a également dirigé le N° d’ « Europe » consacré à Wittgenstein après lequel on s’est demandé s’il pouvait y avoir encore une philosophi., On se pose donc la question : pourquoi de tels penseurs ?Tous ces auteurs se sont-ils attachés à évoquer la négation, à dire tout haut ce qui était nié ?
CL. Si E.J. détruit les mécanismes d’oppression, les phénomènes de domination, les clichés, elle ne détruit pas l’homme. Sa force de destruction est dirigée vers ceux-là même qui détruisent : on peut souligner la noirceur sur fond blanc, on peut aussi faire la lumière dans le noir, c’est affaire de stratégie. La tradition de noirceur est ancienne en Autriche. Il y a une forte tradition satyrique théâtrale dans ce pays sous la forme de la farce populaire. C’est un peu dans les gènes autrichiens que de décliner la moquerie.
Si l’on se réfère à la pensée de Wittgenstein, la pensée se veut critique ; le langage est vu comme la prison de l’homme, et son émancipation passe par la conscience de cette muselière que sont les mots et les phrases appris par dressage. Ainsi il n’y a pas de rapport aux mots naïfs chez les Autrichiens. E.J. s’inscrit dans cette lignée. Elle est un peu la seule à aborder dans son travail la littérature de gare et le porno.
Pour approcher de l’œuvre de E.J., il faut :
- a/ connaître le « viennois » qu’elle adore et qui possède un vrai parfum de langue populaire.
- b/ ne pas négliger le rapport de E.J. à sa judéité, au yiddish, alors qu’au départ elle se trouvait dans une position de déni.
- c/ connaître sa folle ironie permanente, la vérité des mots et leur contraire
- d/ posséder une culture classique
- e/ si possible avoir lu Kafka et Walser
- f/ connaître la culture anglo-saxonne
- g/ ne pas écarter le trivial, les feuilletons télés, les romans de gare.


On met un peu de temps à entendre cliqueter tout cela ; puis on repère le rapport homme/femme. Avec Bernhard, E.J. partage l’horreur du divertissement, la détestation de l’opérette viennoise. En Autriche les crimes de l’Histoire sont très présents, on marche sur des cadavres. T.B. et E.J. le ressentent (alors que les autres ne les voient pas ou ne veulent pas les voir…) et ils ne peuvent écrire que comme cela ; on ne peut le leur reprocher. Il y a tout de même un message optimiste : l’homme peut encore se saisir des mots, des livres : c’est donc une littérature d’espoir.
C’est aussi le travail de deuil que la classe politique n’a pas effectué, ainsi cette tâche est assumée par les écrivains.
Question: peut-on lui trouver une filiation avec Freud ?
CL : au fond des choses, c’est comme le continent noir de la psychanalyse, il faut aller au-delà des apparences. C’est une littérature lucide avant que d’être personnelle. Les écrivains endossent ce travail. Ils n’ont pas le choix.
Autre partie de la question : Pourquoi une telle pépinière d’auteurs?
En Autriche je répète que le débat politique est assuré par les écrivains. Vu de France, il est certain qu’on le leur envie terriblement. Tout cela pèse d’un poids énorme, et l’on risque de lire E.J. politiquement et non pas littérairement.
Thomas Bernhard a été fin stratège, il s’est toujours gardé une place artistique. Quand Hayder a été élu, ce fut une grande honte pour E.J. Elle fut même fort déprimée de constater que les moyens de la littérature avaient été vains pour empêcher le retour de l’odieux. Mais elle a continué politiquement et littérairement .
Au sujet de Freud, celui-ci a opéré un mouvement de descente dans les profondeurs, sur la base d’une vision sédimentée du psychisme. E.J. elle, s’occupe des ruines de l’Histoire. De plus, il faut dire que Freud est aussi un grand écrivain.
L’Autriche, petit pays de sept ou huit millions d’habitants, est issu de l’histoire d’un Empire décadent. Les Autrichiens sont face à eux-mêmes, à ce qui reste de l’Autriche après le déclin de cet empire. Il n’y a pas de véritable nombrilisme. Il faut regarder en face ce bouleversement, cette transformation radicale qui a désorienté les gens et leur a donné peut être un regard aigu ; Elle en a vu l’Autriche depuis la fin du 19ème et durant le 20ème siècle ! Elle a changé de forme, de structure politique. Et la conséquence, c’est cette récurrence de la présence d’écrivains observateurs, de vivisecteurs de la crise engendrée par ce passé particulier. Il y avait des possibilités, des potentialités dès avant 1934.
De 1934 à 1945, c’est le temps de la blessure irréversible. Il y a désormais un avant et un après. Et écrire après 1945, conduit à penser cette rupture. Cette déchirure traverse toute l’ouvre de E.J. Elle est la fille d’un père juif destitué de son travail de chimiste mais qui travaillera pour l’industrie de guerre nazie. Il survivra donc en faisant marcher le système nazi. Au même moment, cinquante membres de la famille de E.J. disparaîtront dans les camps nazis. . Son père en deviendra fou.
Question :Que faire de cette héritage ?
Elle dit d’elle-même qu’ « elle est un femme de ménage qui ramasse les débris de l’Histoire »
Comment expliquer cette lucidité ? Ne dit-on pas que les plus belles roses fleurissent sur du fumier ? E.J. parle de son pays comme d’un cloaque merveilleux. Et cela régénère ce « pays de merde » comme elle le dit elle-même. Pour ceux dont l’humanisme ne faiblit pas, cela donne l’excellence, si l’on résiste, on est grandi par la résistance.
E.J. se met en danger par l’écriture, elle détruit la langue. Grâce à elle, la destruction a un langage, Quand on lit E.J., on prend certes un coup, mais selon le mot de Kafka, « la littérature c’est un coup de hache sur une mer gelée ». On en sort autre. Ces auteurs-là sont de grands massacreurs, c’est insoutenable. J’avoue que parfois je veux m’en aller, mais quand j’ai fermé le livre ce n’est pas terminé. Il y a de la résistance chez le lecteur, il faut en effet résister à ce texte insoutenable, effectuer une véritable gymnastique du oui et du non. C’est à la fois physique et réflexif. C’est une littérature des bords. ( « l’Autriche est un pays des bords »)
Son écriture frôle la musique. Ici nous sommes cartésiens et nous fonctionnons avec un haut, un bas, une droite et une gauche, cette littérature bouleverse tout cela : E.J. fait passer la pensée par le corps.
Pour souligner les caractéristiques de E.J. je propose une double référence au roman « la Pianiste » :
La première est musicale : E.J. est une musicienne, elle est pianiste et organiste. Au cours de ses études musicales elle a été à moitié détruite par sa mère ; cependant, paradoxalement, son texte est musical. Tout est affaire de rythme, d’accélérations, de coups de freins. Parfois il faut attendre la suite. E.J. manipule donc bien son lecteur ; presque sadiquement.
La seconde a trait à l’intertextualité manifeste. Je lis un texte et j’en entend un autre. Ainsi E.J. enterre dans chacun de ses textes une phrase de l’écrivain suisse Robert Walser (1878-1956), de cette façon elle passe le flambeau. Dans le texte de « La pianiste », j’ai repéré des échos qui doivent beaucoup à « La colonie pénitentiaire » de Kafka. Ainsi le passage où Evita évoque le traitement qu’elle s’inflige avec des pinces à linge. Kafka avait inventé une machine, le condamné la voyait et savait ce qu’il allait endurer. Le rythme avec lequel elle se pique sur toutes sortes des parties du corps est en résonance avec le texte de l’écrivain pragois.
E.J. fait allusion à Adalbert Stifter(1805-1868) ; Bernhard avait « allumé » directement Stifter, le décrivant comme un écrivain petit-bourgeois. E.J. l’évoque, au cours d’une description par une « porte latérale », très ironique.
L’œuvre de Jelinek est d’une grande richesse, elle est violente, radicale, c’est une oeuvre construite, qui s’élabore avec la forme de son temps ( au sens d’époque)
Question : comment se bat elle avec le texte ?
Elle est rapide, il faut que ça aille vite. Elle a indiqué qu’elle ne serait pas détruite par sa littérature. Elle dit que d’autres femmes ont payé et qu’elle a appris. Elle a soixante ans et elle a renoncé à son corps. Elle n’est plus corps, elle ne l’est plus que dans son écriture. L’écriture est pour elle une transe, une ivresse qu’elle contrôle.
Elle écrit le matin, au sortir de la nuit, donc après ses rêves : la nuit s’est posée sur elle. Elle est seule, sans aucun contact radio, ni médiatique,. Elle contrôle sa mise en danger, l’écriture est pour elle jubilatoire. Elle vit dans le plaisir de l’écriture. Sa vraie vie finalement, c’est dans l’instant où elle écrit, où elle fait confiance au mouvement propre de sa langue. Elle dit qu’elle continue à être une grande pianiste quand elle écrit à l’ordinateur, grâce au jeu du clavier. Elle a créé son blog personnel (son mari est informaticien) et elle y réagit à l’actualité par internet. Elle fait partie de la grande épopée de la littérature par le net.
E.J. a une façon de côtoyer l’abîme. Elle a tant profité de sa vie difficile, de sa vie cloisonnée (mère ultra-possesive, père dépréssif), qu’elle l’a instituée pour la contrôler. Désormais elle a une peur pathologique de l’extérieur. Son rapport au réel se fait par l’intermédiaire des médias (TV , radios) mais elle tient à rester libre dans cet enfermement.
Elle vient d’écrire de superbes textes sur son père qu’elle avait peu évoqué jusqu’alors. C’est la première fois quelle se coltine avec cette folie du père, avec cet obscurcissement progressif de la raison. Avec donc la question de l’homme. Son père était dominé par sa mère. La rébellion de la fille fait sens. Depuis le prix Nobel, E.J. est plus libre. Cette récompense a mis un coup d’arrêt à ce besoin de reconnaissance qui la hantait. Elle a ainsi perdu ses contraintes, elle peut découvrir l’expression d’une liberté nouvelle.
C’est un grande viennoise qui vit entre Munich et Vienne qu’elle connaît parfaitement. C’est une citadine dont l’imaginaire est paradoxalement montagnard. Ses parents avaient une maison en Styrie et les séjours là-bas ont impressionné sa mémoire (décors de lacs , de montagnes) Pour elle ce n’est pas un chemin tracé, c’est plutôt un réseau, un mycélium.
Elle travaille dans toutes les directions à la fois : théâtre, nouvelles, pièces pour la radio, romans, etc. Elle va au bout de toutes les possibilités, à chaque fois. Dans le roman, il semble qu’elle soit arrivée à une extrémité
Question : vous avez donné les clés pour entrer dans sa littérature. Mais dans le cas de « La pianiste », je n’y arrive pas , c’est un monde noir, on croit que le jeune héros va apporter la lumière mais non ; le rapport sexuel n’a pas lieu, il est brisé. E.J. repousse t-elle sa sexualité ?
CL : E.J. est très libre sexuellement, elle a eu beaucoup de partenaires, elle a même connu une sexualité communautaire. Pour elle l’expérience cardinale c’est la domination, la pulsation du monde, c’est quelque chose qui écrase quelque chose ou quelqu’un .
Et c’est identique dans sa manière d’écrire. Son rapport à sa propre langue est de l’ordre de la domination. En matière de description sexuelle, je ne reste plus à ce niveau de lecture, je lis au-delà. Ce qui importe : comment l’énergie circule dans le texte , par quel rendu les choses vont se transformer. E.J. propose une vision désenchantée des relations hommes/femmes. Elle dépasse ce clivage, elle évoque plutôt des principes masculins et des principes féminins. Voir, dans « les Amantes » : le masculin et le féminin à l’intérieur de la même personne.
E.J. offre une lecture crue, sauvage mais j’insiste : ce n’est plus ma lecture.
Question : Y a-t-il une limite dans l’ordre de la narration ? cf Cixous
C.L. Le scandale pour E.J. c’est que la femme n’a pas de langage. Et l’oeuvre de E.J. est une œuvre sans auteur, c’est une œuvre portée sans autorisation d’écriture et il est vrai que les femmes peinent à entrer dans le travail de E.J.
Question : une filiation semble apparaître avec Sade, à travers tous ces corps disséqués, atomisés ; tout est déconstruit, si bien que les parties ne font plus corps.
C.L.Il n’y a pas de séparation du corps masculin ou féminin
Pourtant E.J. décrit la montagne avec des attributs très féminins, elle parle de culotte de cheval, de varices, c’est très anthropomorphique, c’est vraiment la femme-nature.
Et E.J. attaque le corps, il devient « le cardigan ensanglanté »(dans son dernier roman) Elle finit par abstraire le corps, cela devient très cérébral.
C’est une lecture impitoyable de la souffrance. La narration fait écran, c’est une lecture politique de la souffrance, elle n’est pas présentée comme une apothéose.
Question: dans tout cela, n’est-ce pas le manque d’amour !
CL : Ah…au fait, l’amour c’est quoi ? Il est sûr que E.J. n’est pas catholique
Elle dit que les gens ne parviennent pas à s’aimer, que le combat pour aimer est perdu provisoirement. Il y a un besoin éperdu, fort, de la femme d’avoir un homme, et la déception est d’autant plus grande. Le désamour est à la mesure de cette déception.
JC évoque Barthes et ses « mythologies »
C.L. L’amour existe. La structure sociale en le permet pas. E.J. démythifie, démystifie l’amour. Ainsi que l’enfance ; elle exerce un travail de sape. L’amour c’est l’impossibilité présente. L’être se croit libre d’aimer, il croit être individualisé, alors qu’il est extraordinairement prisonnier. Prisonnier des médias, des stéréotypes de la télé, des magazines féminins : tout cela fait écran à l’amour .
Le rapport avec les hommes , c’est un rapport trivial, il y a un manque de communication, les hommes n’ont que ce mot : « l’amour » comme malentendu.
Chez E.J. , il n’y a pas d’individualisation réelle, il n’y pas, comme Goethe l’a déjà dit, de véritable identité personnelle, il y a des structures, des affinités.
Chacun dans son rôle fait tourner la machine. La question à se poser, c’est à quel niveau de la machine je fais tourner l’ensemble. A quoi je participe quand je fais que ce je fais ? Que ferais-je si j’étais libre ? C’est bien rôdé comme système.
E.J. montre la grande proximité entre le crime et la littérature ( elle épluche les faits divers et se passionne pour les sérials- killers)
L’écriture féminine c’est une transgression, de l’ordre du criminel.
On tire des choses de soi pour écrire . Pour cela Mozart est très autrichien, il ne pouvait naître qu’à Salzbourg, en pleine domination épiscopale . Et le paradoxe du génie, c’est d’être très local et pourtant de toucher à l’universel.
E.J. n’a pas encore tout découvert ce qu’elle a en elle. On ne peut pas encore dire ce qu’elle est. Est-elle moderne ? est-elle classique ?. Ce qui est certain c’est qu’elle use du langage de notre temps. Elle s’exprime avec la puissance d’un flot verbal, et sa matière sonore politique est indissociable de sa matière poétique. Avec elle le rapport à l’oeuvre d’art ne passe par l’admiration, ni la contemplation. Elle dit : « Je vois le laid, je vois le beau »
On aimerait bien voir le beau sculpté dans le marbre mais malheureusement notre époque ne peut offrir cela .
Au sujet de la rencontre de deux radicaux : Jelinek et le réalisateur Mickael Haneke , pour l’adaptation cinématographique du roman, « la Pianiste ». Tous deux ont été surpris par le résultat. C’est, somme toute, assez tiède au regard de leur radicalité respective (même si Isabelle Huppert a signé dans le rôle titre un performance exceptionnelle…ou peut-être à cause de cela).
Question : parle-t-elle français ?
E.J. lit le français, oui, elle le comprend, elle est allée à l’école française ND de Sion, mais l’usage d’une langue étrangère reste un épreuve pour elle. Elle est paralysée. Cependant pour nos entretiens à la radio elle a accepté de répondre en allemand à mes questions en français .
Elle a un rapport organique avec « sa » langue allemande.
Oui, elle connaît la musique contemporaine avec ses bruits et ses fureurs. Chercher dans son œuvre, des motifs musicaux, des variations sur un thème, c’est bon pour un sujet du CAPES, mais là n’est pas l’important.
La musique chez elle c’est une musique magma, des concaténations, (chaîne d’éléments), des harmonies saisies au vol. Elle remplit tout, ce n’est pas une langue qui singerait la musique, elle fait avec les mots comme avec les sons. Elle a travaillé avec un jeune compositeur pour faire de la musique concrète. Elle a anticipé en littérature une musique qui s’est faite après elle.
Elle est surtout schubertienne et schumannienne. Il lui est arrivée d’être très sévère envers Mozart. Elle a même dit que Bernhardt était un peu dilettante en ce domaine, qu’il a fantasmé. Elle dit : « Contrairement à T.B., moi j’ai été mutilée par la musique, par 25 ans de piano, je sais ce que la musique fait au corps ».
Dans son œuvre, on ne peut pas dire qu’il y ait de « symphonie » qu’on peut exécuter.
Il n’empêche que Bernhard et Jelinek ont « de l’oreille ».
Question : elle nous dit qu’il est difficile d’accéder à son individualité mais elle a tout de même le sentiment de mener à bien un parcours ?
CL : C’est une femme qui doute d’elle-même, elle a un problème d’image de soi. Elle est presque autiste dans l’image que lui renvoie l’autre. Le prix Nobel lui a donné du repos, mais elle n’a pas le sentiment d’effectuer un parcours personnel.
Christine Lecerf termine la rencontre en lisant un extrait d’un roman, « Les enfants des morts », qui est la montagne autrichienne à l’état de charnier, dernière oeuvre traduite par un jeune traducteur, Olivier Leleu, avec beaucoup de courage, dit-elle, car c’est une œuvre difficile et abondante (600 pages) qui va paraître en septembre.


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