L’ŒIL

RENCONTRE AVEC ALINE SCHULMAN
Mercredi 16 janvier 2008 à la Maison des Ecritures

Aline SCHULMAN est présentée par Chantal Moiroud, vice-présidente de l’ŒIL.
Née à Casablanca, elle a enseigné la littérature espagnole et latino-américaine à la Sorbonne. Traductrice, elle a été secrétaire générale de l’A.T.L.A.S. (Association des Traducteurs Littéraires) et présidente de la Commission de littérature étrangère du C.N.L.
Elle a traduit, entre autres, Juan Goytisolo, dont elle est devenue la traductrice attitrée. Elle a aussi traduit des œuvres latino-américaines, dont le Mexicain Carlos Fuentes. Elle a publié un roman, « Paloma », Le Seuil, 2001. Elle a traduit « La Célestine », de Fernando de Rojas (1450-1541), en version intégrale, Fayard, 2006, et, de Miguel de Cervantès, « L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, » Le Seuil, 1997 & Le Seuil-Points, 2001. C’est la traduction de ce grand classique espagnol qui sera le sujet de la rencontre de ce soir.

La séance est précédée des lectures par Maryvonne et Bernard Mongourdin d’un certain nombre de traductions passées et présentes d’un passage tiré du chapitre XX de la première partie de « Don Quichotte », qui vont de celles de César Oudin et François de Rosset au 17ème siècle – reprises par Jean Cassou pour son édition de la Pléiade en 1946 -, à celle d’Aline Schulman (pages 215-216), en passant par Florian, Louis Viardot et Francis de Miomandre. Les participants se sont accordés pour donner la palme à celle d’Aline Schulman.

La question posée est : Comment traduire Don Quichotte aujourd’hui ?
Plus généralement, qu’est-ce que traduire une œuvre étrangère du passé, surtout comme celle-là, qui est un livre-culte en Espagne, mais d’accès difficile pour la majorité des lecteurs espagnols, qui ont même demandé à Aline Schulman pourquoi elle ne retraduirait pas sa propre traduction en espagnol contemporain !... (Une intervenante, Maria-José Vargas, professeur d’espagnol, donne l’exemple de la traduction de « Don Quichotte » en « Spanglish » aux Etats-Unis…)
Citant Jorge Luis Borges, Aline Schulman répond qu’une réversibilité absolue est impossible. Mais la traduction modernisante est toute aussi fictive qu’une option archaïsante, historicisante, philologique, accompagnée de notes, de gloses, de variantes, etc. : cette dernière privilégie l’effet d’éloignement, la première celui de rapprochement, d’accessibilité, et donc de simplification qui efface les marques culturelles que contient le texte. Il faut parvenir à une solution mesurée, à un double respect de l’auteur d’hier et du lecteur d’aujourd’hui. Faire œuvre de « restauration » est ambigu, car « restauration » signifie soit « remettre à neuf », soit « rétablir dans un état ancien ». Restaurer, c’est « remettre à neuf l’oeuvre en restaurant le plaisir du texte », écrit Aline Schulman.
A la question, quelle est la différence entre l’auteur et le traducteur ?, elle répond que l’auteur écrit avant tout pour s’exprimer, tandis que le traducteur traduit pour être lu. C’est une question de lisibilité.

Le « Don Quichotte » est un livre essentiellement oral, c’est-à-dire composé pour l’oreille. C’est un roman d’aventures où l’on voyage sans cesse et surtout où l’on discourt sans cesse. Il contient en effet 90% de dialogues. Dans les dix pour cent de parties narratives, l’auteur emploie des phrases longues et sinueuses, pleines de coordonnants et de subordonnants. Le style y est souvent
« une parodie outrée d’un code conventionnel de la fiction des romans de chevalerie » (qui étaient déjà passés de mode).

Au 17ème siècle, cette œuvre a eu une immense popularité en Espagne et en Europe. La population espagnole, même analphabète, écoutait le « Don Quichotte » qui était lu à haute voix et en public sur le parvis de la cathédrale de Séville et jusque dans les champs et les fermes à l’heure des repas. Il est donc nécessaire de le traduire par l’oreille et pour l’oreille : une oreille d’aujourd’hui.

Aline Schulman explique comment elle a commencé par traduire la deuxième partie du roman, publiée en 1615, dix ans après la première, pensant qu’il lui serait plus facile de s’atteler ensuite à cette dernière. Pas du tout : elle s’est trouvée devant un autre texte, un autre Cervantès, et elle n’a pas pu s’appuyer sur l’expérience de sa traduction de la seconde partie. « Il y a autant de distance entre l’écriture de la première partie et celle de la deuxième, qu’entre les sketchs du Charlot débutant et Les Lumières de la Ville ».
Aline Schulman s’attaque ensuite aux problèmes de la traduction du lexique, de la syntaxe et des proverbes du texte premier. A propos du lexique, elle s’est donné la règle suivante : chercher des équivalents qui, bien qu’anciens, avaient toujours cours en français contemporain ; elle a essayé de n’utiliser, dans la mesure du possible, que des mots français d’avant 1650. On traduira « insula », terme savant pour signifier île, que Sancho Panza n’aurait pu comprendre (pas plus que la gouvernante de « don Quichotte » qui lui demande si ça se mange !) par « archipel », « pour préserver le mystère de ce lieu mirifique dont Sancho recevra le gouvernement en récompense des services rendus ». Il convient de remplacer le « Votre Seigneurie », que Sancho adresse à son maître dans la plupart des traductions passées, par le « monsieur » des valets de théâtre.
Dans le cas de la syntaxe, l’espagnol utilise normalement l’imparfait du subjonctif, qui n’est que rarement employé en français ; la traduction le conservera pour « don Quichotte » mais pas pour son écuyer.
Pour ce qui est des proverbes, expressions de la sagesse populaire, dont Sancho est très friand, qu’ils soient vrais, inventés ou déformés, il faut retrouver des proverbes français attestés depuis le 17ème siècle. Par exemple, « no con quien naces sino con quien paces », rendu par « non avec qui tu nais, mais avec qui tu pais », incompréhensible, sera remplacé par un proverbe du temps : « Qui se frotte à l’ail ne peut sentir la giroflée » !

Cependant, la difficulté majeure n’est pas tant dans la traduction des mots que dans celle de la phrase de Cervantès. Le style oral du roman demande à être rendu « dans une organisation de la phrase dont le rythme s’accorde avec le mode de signifier d’aujourd’hui ». Il s’agit de trouver la mélodie, le temps de la phrase, qui, en espagnol, sont différents de ceux de la phrase française. Il faudra souvent couper la phrase espagnole, ajouter des points de ponctuation.
Par exemple, dans l’introduction du chapitre XX de la première partie, Sancho s’exprime dans une phrase qui ne compte pas moins de huit « que » en espagnol. Aline Schulman divise la phrase en deux et réduit de moitié les « que » de l’original. Elle nous explique qu’elle a pris des leçons de flamenco pour comprendre le rythme de cette langue. Au fond, « le style, nous dit-elle, c’est la musique de l’écrivain ».

Pour terminer, Aline Schulman nous rappelle que Cervantès a été fait prisonnier par les pirates barbaresques et emprisonné pendant cinq ans à Alger de 1575 à 1580. Quatre échecs de tentatives d’évasion, non suivies de la peine de mort, suggèrent qu’il a pu avoir des rapports positifs avec ses geôliers, ce qui pourrait expliquer le rôle de la culture et de la langue arabes dans son œuvre.
Au chapitre IX de la première partie, Cervantès fait découvrir par le « narrateur » (« je »), de vieux cahiers écrits en arabe qu’il achète à un garçon de Tolède, contenant, comme en abyme, l’ « Histoire de don Quichotte de la Manche », écrite par Sidi Ahmed Benengeli, historien arabe, qu’il fait traduire d’arabe en castillan par un morisque.
Le « Don Quichotte » est un conte à épisodes, comme ceux que Cervantès avait pu entendre pendant ses cinq ans de captivité en Alger.


Compte rendu par Michel-Henry Blanc

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