Compte-rendu (par Michel-Henry Blanc) de la Rencontre autour de l’écriture théâtrale à propos de la représentation d’Adam et Eve de Mikhaïl Boulgakov donnée au théâtre Charles Dullin dans la mise en scène de Daniel Jeanneteau, rencontre animée par Daniel Jeanneteau, Jean-Pierre Thibaudat & Jacques Charmatz le 29.01.2007 à l’Espace Malraux dont le directeur Jean-Paul Angot présenta les invités et intervint dans la discussion.

Adam et Eve, la pièce de théâtre écrite par Mikhaïl Boulgakov à la demande du Théâtre Rouge de Leningrad en juillet 1931 et terminée en août, censurée et jamais jouée du temps de l’auteur (il faudra attendre la chute du communisme pour qu’elle soit montée en Russie), a été représentée par le metteur en scène et scénographe Daniel Jeanneteau au théâtre Charles Dullin les 26, 27, 30 et 31 janvier 2007. Une rencontre sur le thème de l’écriture théâtrale à propos de ces représentations a été organisée par L’ŒIL à l’espace Malraux le 29 janvier avec le metteur en scène, Jean-Pierre Thibaudat, critique de théâtre et traducteur avec Macha Zonina de la dernière édition russe, et Jacques Charmatz.

La première partie du débat a porté sur la pièce et sa scénographie. Pour Daniel Jeanneteau, cette pièce n’est pas qu’une affaire de littérature. Dans Adam et Eve passé, présent et futur s’interpénètrent : c’est d’abord une rétrospective sur la guerre de 14-18 qui a utilisé l’arme chimique ; ensuite Boulgakov s’interroge et nous interpelle sur la situation politique contemporaine, les pouvoirs du Parti bolchevik et les pressions de Staline et du syndicat des écrivains sur la création littéraire ; c’est aussi un dialogue avec lui-même sur ses rapports personnels. La pièce est visionnaire : elle anticipe la deuxième guerre mondiale, le siège de Leningrad et la bombe atomique. Sur le plan de la création littéraire elle annonce Le Maître et Marguerite, qui en est l’accomplissement. Pour le metteur en scène, il s’agit en plus d’une vision rétrospective sur les 90 dernières années, une source d’inquiétude fondamentale en même temps qu’une leçon de lucidité : la pièce nous oblige à nous poser des questions sur notre propre présent. Selon Jean-Pierre Thibaudat, Boulgakov est aussi tourné vers le XIXe siècle et son auteur préféré, Gogol, surtout son Revizor et Les Ames mortes, dont il fera des adaptations pour le Théâtre d’Art. Boulgakov est un authentique homme de théâtre, qui connaît le plateau, dialogue avec les comédiens, c’est un chef d’entreprise, comme Molière. Il ne faut pas non plus oublier qu’en Russie sens de l’Histoire est toujours et partout présent.

A Jacques Charmatz, qui lui demande ce qu’est la scénographie par rapport à la mise en scène et comment il a conçu la scénographie d’Adam et Eve, Daniel Jeanneteau explique que nous vivons toujours dans la tradition du décor italien et français de la Renaissance, avec des tableaux placés derrière les acteurs. Mais la scénographie, en tant que conception, apparaît au XIXe siècle avec des précurseurs tels qu’ Appia, Craig, Svoboda, qui se sont interrogés sur ce qui accompagne la présence du comédien : comment mettre en scène son corps dans l’espace, c’est-à-dire comment différencier la scénographie de l’image, pour faire en sorte que ce qui est sur le plateau ne soit pas qu’une image, autant de problèmes qu’il avait explorés avec Claude Régy. A cet égard, Adam et Eve est un mauvais exemple. Dans un cadre traditionnel comme Dullin, conçu pour des tableaux et des décors plats, on ne peut créer que l’illusion de l’espace. Une scénographie n’existe que dans le temps de la représentation ; elle ne doit pas représenter entièrement les choses. Dans certains cas elle ne représente que la modification des proportions, la définition de l’acoustique, ou la relation spatiale avec le public. Dans Adam et Eve il y a un parcours scénographique du premier au dernier acte : on passe d’un décor plat, conventionnel (I), puis mixte, où la troisième dimension commence à envahir l’espace scénique et où la fumée introduit l’incertitude (II), à une constellation d’objets véritables (III), enfin au dernier acte, le plus scénographique de tous, avec sa forêt de poutres symbolisant des arbres calcinés, ses feux et les corps qui y circulent.
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A la critique d’un intervenant qui reprochait au metteur en scène de ne pas avoir fait assez ressortir la tension entre le comique et le tragique à la première représentation, par exemple le contraste entre des individus déphasés et dérisoires par rapport à la situation objective apocalyptique au début de l’Acte III, Daniel Jeanneteau a admis que, si cette tension y était, elle était encore peu perceptible. Un des problèmes est que metteur en scène et comédiens se sont acharnés à rendre chaque scène parfaitement autonome dès le premier jour, au lieu de les laisser mûrir. Adam et Eve ne peut pas supporter un tel traitement. Il a reconnu que la première représentation, si elle avait la physionomie juste, n’était pas encore mûre. (A noter que cet intervenant a retiré une partie de ses objections après avoir vu la dernière représentation). Une intervenante a posé une question sur la traduction du russe en français. Jean-Pierre Thibaudat a expliqué que le russe est une langue accentuée, au contraire du français. Boulgakov est un homme d’oreille. Son texte est très sonore, très rythmé. Les traducteurs ont essayé de trouver des équivalents français plus fidèles au rythme qu’à la phrase traduite littéralement. A leur tour les acteurs ont rendu le texte vivant et il a été modifié. Si la traduction du texte dans l’édition de la Pléiade est injouable, c’est qu’ elle ne traduit que le sens. Le rôle de la fumée dans la pièce a été débattu ensuite. Daniel Jeanneteau a expliqué qu’elle crée un espace indéfinissable qui cache les rideaux du fond et permet aux personnages d’apparaître et de disparaître. Par exemple, il aurait été impossible de présenter l’arrivée imprévue de Daragan, dont on ne sait pas si elle est réelle, sinon en le faisant émerger de ce brouillard mystérieux. Quant à l’interprétation des personnages, celui d’Eve a suscité des réactions opposées, certains pensant qu’elle ne savait pas jouer, d’autres, au contraire, qu’elle était au centre de la pièce, comme une espèce de lumière, avec le parcours le plus complexe, en évolution constante. Elle se construit, grandit et finit par s’imposer par sa lucidité et son courage. De même Adam est perçu par le metteur en scène comme le personnage le plus important, celui qui a le plus risqué et perdu le plus. Très schématique au début dans son rôle de responsable du Parti, c’est lui qui stoppe la violence et propose une solution. Il fait preuve de grandeur d’âme en acceptant qu’Eve le quitte pour Efrossimov.

La seconde partie de la Rencontre a été consacrée à la critique théâtrale et à la carrière de Jean-Pierre Thibaudat comme critique théâtral de Libération. Celui-ci explique les règles qu’il s’est imposées : ne jamais lire la pièce avant de l’avoir vue, ne la lire qu’après ; exprimer ce qu’il a ressenti pendant la représentation, et pour cela ne jamais prendre de notes pendant le spectacle ; laisser passer du temps, oublier. Enfin, à partir de ce qui lui revient d’abord en mémoire, se mettre à écrire.

La séance s’est terminée sur la constatation que le métier de critique de théâtre devient de plus en plus difficile à cause du nombre croissant de spectacles, qui a été multiplié par dix de 1978 à 1998, surtout à Paris et dans la région parisienne. Le problème est de pouvoir circuler en province et même dans le monde pour pouvoir se faire une idée de la variété de l’expérience théâtrale et essayer d’être représentatif, sans jamais être l’otage des attachés de presse. Malheureusement, pour ce qui est de la critique, il y a aujourd’hui une hiérarchie dans les média, le théâtre venant en quatrième position après le cinéma, la littérature et la musique.
(M-H.B)