Compte rendu de la rencontre avec Anne-Marie METAILLIE et Bertille HAUSBERG
du 6 novembre 2006 dans le cadre d’Eclats de Lire.


Après la présentation des invitées, on les questionne sur leur rencontre, leur collaboration et ce rapport particulier qu’elles entretiennent.
Anne-Marie Métailié: « Nous nous sommes rencontrées autour d’un auteur extraordinaire : Hernan Fivera Letelier.
Cet homme, qui vit dans le désert d’Atacama, est un autodidacte ; ses études secondaires il les a faites à 20 ans seulement lorsqu’il a arrêté de travailler à la mine et commencé à travailler dans les bureaux de l’administration. Il s’est alors donné pour mission de chanter ce qu’est ce monde du désert d’Atacama : pour chanter le désert, il faut savoir utiliser les mots du désert.
Mon contact avec Hernan Fivera Letelier s’est fait par l’intermédiaire de Luis Sepulveda qui m’a dit : « Il y a un homme formidable dans le Nord qui a écrit un roman : « La reine Isabel chantait des chansons d’amour », trouve-le ! ». C’est bien de connaître ce genre de choses, mais comment trouver un auteur là-bas ? en Amérique latine l’édition n’est pas la même qu’en France : les éditeurs n’ont pas le droit de vendre les droits de traduction de leurs auteurs. Quand vous écrivez à l’éditeur, il ne vous répond pas. Alors il faut chercher, d’agent en agent.
L’un d’eux m’a même dit : « J’envoie le livre à Gallimard et si cette grande maison le refuse, on vous l’enverra. » Je déteste ce genre de réponse.

Je demande alors à Sepulveda de m’envoyer son propre exemplaire du livre de Hernan Fivera Letellier, je le lis, et dès la fin du premier chapitre je suis hors d’haleine, complètement étouffée, asphyxiée, je me dis qu’il y a là quelque chose d’extraordinaire, que je dois continuer; mais je ne sais pas si je vais pouvoir aller jusqu’au bout , je n’ai plus de souffle. Je poursuis tout de même ma lecture tout en me disant : à qui je pourrais le vendre, et surtout qui va le traduire ?
A ce moment là, je reçois une lettre de la part d’une dame qui m’est inconnue, Bertille Hausberg. Je me rappelle d’avoir reçu d’elle la traduction d’un chapitre de ce livre »

Bertille Hausberg : « J’avais fait quelques essais dans la traduction qui s’étaient avérés assez décevants puisque le roman que j’avais traduit pour une maison d’édition n’avait pas été publié, la maison ayant fait faillite, et je n’avais pas été payée. Je me suis dit que la traduction n’était pas un endroit où je traînerai long temps.
Un ami chilien me ramène de son pays ce fameux livre dont parlait Anne-Marie en me disant que j’allais rire, me vantant sa truculence et sa drôlerie. Je le lis et je le reçois comme un coup de poing au plexus : il y avait en effet beaucoup de truculence, de par la nature des personnages, et leur langage ; mais en plus je l’ai vu comme une bouteille à la mer : il y a quelqu’un dans le Nord du Chili qui a sûrement écrit ce bouquin pour que l’épopée des mineurs de l’Atacama ne soit pas oubliée par le vent de l’Histoire. Je suis véritablement enthousiasmée par ce livre.
A cette époque je suis mal dans ma peau et dans ma vie. Arrivée à Lyon, venant d’Algérie, je milite dans une association qui essaie de trouver du travail pour les réfugiés politiques du Chili qui venaient d’arriver en France, et une fête est organisée pour collecter de l’argent. Je me retrouve alors au milieu de personnes qui n’ont pas honte de laisser couler leurs larmes quand ils ont du chagrin et qui rient aux éclats quand ils en ont envie. Très vite, exilée comme eux, je me retrouve chez moi au milieu de ce petit groupe. Je dois mon intégration en France aux réfugiés politiques chiliens. Je ne savais pas vraiment où planter mes racines et en les écoutant parler à longueur de soirée de ce pays qu’ils venaient de quitter, je me suis sentie chilienne pendant très longtemps. Voilà pourquoi je connais bien leur culture, leur mentalité et leur vocabulaire.
Quand ce livre m’est tombé entre les mains je me suis dit d’une façon peut-être un peu prétentieuse : « Il faut que les Français puissent lire ce livre, et si quelqu’un doit le traduire, ce sera moi ! ». Je n’avais aucun contact avec une maison d’édition, mais j’avais un ami d’enfance , Albert Bensousan, traducteur connu et reconnu. Je lui envoie le livre, lui disant qu’il faut qu’il le lise et que nous trouvions un éditeur qui veuille bien acheter les droits. On apprend alors que les droits ont déjà été achetés par Anne-Marie Métaillié, qui cherchait un traducteur. Elle appelle Albert, lui disant : « Il paraît que ce livre vous intéresse, accepteriez-vous de le traduire ? ». Il s’est alors passé une chose qui arrive très rarement dans le petit landernau de la traduction : il lui répond : « Non, pas moi, mais je connais quelqu’un ».
Si bien qu’un jour en rentrant du lycée il y avait un message d’Anne-Marie Métailié: « Il paraît que ce livre vous intéresse. Si c’est le cas, rappelez-moi ». Je l’ai rappelée très vite et elle m’a demandé de traduire un chapitre d’essai. Ce que j’ai fait et nous n’étions pas d’accord. J’avais été, il est vrai, assez désarçonnée par le style qui mélangeait des termes argotiques avec des mots d’un vocabulaire extrêmement raffiné ; je ne trouvais pas ma place dans tout cela.
Je me suis alors dit qu’il fallait que je me lâche davantage sur ce premier chapitre qui est un délire éthylique où l’on passe d’une idée à l’autre, d’une métaphore à l’autre.

Anne-Marie Métailié : « Nous partageons des goûts littéraires et des valeurs. Nous savons que ce qui est important dans les livres et dans l’édition, c’est l’auteur ; il faut qu’il soit au centre de la vie. Dans les maisons plus importantes, c’est la gestion qui est au centre.
Nous pensons, nous, que nous n’avons qu’une chance dans la vie et qu’il faut la vivre le mieux possible, en faisant des choses que nous aimons, en défendant des textes auxquels nous croyons.
Je peux définir mon catalogue par une phrase que cite Rosa Montero : « parmi les écrivains – et chez les êtres humains c’est la même chose – il y a les hérissons, qui vivent dans un périmètre bien défini, qui vivent intensément et qui, dès qu’il y a un problème, se roulent en boule et élaborent dans cette boule leur intimité. Et puis il y a les renards, qui sont curieux, qui circulent, qui se déplacent, qui voyagent, qui regardent le monde dans lequel ils vivent ».
Je crois que je publie surtout des renards, et quelques hérissons parfois, mais très peu. Pour publier des renards, et surtout ceux qui apportent le monde extérieur dans une maison d’édition, il faut des traducteurs. C’est pour cela que c’est très important de trouver des gens qui soient en phase avec les auteurs. Tout est dans le talent du traducteur. Bertille est l’une des personnes qui a le plus de talent dans son approche des textes latino-américains.

Question :
Est-ce que l’une amène des textes à l’autre ? Comment se fait le partage, cette balance entre l’éditrice et la traductrice ?

A-M Métaillié :
Il n’y a pas de règles : je laisse venir les choses. Lorsque je reçois des textes, je me dis : celui-là est pour Bertille, celui-ci pour un autre, il y a beaucoup de bons traducteurs. Il y a aussi les autres, les « emmerdeurs ». Je ne veux pas travailler avec eux. Nous sommes une petite structure, nous travaillons à six seulement et on a décidé que les gens qui croient posséder la vérité peuvent se la garder. On fait quelque chose qu’on aime et on veut le faire avec plaisir.
Je ne sais pas comment se font les choix. Parfois les traducteurs proposent, comme par exemple pour le livre de Angel Paras que je n’avais pas lu mais que Bertille avait beaucoup aimé.

Bertille Hausberg:
Je me sentais assez impliquée parce que, - et c’est aussi un aspect du travail du traducteur qui me plait beaucoup,- comme nous recevons énormément de manuscrits, leurs auteurs pensent que le traducteur peut les aider à trouver un éditeur.
Paras me dit un jour à Paris : « J’ai écrit une nouvelle et je voudrais que tu me dises ce que tu en penses ». Je lis cette nouvelle et je la trouve excellente. Il m’envoie aussi un petit roman qu’il veut que je traduise car il a trouvé un éditeur. Quelque temps après, il m’envoie un autre livre que je n’aime pas du tout. Je lui ai dit qu’il faut qu’il le retravaille, ce qu’il fait. Il me le renvoie , et cette fois je le trouve très bien. Je le dis à Anne-Marie : c’est ce qui va sortir en février. C’est un auteur non seulement intéressant mais aussi quelqu’un de très bien. Ce sont des choses dont nous tenons compte. Je n’aimerais pas traduire un bon écrivain dont je ne respecte pas la personne. Après avoir traduit plusieurs romans d’un même auteur on devient ami et j’apprécie cela ; je me dis qu’ils sont de ma famille car ils ont les mêmes valeurs que moi, ils aiment les mêmes choses ils s’offusquent des mêmes choses .»Question : « Pourquoi Bertille a traduit-elle beaucoup de chiliens ?

Bertille Hausberg :
Je suis tombée dedans lorsque je faisais mes études. Ma chance, si l’on peut dire, c’est de les avoir interrompues en 1962 en Algérie : il n’y avait vraiment plus moyen d’étudier là-bas. Arrivée à Lyon en 1970 je les ai reprises. Entre temps, on avait enfin ouvert l’étude de l’espagnol à la littérature latino-américaine. J’ai donc lu successivement plusieurs livres venant de là-bas et j’ai eu comme un choc, à la fois littéraire et sentimental : la découverte d’un univers dont je n’avais même pas idée. Mon amour pour cette littérature a débuté à ce moment là. Je traduis le chilien car je connais très bien la culture, la langue, tous les niveaux de vocabulaire de ce pays, mais aussi parce que je m’identifie totalement, je suis en plein accord avec les idées des écrivains que je traduis.

Question :
Vous est-il arrivé de traduire un auteur sans le connaître ?

Bertille Hausberg :
Je ne peux pas. Je connais des collègues qui ont une attitude complètement différente. Ils disent : « Je traduis ma lecture d’un texte, je ne demande rien, je fais comme je le sens et la personne qui est derrière ne m’intéresse pas, ». Comme je suis une grande sentimentale, j’ai besoin de mettre un être derrière un texte. Quand c’est la première fois que je traduis un auteur, je l’avertis par un mail et nous correspondons, je lui pose des questions, je lui demande son avis sur certaines choses, etc.
L’écriture n’est pas innocente. Quand vous traduisez le texte de quelqu’un, vous découvrez beaucoup de choses sur cette personne, alors que pour lui vous êtes une inconnue. Quand on se rencontre, il y a une espèce de défiance. L’écrivain sait parfaitement que s’il y a quelqu’un qui peut voir les beautés mais aussi les petites faiblesses d’un texte, c’est fatalement son traducteur.
Quand j’ai traduit un écrivain du 19ème siècle, là évidemment le contact n’était pas possible !
La bibliothèque de Lyon organise régulièrement des rencontres que je trouve très bien sur « l’écrivain et son double » où l’on fait parler l’écrivain et son traducteur pour voir justement les rapports qu’ils entretiennent, et c’est toujours très intéressant.

AM Métaillié :
Moi je ne veux pas connaître les gens avant de les éditer. Le livre doit se défendre tout seul. Si l’auteur est un type sympathique, tant mieux, mais je ne veux pas être influencée. Le texte doit existe tout seul. Cela me paraît fondamental.

Question à’A-M Métailié
Quelle est votre motivation d’éditrice quant au fait d’apporter des clés de compréhension et de montrer la face cachée de certains pays, en particulier d’Amérique latine voire d’autre pays, à des lecteurs français qui ne connaissent pas forcément ces civilisations ?

A-M.Métaillié:
«J’essaye de donner à voir ce que je trouve d’intéressant dans un pays. Kelman par exemple, nous montre comment fonctionne un honorable homme ordinaire, qui essaye de vivre, de se débattre dans une vie quotidienne un peu compliquée, tout en aimant beaucoup ce qui l’entoure : sa femme, ses enfants, ses amis. Eh bien, cet auteur ne se vend pas du tout, alors qu’il est très connu et respecté en Angleterre, aussi je vais continuer de l’éditer parce qu’il nous montre quelques chose de son pays et c’est magnifique.
Je trouve que les livres de John Burnside nous apprennent aussi beaucoup de choses sur l’Ecosse, l’Angleterre, sur les transformations du monde présent.
Pour l’Allemagne, il y a Christoph Hein qui a une biographie absolument extraordinaire. Il est fils d’un pasteur venu de Silésie, c’est à dire de la partie qui a été donnée à la Pologne au moment du partage qui a suivi la défaite nazie. Ces gens sont revenus s’installer dans ce qui va devenir l’Allemagne de l’Est. Comme fils de pasteur, il n’a pas eu le droit d’aller au lycée ; son père l’a donc fait sortir et placé dans un lycée d’Allemagne de l’Ouest. Il a eu son bac puis il est revenu à l’Est car c’est son pays. Il veut faire des études supérieures, et c’est impossible car son bac est de l’Ouest. Il devient alors menuisier de théâtre. Le metteur en scène le remarque, et en fait son assistant. Il va se mettre à écrire des pièces de théâtre et des romans qu’on ne publie pas à l’Est, mais à l’Ouest. Ensuite le mur tombe et avant tout le monde, il décrit la violence qui déferle à l’Est, il décrit l’invasion de l’extrême droite, et surtout celle des mafias dans une société qui n’avait pas été préparée à cela. Je trouve que c’est très intéressant ces gens qui ont un regard sur ce qu’ils vivent, qui le racontent bien et qui l’écrivent magnifiquement. Son dernier roman raconte l’histoire de cinq personnages qui vivent cinquante ans d’histoire autour d’un personnage central qui est ce garçon arrivé comme immigré.
Je trouve que la littérature romanesque va au-delà de l’étude historique ou sociologique, parce que la sensibilité de l’écrivain lui permet de faire passer les choses de façon plus charnelle et avec plus de subtilité.

Question :
Plusieurs éditrices se sont lancées dans un monde de « mâles », qu’en pensez-vous ?

Anne-Marie Métailié :
Je ne sais pas. Lorsque j’ai commencé, nous n’étions que deux sur le marché. Je ne me suis pas posé la question. Tout ce que je voulais, c’était ouvrir ma maison d’édition. Dans les années 70, j’ai été une virulente militante féministe puis je suis revenue à la raison en me disant que je voulais tout ! Les hommes n’étaient pas l’ennemi. Ensuite, vers 1985, et dans les cinq années qui ont suivies, si des femmes sont arrivées, je crois que c’est parce que la littérature a perdu de son prestige. Les professions qui se féminisent sont en général celles qui ne rapportent pas assez et donc on peut les laisser aux femmes. Il faut dire quand même que dans les grosses maisons d’éditions, il y a toujours plus d’hommes que de femmes aux postes de direction. Je pense néanmoins qu’il y a une perte de prestige de l’édition. A part ça, je crois que les femmes ont évolué, qu’elles savent ce qu’elles veulent et qu’elles le font. Quelqu’un leur dit :
..vous êtes « musclées » toutes les deux !! »,

B. Hausberg :
Nous sommes des femmes de passion qui avons des idées , nous essayons de les vivre et de les concrétiser à travers nos activités. »
A.M Métaillié ajoute :
Je crois que ce qui caractérise la plupart des auteurs que je publie et ceux que traduit Bertille est le fait que ce soit de la littérature de survivants, ce qui est beaucoup plus intéressant que la littérature de « looser » (de perdant). Et je crois que c’est ça qui fait le caractère particulier de notre catalogue. Ce sont des gens qui se sont coltinés avec de réelles situations difficiles, et qui survivent…

B. Hausberg de conclure :
…et qui en ont fait de la littérature aussi. Souvent je reçois des manuscrits de gens qui racontent des choses en général autobiographiques, avec des témoignages très intéressants, mais ce n’est pas de la littérature. La littérature c’est raconter une histoire et inventer une façon originale de la raconter. »

Ce CR a été retranscrit de l’enregistrement par Stéphanie Bertoud, et mis en forme par P.C et B.M.