COMPTE-RENDU de la rencontre avec BOUALEM SANSAL du 25 avril 2007

C’est Hélène Grunberger qui va le présenter, mais Albert Fachler dit qu’il est l’écrivain le plus chambérien de tout le Maghreb !

AF remercie la Librairie JJRousseau pour les tracts, affiches et vente des livres de notre auteur et annonçe la suite et fin de la 10ème saison ; rappelant la thématique de l’ « ombre portée » il s’excuse d’être ici à l’ombre alors qu’il fait si beau dehors et souligne aussi que BS comme Camus, est un écrivain de la lumière.

HG : dit son grand bonheur de recevoir BS comme il y a quelques années au Festival… ( présentation ci-jointe)
AF : dans le petit texte qu’il nous a remis pour parler de son « ombre portée » il ne nous épargne pas l’ironie et la distanciation, cette ombre des écrivains qui n’est jamais que l’ombre qu’on leur donne (Kateb Yacine). Tu es venu pour nous dire non pas ton ombre mais ta lumière que tu portes en toi avec attention, et aussi les ombres qui recouvrent l’Algérie actuellement et qui te passionnent : obscurantisme, fascisme islamique, mafias gouvernementales,
exils, intérieur et extérieur, etc. et face à ces ombres tu revendiques la lumière au sens des lumières, dans l’expression d’une saine colère.
J’aimerais t’entendre dire l’urgence de la colère dans ta pâte littéraire quand tu dénonces ces 4 postulats du gouvernement algérien : l’Algérie est arabe, l’Algérie est musulmane, la langue arabe est celle de l’Algérie, la conception de l’histoire de l’Algérie est imposée par le gouvernement.

(
AF lit le texte-calicot de « Poste restante » : « l’Algérie va son chemin hardiment…il n’y a que les aveugles qui ne le voient pas…etc. »)

Boualem Sansal : l’accueil de l’ŒIL de Chambéry est tellement fraternel que je ne sais pas quoi dire. On est intimidé devant tant de gentillesse.
Je dis dans ce « Poste restante » : je crois fondamentalement que l’homme n’est heureux que dans le mensonge, on a besoin d’un état qui nous mente,
que tout est bien, que la fraternité est là, que tout se porte bien, et le mensonge nous donne du courage, il nous aide à vivre, car la vie est très difficile,
à travers les interdits, la violence que nous portons ; dans cette Algérie, comme dans tous les pays arabo-musulmans, on a réussi à construire un imaginaire
de mensonges.
Tout est parfait : il y a un discours sur la race, la religion, l’identité, l’histoire, qui pousse à la béatitude.
On est très heureux de vivre dans ces pays-là, de se sentir arabe, race pure, dans la dernière des religions révélées, et au pire moment il arrive que le voile du mensonge se déchire.
Un mensonge auquel on a participé, car à partir du moment où on ne se révolte plus contre le mensonge, c’est qu’on y est bien et qu’on l’alimente à sa manière.
Que faire au moment où on est face à la vérité, où on s’aperçoit que on a toute sa vie été enfermé dans des certitudes, que la vie n’est pas cela.
Que la notion de race est une notion diffuse ;
que la religion un accident de parcours dans la vie de l’humanité ;
qu’on peut se passer de dieu ;
qu’on peut vivre sa vie chaque jour avec les gens tout simplement.
C’est ce que j’écris dans mes romans. Je mets à bas ces monuments de mensonges : je les ai entendu aussi dans d’autres discours en France, chez Sarkosy.
Il peint un monde mensonger où l’on peut se sentir très bien. Il faudra bien un jour contourner ces mensonges et voir la réalité en face ou c’est elle qui vous
forcera à le faire.
L’être humain est dans une relation à la vie extraordinairement complexe.
On n’est pas à la recherche de la vérité mais de mensonges qui tiennent la route, jusqu’aux derniers jours de notre vie.
Ainsi on est rassuré. La vérité est un stress permanent, parce que la vérité est une phase qui se remet en question au jour le jour.
Entre les mensonges qui nous donnent la sécurité et la vérité qui nous fait trébucher à chaque pas, on ne sait pas comment arriver au terme de notre vie, notre
but étant de mourir heureux.

AF : quelles sont ces constantes nationales, dont tu nous parles, qui font partie du credo médiatique algérien, et contre lesquelles de façon brillante tu t’insurges de façon systématique notamment dans « Poste restante », et tu remets les pendules à l’heure sur le plan historique, comme tu l’avais fait sur les exils et pour la berberitude ?

BS : tous les états ont besoin de définir des normes simples pour que les gens les vivent de manière simple.
Dire par ex. qu’un français est un français, c’est suffisant pour les gens. Mais quand on y regarde d’un peu plus près, on voit qu’un français n’est pas un français,
il vient de partout et de nulle part.
En 1962 en Algérie on nous a recréé une histoire. Dès son premier discours Ben Bella a répété trois fois : le peuple algérien est arabe, il est musulman.
On nous a fabriqué un moule identitaire et ça a fonctionné.
Mais au bout de 30 ans on constate que ça ne suffit pas. Au regard de l’histoire on voit les erreurs : chez moi on ne parle pas arabe, mais berbère,
est-on berbère ? ;
dans la rue on entend parler français, alors est-on aussi français ? Je me suis attaqué à ces grandes fresques identitaires bâties par le pouvoir et j’ai vu
que l’identité n’existe pas. Je ne sais pas ce que c’est qu’être berbère, ou algérien, ou numide, nous venons tous de Lucy, paraît-il…

AF : dans « Le serment des barbares » ta langue riche, charnue, truculente, rabelaisienne, nous avait enthousiasmés, elle était semblable à la littérature
sud-américaine, renvoi en miroir à la littérature française. Et tous ces personnages aux destins douloureux possesseurs d’histoires
fabuleuses à raconter.
Comment écris-tu et pourquoi le choix de la langue française ?


BS : parce que c’est ma langue, je suis né dedans, (comme Obélix), dans une famille très francophone.
De plus cette langue me parle, par ses résonances, ces couleurs, sa richesse. Et pas l’arabe, qui est divinement poétique, puisqu’il est descendu du ciel,
mais il n’est pas dans la vie : c’est une langue pour les saints. Alors que le français est une langue magique, qui s’est nourrie de toutes les langues, la Grèce,
Rome, par dizaines, et qui a cristallisé comme un diamant. Je ne retrouve pas cette magie dans une autre langue, sinon celles qui sont de la même famille
que le français. Je la sens confrontée à d’autres cultures, d’autres imaginaires, et je me sens en résonance avec elle.
Elle est tellement plastique qu’on pourrait presqu’écrire de l’arabe avec le français. Elle est capable aussi d’aller vers le spirituel, de façon très encadrée.
C’est une langue magnifique.

HG lit un passage de « L’Algérie des deux rives »

BS : depuis 62 on s’est trouvé formatés dans un oubli du passé, et on se retrouve avec une mémoire en confettis, des bribes de mémoire.
Quand on se questionne et qu’on essaie de se reconstruire de l’intérieur, on doit le faire avec discrétion parce que le régime a un discours qu’il nous force à tenir.
Dire dans ce pays : « je ne suis pas musulman » c’est de l’apostasie et conduit à la peine de mort.
Dire : « le socialisme ne me convient pas », on est banni de la société. On vit sur ce formatage dans sa vie civile et on vit en cachette dans sa vie privée.
Quand je me suis mis à écrire j’ai tout de suite été confronté à cela. Mon prochain roman traite de la « shoah », en Allemagne, comment ce peuple allemand
si cultivé a pu être fagocité par une idéologie aussi primitive ! on a décrété : le peuple allemand est arien, comme on décrète : le peuple algérien est musulman.
Vous devenez un nazi, c’est incontournable dans ces systèmes qui ont une telle force terrible, incroyable…
Vous pouvez vous suicider, ou émigrer, mais vous ne pouvez pas échapper au formatage, à l’école, au lycée, au syndicat, à l’usine…
le système de big brother est là qui vous surveille. On essaie d’être soi-même, en famille, entre copains, c’est possible, « leur islam… », « leur socialisme… » ;
mais si l’on veut s’exprimer, on s’autocensure, on a tellement peur de se mettre en danger de mort, pire encore : d’être excommunié.
C’est terrible d’être en face de gens qui vous disent : vous n’êtes pas des nôtres.
A chaque livre je me dis : « est-ce que je vais l’écrire ? » car c’est chaque fois se mettre dans l’arène, s’exposer.
Et puis je le fais en me disant ça va choquer certains, et je trouve aussi des solidarités. Jamais dans mes livres je me suis restreins, bien que chaque mot ait
été pesé et douloureusement, par ex. les sous-titres de « poste restante », qui mettent en exergue le sujet du livre et m’exposent davantage parce que dans
une société formatée, celui qui essaie de casser ce formatage des individus, agresse violemment ces mêmes individus formatés.
L’auteur est d’autant plus exposé qu’il casse des verrous dans la tête de l’individu formaté.

AF : dans ce diagnostic quasi médical que tu fais de cette société tu parles de parcellisation des esprits que nous appelons une forme de schizophrénie
collective et tu donnes des solutions pour en sortir, la littérature, la distanciation, l’humour.

Sur l’exil, AF lit un passage d’ « Harraga » dans lequel BS parle de Camus et R.Mahmouni.

BS :le premier exil est le rêve, dans une société qui interdit le rêve. Puisqu’on sort de cette réalité artificiellement construite, cette façon de vivre où l’on est parqué,
rêver devient dangereux, même s’il y a des passerelles entre rêve et réalité.
Dans ce cas-là sortir de la réalité devient une douleur, nous partons vers des choses que nous ne connaissons pas : se découvrir peut être une douleur,
un exil permanent. Mais aussi d’un côté la réalité peut être belle et le rêve peut être sage.
De toutes façons ce qu’on construit se déconstruit aussitôt, le monde est ainsi fait.

AF : quel est ton rapport à la poésie ?

BS : la prose a des limites et pour dire certaines choses il faut revenir à la poésie. Certaines choses qu’on dit à soi-même, comme dans un miroir.
Dans « Harraga » je l’ai senti très fort dans la peau de cette femme qui écrit, je n’ai pu lui faire dire certaines choses que par la poésie.

Suivit un échange très riche et très fructueux avec la salle sur les écrits de Boualem Sansal, qu’ils soient essais ou romans, sur le rêve et la réalité, sur la lecture,
sur la politique, sur sa façon de raconter des faits et des personnages réels qu’il a connu, sur son imaginaire, sur sa propre existence très risquée dans
cette Algérie où à chaque coin de rue il peut être assassiné, sur son courage de vivre et de combattre par les livres, sur la nostalgie des premiers jours,
sur l’univers, les atomes, sur la constitution de l’être humain, sur la réécriture de certains de ses romans (« Dis-moi le paradis », qu’il avait perdu dans le tremblement
de terre de Boumerdès), sur sa propre situation, sur ses solidarités, sur l’avenir de son pays, sur les sociétés arabo-musulmanes figées par la religion de l’islam
et leur éventuelle évolution vers le monde moderne, sur le Coran, sur la langue arabe, sur la linguistique, sur le berbère, sur l’étrangeté de l’économie islamique
incapable d’entrer dans la mondialisation, sur la situation inégalitaire terrible de la femme, sur la race, sur la notion de peuple arabe élu par Allah,
sur la démocratie, etc.
Et la conversation s’est encore poursuivie au restaurant jusqu’à une heure avancée de la nuit : nous avions du mal à quitter Boualem, les embrassades sur le
trottoir de Chambéry n’en finissaient plus, nous nous demandions s’il n’allait pas rester avec nous et s’exiler pour de bon…

CR par BM