COMPTE-RENDU DE LA SOIREE ALBERT COHEN du 14 sept 2005
(première rencontre de la 9ème saison de l’ŒIL)
Plus de 130 personnes, adhérentes ou non, ont assisté à ce très passionnant exposé de
Patrick Longuet, après une introduction d’Albert Fachler qui retrace, pour évoquer
l’origine d’Albert Cohen et l’émigration de sa famille, le cheminement des Juifs d’Espagne,
après leur expulsion de 1492 par Isabelle la Catholique, à travers l’Europe mais aussi dans
les pays musulmans où ils sont bien accueillis, notamment dans les pays de la Sublime Porte
qui les accueille vraiment à bras ouvert jusqu’à la fin de l’Empire Ottoman dans les années
20 du siècle dernier Les Juifs d’Espagne s’intègrent parfaitement dans les Balkans, et dans
les îles grecques, dont Corfou, qui voit la naissance de notre auteur en 1895. Sa famille, ou
l’on ne parle pas le judéo-espagnol mais le patois vénitien et le français fait un détour par
la Provence et l’Italie puis s’installe à Corfou. A.Cohen est élevé dans une stricte tradition
juive, - son grand-père est minotier et rabbin, - dans un milieu exotique qui évoque les
« Mille et une nuits ». Mais la chute de l’Empire Ottoman voit l’antisémitisme Chrétienorthodoxe
remplacer la tolérance des musulmans. Pogroms dans toute la Grèce. La famille
Cohen, avec le petit Albert qui a cinq ans, émigre et s’installe à Marseille, pays dont il ne
connaît que la langue puisque sa famille est francophone, par le biais de l’Alliance
Française de Corfou et une vieille tradition Juive provençale. Il y rencontrera son meilleur
ami, Marcel Pagnol. Il fera ses études de droit à Genève, ville où il commencera une grande
carrière diplomatique, d’abord au sein du Bureau International du Travail, et à la Société
des Nations, et, en 1945, aux Nations Unies. Par la force des choses A.Cohen deviendra un
écrivain engagé dans les combats de son siècle. Sa vocation littéraire s’éveille très tôt. A
l’âge de 20 ans, il dirige, à l’instigation du futur premier Président de l’Etat d’Israël, la
« Revue Juive », avec des illustres collaborateurs (S.Freud, A.Einstein) Ses premiers
poèmes sont édités par la NRF, puis par Gaston Gallimard. Son premier texte est « Mort de
Charlot », dans lequel il imagine des textes sur les films muets de Charlie Chaplin. Ses
textes identitaires, « Paroles Juives », ne seront publiés que plus tard. Il se liera, jusqu’à la
Shoah avec Max Jacob. Ce qui fait explosion dans le monde littéraire de l’époque, c’est
« Solal », 1930, succès phénoménal, traduit dans toutes les langues en 1933. Dans
l’Allemagne qui est déjà nazie, la critique enthousiaste parle à son sujet de Shakespeare, de
Richard III, et la presse américaine évoque Joyce, Caldwell et les Mille et une nuits. En 33
également la Comédie Française joue sa pièce « Ezéchiel », dans les conditions antisémites
de l’époque. Avec « Mangeclous », 1938, deuxième volet, le troisième étant « Les
Valeureux », roman fou, lyrique, comique, succès jusqu’en Allemagne. de la fresque qui se
terminera 30 ans plus tard par « Belle du Seigneur ». C’est à ce moment, terrible, où tout
se dégrade, qu’A. Cohen, au summum de son succès, choisit de ne plus écrire pour se
lancer dans l’urgence du combat politique : résistance à Londres, à New York, agent
officieux d’influence à l’Agence Juive, sauver le plus grand nombre de Juifs pour les
envoyer en Palestine.
Un de ses titres de gloire c’est d’avoir créé, en 1945, un passeport pour les nombreux
apatrides d’après guerre. On l’oublie totalement dans le monde littéraire. Pour sa
compagne Bella, il raconte sa mère dans le très beau « Livre de ma mère », 1973, avec
auparavant « Ô frères humains », et ses « Carnets » dans lesquels il revient sur son passé,
notamment sur un épisode de son enfance marseillaise où il est agressé par un camelot qui
continue à confondre les Juifs et les chiens. Ce traumatisme le préoccupera toute sa vie,
dans cette espèce d’élévation du particulier à l’universel, comme le combat politique.
« Belle du Seigneur » sera publié en 1968, mais la redécouverte d’A.Cohen se fera avec
l’émission de Pivot de 1977. Je suis étonné que personne n’ait fait le rapprochement entre
l’écriture d’A.Cohen et celle I.B.Singer, l’un décrivant le petit peuple des shtättel voués à la
mort et notre auteur, celui des ghettos de la Méditerranée. Tous deux s’élevaient des
valeurs périssables à des valeurs universelles. Ce sont ces valeurs universelles que nous
allons essayer ce soir de partager..
Patrick Longuet souligne que dans l’introduction d’Albert Fachler, la place très importante
de « Belle du Seigneur, » paru en 1968, aurait été quelque peu éclipsée et cette éclipse lui
paraît symptomatique ; Albert en convient.
Patrick rappelle aussi une autre chose important pour comprendre, comme il essaie de le
faire chaque année, la relation, la place que va prendre petit à petit Cohen avec la langue
artiste, avec la langue littéraire, comment il va inventer un monde.
A.Fachler rappelle que le retour d’A.Cohen à la littérature se fait sur l’instigation de Paul-
Henri Spaak, au moment où l’Etat d’Israel lui propose d’être son ambassadeur à Paris. PH-
Spaak dit à A.Cohen : « Ecoute, des ambassadeurs, il y en mille, il n’y a qu’un Albert
Cohen, il faut que tu écrives » et ce sera effectivement « Belle du Seigneur ». Je voulais
ajouter ceci…
Patrick lui réplique :…mais je vous aime bien lyrique aussi. (rires):
Suivent des lectures de textes extraits des ouvrages d’Albert Cohen
« Solal », « Belle du Seigneur », « Le Livre de ma mère », « Paroles Juives », « Ô vous frères
humains », « les Carnets du 16/17 août 1978 ») par Albert Fachler, Thérèse Clerc, Bernard et
Maryvonne Mongourdin.
Patrick Longuet
Selon la coutume, je vais essayer, compte tenu de leur diversité, d’intégrer au cours
de mon chemin, les lectures que j’ai entendues. Grâce au ciel, Maryvonne a choisi de lire
son texte après que j’aurai parlé, donc j’ai une difficulté de moins.
Il faut retenir qu’A.Cohen n’a jamais été diplomate. Il a toujours travaillé à la
Société des Nations. Il était tout contre, mais il n’a jamais été dans la diplomatie : il était,
comme pour toute chose sociale, à côté ( à la différence de Paul Claudel, St John Perse,
Giraudoux, Paul Morand., et d’autres)
I – Le corps « divisé ».
Pour comprendre et être à l’aise, il faut éviter le cliché d’une division d’A.Cohen.
Finalement cet A.Cohen est partagé… mais entre quelqu’un qui souffre et quelqu’un qui
rit Quelqu’un qui a une manière d’être Juif.
Premier constat, ce que Roland Barthes avait appelé le « corps » d’A.Cohen : quelque chose
qui n’a rien à voir avec son corps propre. On est tenté pourtant, lorsqu’on parcourt la
totalité de son œuvre et sa biographie de dire : les femmes. Il y a les femmes, de ses
quatorze ans à sa mort. Il aime les femmes, à la façon du film de François Truffaut :
« L’homme qui aimait les femmes ». Il y a ce regard sur les femmes, toujours prêt à
s’éprendre d’elles et jamais dépossédé de sa lucidité sur « leurs admirables manies. »
Une de ses amies lui demandera un jour comment fait-il pour savoir ce qu’elles se
disent dans leur tête ? tellement elle est impressionnée. Son rapport à elles est double.
Toute la soirée je vais vous dire ça, dire une chose et aussitôt après une autre chose. Avec
lui on va tout le temps diviser. Une manière d’être devant le monde quand on est juif.
a/ Une femme, c’est désirable. Elles le sont comme telles, surtout quand on est un jeune
homme. Elles le sont grâce à leur démarche, grâce à leur taille, à leurs seins. Il fait souvent
l’éloge des seins. A.Cohen a lu très attentivement le Cantique des Cantiques. Il rejoint le
Livre, le texte où l’on fait l’éloge des seins de la fiancée qui « bondissent comme des
biches ». Il ne s’agit pas seulement d’un fantasme d’homme. Au fond il écrit quatre fois la
même histoire dans ses quatre romans. Avec le même personnage, Solal, épris d’une
femme parce qu’il la désire. Il s’agit de donner à ce désir une existence qui remonte dans le
temps. Jusqu’au livre. Il s’agit d’être un fils du Livre, Même quand il s’agit de ce désir.
b/ A.Cohen est aussi un fils de la Méditerranée, fils de Corfou, fils des olives et des figues,
fils des odeurs et des saveurs. Il a inventé une communauté, celle des Valeureux. Cinq
personnages rapprochés de ceux des « Mille et une nuits ». Dans ce conte, il y a un projet :
une femme sauve sa vie chaque soir en tenant en haleine un sultan. Ce n’est pas ce projet
qui intéresse A.Cohen. Ce qui l’intéresse c’est Sinbad, quand il fait la fête avec ses amis et
qu’il rapporte quelques uns des diamants, cette page où le petit groupe d’amis mange de
façon abondamment physique. Dans toute son œuvre on est tout le temps en train de
manger, en abondance, chaque fois que les Valeureux se rencontrent ou se racontent (cf la
confiture de Mangeclous devant ses enfants affamés.)
C’est le corps d’A.Cohen qui s’intéresse au monde des Valeureux : des Valeureux
qui s’amusent, - Cohen a aussi lu les nouvelles de Cervantès -, à se tromper en inventant des
petites ruses minables dont ils connaissent tous les tenants et les aboutissants ; qui jouent
entre eux à parler plusieurs langues, à écrire au Président de la République Française, à la
Reine d’Angleterre, pour leur demander ou leur offrir quelque chose… et donc qui
décrivent un monde entier autour d’eux. De manière non pas triviale, mais dans la
trivialité des corps en appétit ils disent qu’ils s’intéressent constamment aux autres. On
arrive d’ailleurs à constituer, en prenant tous les noms qu’ils citent, une Méditerranée
complète, en même temps qu’un menu qu’on mange à pleins doigts. Voilà Cohen en phase
avec son contemporain Fernand Braudel, l’historien des Annales. Cette Méditerranée, c’est
aussi le corps de Cohen. Qui n’est jamais là où il est. Ni à Céphalonie, ni en Europe. Ni en
Diplomatie, ni parmi les siens. Une agitation de l’esprit constante, énervée, excitée me
paraît traduire ce défaut de territoire. On est dans un ensemble auquel il demande d’être
attentif. On rit du caractère dérisoire des personnages, tels que Mangeclous, jouant au faux
avocat, parfait matamore du barreau : le corps est donc capable de comprendre la
magnificence des ridicules. Et c’est ça la Méditerranée, à Athènes comme à Naples, à Rabat
comme à Marseille. On retrouve, comme dans l’extrait qu’a lu Bernard, quelque chose qui
est vrai pour toute la Méditerranée.
Ces cinq personnages sont des types, et non des genres, des caractères, comme chez
Proust… Ce sont des types, comme dans la comédie italienne… qui sont là pour porter des
caractéristiques physiques. Ils sont parfaitement distincts mais on sait que c’est le même
corps, celui de Cohen comme écrivain.
Ce corps s’agite, s’inquiète, cherche à vivre tout au long de son œuvre… Il est clair
que c’est un corps bavard : chez les Juifs sépharades on discute tout, on blasphème
tout…pour demander pardon et aussitôt recommencer. On est respectueusement
irrévérencieux, pour oser un oxymore, on se soumet et on insulte avec la même aisance.
Cette prolifération du bavardage pose le discours dans un rapport à l’infini… Il n’est
jamais question de constituer une doctrine, un dogme, mais de montrer la parole comme
infinitude vaine et cette vanité de la parole, néanmoins, engage le corps… le satisfait dans
l’instant, mais en aucun cas, n’engage l’avenir des enfants. Sauf le Livre, à condition qu’on
puisse le discuter. (ex. l’extrait de Solal que Bernard a lu, où Solal/Cohen qui a treize ans
quand il connaît sa première maîtresse (autobiographique sur ce point), et que son père le
punit puis va prier en pensant aussi bien au salut de son fils qu’à la beauté d’Adrienne.
Ambiguïté du corps. Voilà les trois origines géographiques qui font les trois dimensions
d’un corps d’écrivain : désirant, instable et bavard.
II Le corps « diplomatique. »
Le deuxième grand point est la figure d’A.Cohen en filigrane dans l’épisode
du château de « Solal ». Solal, personnage du premier roman et que l’on retrouve dans
« Belle du Seigneur », à un moment donné, lorsqu’il est devenu un personnage important
de la diplomatie, habite un château près de St Germain en Laye. Dans les caves de ce
château, il a installé son père et les cinq Valeureux qui sont ses oncles, et tous les autres
Solal qu’il a pu rassembler, formant une sorte de cour des miracles, avec laquelle il se
retrouve toutes les nuits pour, à la fois observer les rites et parce qu’il s’y sent bien. Au
niveau du rez-de-chaussée il y a des salons, où Solal devrait organiser des réceptions, mais
il ne le fait pas parce qu’il ne le supporte pas. Au premier étage il y a la chambre à coucher
où dort sa femme : Solal, ne trouve pas de communication entre tous ces lieux. De même le
corps de Cohen quand il écrit à la recherche de ce passage entre les étages.
Les milieux diplomatiques, pour un lecteur de « Belle du Seigneur » c’est une
anthologie de l’ironie, voire d’un franc comique. Parce qu’il ne fait pas partie de la
diplomatie, il la voit bien. Il voit bien un fonctionnaire de rang « B », qui a le droit à une
théière de telle forme, envier un fonctionnaire de rang « A » qui a droit à une théière plus
grosse avec toutes les petites tasses.
Il a vu un fonctionnaire promu, se mettre devant la glace, et se dire: « Je suis un
membre A » Ce « membre » devient une dimension de son caractère qui le rend ridicule. De
la sorte, les diplomates ne diffèrent pas des Valeureux : eux aussi ont des attitudes qui les
apparentent aux personnages de la Comédie Italienne. Ce ridicule il devra pourtant être
aimé. Je le redis : la différence entre la fabrication d’une farce déjà connue et celle d’un
grand livre est là. A.Cohen fabrique le ridicule et ce ridicule il faudra tout de même
l’aimer.
Même le suicide d’Adrien Deume est manqué. De même qu’il a tout raté, il rate aussi
son suicide. Mais le portrait d’A.Deume assis sur sa cuvette de toilettes n’est plus du tout
drôle. La capacité d’ A.Cohen de nous mettre en arrêt devant la figure de quelqu’un qui
jusque là était un pitre le distingue d’un écrivain qui se contenterait de laisser courir sa
plume tout simplement. Aimer ce qu’on a tourné en ridicule, c’est la première dimension
vis à vis de l’ironie. Question qui intéresse la nature même de l’amour.
Dans le texte extrait de « Belle du seigneur » que nous a lu Thérèse, (texte à
rapprocher de la « Seconde surprise de l’Amour » de Marivaux) une femme, Ariane, n’a rien
à se mettre le soir où elle attend son amant, Solal. Les robes sont aussitôt exécutées (vous
avez noté les termes du jugement rap^portés à la mise à mort des robes). Mais en
contrepoint, entre l’essayage de chaque robe, il utilise le vocabulaire de la tragédie, de
manière dérisoire (« l’attitude livide, le désespoir, l’horreur, la haine »). Toutes les émotions
les plus extrêmes, les plus figées, viennent statufier Ariane en une figure tragique et
ridicule.
Il y a donc, deuxième occurrence, un ridicule de la mise en scène tragique. Ce n’est
pas seulement une dramaturgie de la coquetterie mais aussi du tragique. Cohen met à
distance tout le vocabulaire de la tragédie. Dans ce cas précis, la dimension de l’amour
diffère d’une haute dimension sublime puisque le vocabulaire du tragique est ridicule et
déplacé.
L’amour, quand il part des personnes, ou du bon endroit, est un objet constamment
travesti, menacé, mis en scène. Dans « Belle du Seigneur » une scène figure une sorte de
pulsion romantique : Solal, alors qu’il est (normalement) très beau, arrive chez sa
maîtresse à cheval, déguisé en juif du ghetto « vu par un antisémite des années 30 » (dit
A.Fachler). Il espère qu’Ariane va fondre d’amour pour lui. Mais elle se dit « Quelle
horreur, qui est ce fou ?! ». On lit dans cet épisode une demande d’amour indépendante du
désir des corps. « Je veux quelle m’aime pour moi ! pour quelque chose qui est vraiment
moi » mais la demande est mal posée puisque Solal reste tout de même déguisé. (Il faudrait
développer cette sensation d’un déguisement tantôt nécessaire, tantôt imposé chez Cohen).
Evidemment sa demande échoue.
A la place de cet amour, ils vont être pris tous deux, Ariane et Solal, dans
l’engrenage d’une passion amoureuse. Ils vont mettre en scène un amour absolu, un amour
pur. A la place de quelque chose qui promettait d’être inouï, gratuit, improbable, ils vont
mettre en scène quelque chose de connu. Et donc, ils vont toujours être très beau l’un(e)
pour l’autre ; faire chambre à part et ne se voir que dans la plus sublime majesté de soi.
Puis pour finir ils obéiront, honteusement pour Solal, à des fantasmes bas de gamme. Sous
ce bel édifice, qui n’était pas la bonne réponse à la demande (tandis que la demande n’avait
pas trouvé son langage), tout va se déliter. Tout va pourrir. Ce qu’on a compromis là, c’est
quelque chose qui était d’ordre moral mais qui n’était pas une morale, ni un dogme.
Pleinement d’ordre électif.
Autre dimension de la demande d’amour. Dans l’extrait qu’a lu Albert de « Ô vous
frères humains », A.Cohen est désigné comme « sale youpin » par un camelot. Il a dix ans et
cela se passe à Marseille où ses parents ont émigré. Quand on est souillé, aussi bizarre que
cela paraisse, la première réaction est de se dire que c’est peut-être vrai (d’autres témoins
confirment cette réaction). Mais il a, devant la foule autour du camelot, une sorte de
sourire mal dessiné et dans ce sourire, il y a une demande d’amour. Toute l’œuvre est
porteuse de ce sourire-événement : Cohen sait qu’il sourit d’un autre sourire, d’un sourire
intéressé et blessé. Le visage d’A.Cohen est un visage au sourire inachevé. C’est dans cette
exploration torturée de soi que Cohen est lancé ce jour-là pour toute son œuvre.
Il n’a la possibilité de répondre à quelqu’un qui le traite de sale, qu’en montrant
qu’il est quelqu’un de pur dans ses pensées, dans la manière de tracer son chemin. Pureté
grecque. Pureté de la couleur, de l’élémentaire, mise en forme par une partie de la
philosophie grecque. Cette revendication de la pureté, si on la pousse au bout, peut
conduire à la folie, (voir les stylites). Répondre à l’insulte par la pureté, mais avec aussi la
conscience que ce n’est pas un bon désir. Et donc il y a la curiosité recommencée, la
recherche recommencée, mais en même temps la nostalgie de la pureté. La pureté comme
interdit désirable reste irremplaçable. L’unique mauvais objet.
Cette idée pure, on va donc la discuter, selon une culture juive, strictement juive, de
Cohen : on discute et dispute ce qui tente le plus ; on maintient ainsi et la tentation et la
distance, on se protège à l’infini de la tentation d’une pureté qu’on sait nocive.
Ce qui va se substituer à la pureté sera donc la mélodie lyrique, la dimension
lyrique. On ne compte pas le nombre de phrases qui commencent par « Ô ». On assiste à
un déferlement lyrique dans la phrase, que Cohen soit jeune ou vieux. Et ce déferlement
procède des premiers poèmes écrits à 24 ans sous le titre Paroles juives.
Le corps d’A. Cohen est donc interdit de pureté, parce que Juif. Solal est renvoyé de
la SDN, (par les diplomates qui sont souvent, par naissance et par culture, de familles
aristocratiques catholiques, antisémites, et je ne crois pas qu’ils aient beaucoup changé…)
parce qu’il a demandé qu’on s’intéresse à ce qui arrive aux Juifs dans les années trente.
L’auteur constitue ainsi une œuvre qui dit la puissance de l’Histoire, une fois encore
de manière ironique : entendez donc l’ironie comme forme particulière de tragique ouvert.
Une œuvre qui dit un homme non plus comme être pur, non plus comme être chantant,
mais comme témoin ; qui dit combien l’Histoire est impuissante à parfaire les personnes ;
combien l’impuissance de cette Histoire ne peut éduquer chez nous que l’ironie.
C’est mon dernier point. On peut maintenant composer : le corps de Cohen, sa
demande d’amour, constituent un témoin de l’Histoire de son siècle.
S’il y a une souffrance d’A.Cohen, c’est de supporter la cohabitation de l’ironie et
de la demande d’amour. S’il y a une joie de Cohen, c’est une joie née de la Méditerranée et
de la demande d’amour.
(Applaudissements)
Maryvonne lit, pour terminer la soirée, un extrait des « Carnets du 16/17 août
1978. », le regard d’un homme de 84 ans : « …j’ai vu, j’ai su et j’ai jugé.. »
Un petit souper attendait à la Maison des Ecritures, place St Léger ceux qui le
voulaient, et qui avaient apporté quelque victuaille, cuisinée ou non.(il y avait même des
boulettes, qu’avait cuisiné Lucienne Latour…)….Une soixantaine de personnes s’y sont
retrouvées dans une ambiance de fête, dégustant mets de la Méditerranée et boissons de
Provence, de Savoie ou du Bordelais
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CR par Bernard M. d’après les notes de Jacques C et Stéphanie S et « relu » par Patrick L.