OEIL
Compte-rendu de la rencontre de Bernard CHAMBAZ du 16 Novembre 2005
65 personnes présentes
Présentation de Bernard Chambaz par J.Charmatz. : Il fait du vélo. Il fait le Tour de France, avant
les Champions. Il marche en montagne. Il adore le Comte de Boigne et veut écrire sur cet homme…
Il vient de sortir deux livres énormes, « Kinopanorama », chez une nouvel éditeur, Panama, et
« Eté » qui a reçu le prix Apollinaire. Et il a par dessus tout le courage d’écrire, malgré et « en
fonction » du deuil vécu.
Question: Dans «L’arbre de vie », il y a toujours ce va-et-vient entre une mémoire collective et une
mémoire individuelle. On retrouve ce même effet dans Kinopanorama ou dans L’Orgue de Barbarie,
y a t il une clé de lecture ?
B.C. : Non, pas de clé mais un moteur… j’évite de me poser trop de questions sur ce que
j’écris… j’ai une certaine tendresse pour Julien Gracq et ses deux livres « Un balcon en
forêt », et « Les carnets du grand chemin ». Pour lui, il faut dans un roman, il faut de
l’histoire : un temps historique, un lieu géographique, et une langue.
Dans Kinopanorama, c’est le communisme, avec le point central qui tourne autour de la mort
du père. J’ai une fascination pour la fin des grands hommes, ou celle des petits hommes ou la
mort des Saints… La dernière lettre que Boukharine avait envoyé à Staline pour ne pas être
exécuté est une lettre magnifique. Oui, c’est bien le rapport entre la mémoire collective et la
mémoire individuelle.
Question. Dans vos œuvres, on est plongé dans la tête des protagoniste. On est dedans… Ainsi,
j’ai cru avoir fait la guerre d’Algérie…
B.C. A partir du moment où il y a des personnages, ils sont habités par une mémoire. La
mémoire se balade sur l’axe du temps effectivement. La rencontre entre le lecteur et l’auteur,
c’est la rencontre de deux imaginaires. On se doit d’être capable d’imaginer les pensées, les
gestes, les actions de ses personnages. Ce qui me fascine depuis toujours c’est cette
mémoire qui nous habite, et à partir de ces « éclats de mémoire », moi, depuis l’âge de six
ans, je peux recomposer l’histoire d’un moment…Les bruits… le froissement d’un papier
cadeau… Une montre qu’on m’a offert à 12 ans. Cela fonctionne chez moi en cascade. On va
d’un point à un autre dans une liberté absolue. Dans Kinopanorama, on navigue dans le
temps. Le désordre chronologique des chapitres de K. est naturel et évident.
Question : Dans l’Orgue de Barbarie, est-ce qu’Etienne est inspiré d’un des personnages du film de
Tavernier, sorti en 1992, dont vous avez parlé à la fin du livre ?
B.C. : Absolument pas ! J’ai écrit ce livre de 1987 à 1990.
Question : Avec Kinopanorama, j’ai beaucoup ri. J’ai hurlé de rire. Et c’est la première fois !
B.C. : C’est le plus beau compliment que vous pouvez me faire…
Question : La fête de l’Humanité, c’est vraiment aussi très drôle. Ce qui est constant dans tous les
romans de B. C. c’est comme un reportage ; c’est comme si on y était…
Question : Quelle est la part de la créativité de la mémoire ? Quel rapport entre les témoignages de
ceux qui ont vécu les évènements et le récit de celui qui les raconte, et comment il les raconte ?
B.C. : Pour moi ma mémoire n’a pas besoin de la réalité. C’est ce dont je me rappelle qui
compte. Dans la collecte de documentation, je fais des choix… Ce qui compte aussi c’est ma
façon d’écouter les témoignages que j’ai pu entendre, des témoignages qui me semblaient
fabuleux. Ca s’est imprimé en moi. Même si ça ressort 20 ans 30 ans après. Cela va prendre
une forme romanesque et je ne peux pas vous garantir de la réalité des faits ! Kinopanorama
c’est le premier volume d’une trilogie. Dans le troisième volet de cette trilogie, je vais raconter
un événement qui m’a énormément marqué, à l’âge de neuf ans, c’est l’enterrement de Marcel
Cachin , directeur du Parti Communiste, où ma mère m’avait emmené. Pour moi, le ciel était
gris, gris, comme tout le reste… et pourtant, j’ai eu la curiosité d’aller vérifier dans le Journal
de l’Humanité, au dire de Monsieur Météo, ce jour là, le ciel était vraiment bleu ! La mémoire
cela me fascine, même bourrée d’erreurs et c’est une chance de pouvoir l’explorer !
Question : La poésie et le roman : pourquoi et quand l’écriture du poème ou du roman.
B. C. : Je ne veux pas théoriser. Au début je n’ai écrit que des poèmes. Puis j’ai écrit sur
différents sujets, des essais, sur la peinture de Piero de la Francesca et Véronèse… et après
j’ai écrit un premier roman…Mais j’ai toujours conservé le même attachement essentiel à la
poésie. Quand est-ce que j’écris des romans ou de la poésie ? La poésie, c’est un besoin, une
nécessité intérieure. Il y a une forme d’intrigue ou de narration dans la poésie. Pour ce qui me
concerne, dans le roman, je raconte des histoires et dans la poésie, c’est davantage réservé
pour moi au thème de l’amour, de la femme de ma vie ou de mes enfants, c’est aussi les
voyages. Les voyages trouvent leur place en poésie.

Yves Bonnefoy disait qu’il écrivait un livre de poèmes tous les 4 ou 5 ans. C’est un peu aussi
mon rythme éditorial, mais comme il l’explique, c’est aussi quand les mots commencent à
trembler… Par exemple le mot neige commence à bouger… et alors on écrit un poème…
C’est ce que je viens de faire après un voyage à Berlin. Cela a ébranlé quelque chose qui a
provoqué l’écriture d’un poème juste après…
Question: (lecture) « et pourquoi la poésie ne serait pas aussi cette parole différée, dispersée,
trouée par le milieu, inaccomplie, et pourtant essentielle…rien moins qu’hasardeuse »… « Il
faudrait du temps en plus du sucre et des miracles… »
Qu’est-ce que cela veut dire « du sucre et des miracles » C’est une énigme… Est-ce que tu peux
en dire quelque chose…
B. C. : Pour moi aussi c’et un peu énigmatique… Ca s’est imposé à moi. Il y a des ensembles
de mots qui vont ensemble. Il y a des images qui sont en moi. Pourquoi ça me paraît « tenir
ensemble » ? C’est une question de sentiment, de sensation. Du sucre, de l’ordre de
l’évidence, des miracles, de l’ordre de l’impossible… çà fait quelque chose qui tient debout et
qu’on ne peut pas vraiment expliquer. Il y a dans la poésie une part d’obscur auquel il faut
consentir. Il y a un poème d’Apollinaire (Gaspard), qui est pour moi tout à fait énigmatique,
mais je le lis comme si c’était le journal. Je n’essaie pas de tout expliciter. C’est un
contresens de lecture de vouloir tout expliquer. Pourtant l’hermétisme me déplaît. J’essaie
d’écrire simplement. De ne pas être compliqué. Après cela peut éveiller des
« correspondances » ou pas…
Question: « Parmi les choses sérieuses, le football égalait la poésie » Ici, le foot est aussi associé à
la poésie… cette concordance de deux extrêmes est commode.
B. C. : Le football c’est pour moi entre l’Iliade et les Bucoliques… Je me suis rabattu sur une
devise que j’aime bien : « Au foot, il n’y a pas que des cons, mais tous les cons y sont. » !
Question : Comment avez-vous connu le Comte de Boigne ?
B. C. : Je l’ai connu par son mauvais côté, par sa femme ! J’ai lu d’abord les mémoires de la
Comtesse de Boigne. J’ai été ébloui. Puis, je suis venu à Chambéry… j’ai su alors qui était le
Comte. Et je me suis intéressé à la Comtesse. Et je me suis mis à avoir envie d’ écrire sur leur
histoire…qui m’intéresse énormément. Le Comte de Boigne, je trouve que c’est un très beau
personnage… dès que je trouve le temps… j’écris sur lui.
Question : Il y a une performance à la capacité à laisser au lecteur sa place avec suffisamment
d’images qui font démarrer plein de sensations. Une poésie qui est personnelle mais qui laisse la
place au lecteur, qui lui permet de se l’approprier.
B. C. : Cela serait mon vœu le plus cher…
Question : Quand je lis les romans, je sens un collecteur d’images, de paysages, je sens un
militant, quelqu’un de disponible, et dans les poèmes je sens la sensibilité d’un homme. En filigrane
dans les romans, on sent une personne, disponible au monde, une espèce d’érudition mais qui ne
pèse pas sur l’autre. On entre en sympathie avec vous.
B. C. : L’idée d’une disponibilité dans l’écriture. Je ne fais pas beaucoup de soirée-débat
comme ce soir. Parce que je n’aurai pas assez de temps pour travailler. Fondamentalement, il
faut s’en tenir aux œuvres. Ce n’est pas important qu’un auteur soit sympathique… Ce qui est
important c’est l’œuvre. Il y a un auteur, Pierre Michon, que je tiens pour un très grand auteur.
Il n’est pas vraiment sympathique… Cela n’affecte pas notre lecture. De même que Céline.
Son antisémitisme est détestable. Il y a un certain paradoxe, une différence à établir entre
l’auteur et son œuvre. Sachant que l’idéal c’est… de passer une bonne soirée ! Mais ce n’est
pas parce que la soirée est bonne que les livres sont meilleurs et ce n’est pas si la soirée
n’est pas bonne que les livres sont moins bons…
Question : A propos de la poésie des voyages, j’adore Nicolas Bouvier, que vous citez. Je pense
que le vrai poète, c’est une humilité par rapport au monde. Que le poète ne se prenne pas pour un
maître…
B. C. : Pour moi, Nicolas Bouvier, c’est immense ! mon livre préféré « L’usage du monde » de
Nicolas Bouvier, c’est le livre que j’emporterai dans ma tombe… un pur chef d’œuvre, un
immense écrivain.
J. C. : (lecture) Ce qui est bien chez toi, c’est d’arriver à conjuguer le poète et le romancier.
Comment arrives-tu à maintenir ces deux arts..
B. C. : ces deux registres… Je ne sais pas. Je n’écrirai pas forcément toujours des romans.
Mais, je mourrai en écrivant un poème. J’ai vocation à vivre. On vit avec des mots et je
n’imagine pas que je ne puisse plus écrire de poèmes. Peut-être que je n’écrirai plus qu’un
poème par an….
(CR par Mylène Vachette)