RETOUR AU MENU
 
CONFERENCE

« LE JOURNAL DE KAFKA »

Présentation par P. Longuet
   


Ce soir, nous avons une nouvelle fois eu le privilège d’écouter P. Longuet sur Le Journal de F. Kafka. Si Kafka considérait ses textes comme une prière, ce soir, c’était la salle qui était en béatitude face à cette allocution qui a permis de voir Kafka autrement.

Après une brève biographie de l’auteur qui a pu mettre en avant le poids de la culture européenne et sa vision littéraire, le fil conducteur dans lequel allait s’insérer P. Longuet était dressé : Comment lire Kafka : dans un problème d’identité, une lutte contre le père, une mystique juive, un existentialisme juif ?

C’est dans ces perspectives qu’a pu commencer la conférence de P. Longuet qui immédiatement, comme a son habitude, pose son commentaire par rapport à sa position de lecteur et ce qui l’a frappé, c’est la similitude de ce journal avec les Cahiers de P. Valéry.

En effet, la facture même du journal révèle ce qu’un écrivain peut atteindre et que nous n’atteindrons jamais. Il s’inscrit dans une trajectoire : cheminement personnel de l’écrivain mais également pour le lecteur, trajet de ce qu’un écrivain peut faire pour nous : penser à soi. Immédiatement, P. longuet se met en porte à faux contre « les philosophes de la salle »
en expliquant que « penser à soi » n’est pas SE penser, mais penser le soi, c'est-à-dire avec une distanciation entre le soi et le moi. Le moi qui écrit réfléchit au soi, l’être écrivant, d’où la nécessité d’une prise de distance que le journal permettra de réduire puisque l’écriture intime du journal favorise la possibilité de l’écrivain à se retrouver. « Penser à soi » est donc une activité sans destination de cette pensée. Il s’agit d’un soi comme activité entrain de penser.

I Penser comme activité

Cette penser à soi implique différentes prises de distance. P. Longuet en dénombre 4.
La première est une pensée comme étrangeté.
Quand on pense à soi, on pense autre. Celui qui écrit doit arriver à se voir. Kafka a une très belle phrase qui résume cette prise de distance entre le moi et le soi : il faut « se penser depuis sa propre mort ». L’écriture du journal se pose comme un individu mort qui verrait comment il a vécu CETTE journée.
La deuxième distance est par rapport au corps. Il s’agirait de se penser comme si l’on « croisait une femme sans s’empêcher de l’envisager ». La femme est perçue comme une satisfaction sexuelle. De ce fait, Kafka se montre comme le clown de son propre désir car le corps s’appréhende comme un obstacle. En effet, les initiatives multiples du corps sont des obstacles pour penser à soi. On se découvre alors encombré.
Troisième distance : par rapport aux autres. Les figures, les personnes, les flash encombrent elles aussi la pensée ; Cependant, ces images renvoient à leur origine, à leur grâce. De ce fait, écrire un journal, c’est retrouver ces éclats d’images originelles qui doivent composer les fragments d’une grâce. Kafka recherche cette grâce fragmentée à soi.
Enfin, la distance face à un corps désirable : « porter le poids de son corps sur son dos ». Ce découvrir pensant, c’est se sentir pesant et donc se sentir pesant, c’est se penser vivant. L’écrivain d’exception sait l’encombrement de sa personne et le journal exprime cette sensation journalière qui rend compte de cette découverte d’un homme vivant, à l’essai. Le journal communique une sensation de vivre à l’essai et non pas pleinement. On ne vit qu’emprunté, que comme une construction de quelque chose qui n’est jamais le moyen de se voir. D’où l’intérêt du journal qui renouvelle ce sentiment du VIVRE, de vivre au moment du journal, de vivre par intermittence, intermittence du soi à soi.
Kafka va alors composer des figures de soi.

II Figures de soi

Il s’agit tout d’abord de la construction d’une éthique. En effet, tenir le cours journalier d’un journal, c’est opérer des choix. Choix journaliers, mais aussi choix dans la matière (Kafka, en pensant des figures de soi pose son moi comme une fiction, parfois extrêmement abouti mais dont il explique le lendemain qu’en relisant ce récit, il est très mécontent. L’activité principale du lendemain est donc celle d’un critique). Le journal implique donc une ténacité.
Kafka le suggère d’ailleurs lorsqu’il dit qu’il ne peut être « que là ». Le journal est le lieu d’une existence pour la ténacité ; c’est un lieu, un « là » où il peut vouloir obtenir quelque chose. Il peut alors se poser comme une injonction à soi-même : un je dois. Cette dimension éthique est, de cette manière, un travail, une construction, une discipline qui se découvre à elle-même. En effet, on crée une construction de soi qui n’était pas là au départ. La dimension éthique du propos de Kafka est donc une adhésion et non pas une construction. De cet fait, il peut absolument se soumettre à l’éthique qu’il crée, car c’est un lieu fiable et impératif : le moment d’une législation. Le soi devient le moyen d’emplir le mot. Le mot s’assimile avec ce qui relève de la chair (pour Kafka, la folie).

La deuxième figure que compose Kafka est une figure de la connaissance de soi. Cette connaissance tient du regard. Kafka se voit et veut trouver de soi l’image exacte. Il se voit tel qu’il est, se montre l’objet d’une pièce où il n’a pas forcément le meilleur rôle, d’où sa comparaison au pantin.

Kafka veut voir absolument et il n’y a jamais autre chose que l’activité du regard. Cette reconnaissance de soi est perceptible dans son appréhension de la maladie :
« si j’ai commencé à me plaindre c’est pour que tu me reconnaisses tout de suite ».
Il fait ainsi de sa plainte autre. Il ne cherche pas à agrémenter son portrait de fioritures, de dorures, mais c’est un portrait froid de lui-même qu’il livre pour obtenir le plus froidement possible cette figure arrêtée, le temps de l’écriture, mais qui recommence chaque jour par le travail du journal. Chaque jour doit être la visée d’une connaissance froide.

La troisième figure est celle qui apparaît comme insaisissable : « je veux écrire avec un tremblement perpétuel sur le front ». Il cherche à saisir l’exactitude de l’approximation « qu’il est ». Le moi est perçu alors comme tremblé car vouloir une exactitude qui se trouve tremblée, c’est tenter de parvenir au moins à un tremblement exact. Ainsi, Kafka cherche à dire ce moi dans cet inachèvement, dans ce tremblement exact. Ce « tremblé » correspond à l’écriture elle-même du journal. Kafka s’interroge sur la matière même qu’il utilise et pose une exigence inhumaine à l’égard de son journal car hormis son journal, rien ne l’intéresse. L’écriture du journal devient un cheminement de l’excès. Celui-ci se retrouve dans le rapport à la langue. Kafka se le figure comme un désir (engagement d’un désir dans les mots) : une « lettre continuellement reçue qui s’offre continuellement mais qu’il ne prend pas ». La langue est d’abord une intuition, quelque chose qui est là et qu’il ne resterait plus qu’à écrire. Or, il manque le langage. Il y aurait la langue intuitive et une autre langue, en devenir, LE langage. Ce « le langage » est imprenable. Le Journal se compose du vécu : Kafka écrit une vie qu’il entend créer dans l’espace du journal. Cependant, pour créer, il faut nécessairement « le » langage. L’intuition de ce « la langage » est pour Kafka une fente. L’existence se pose alors dans un souci de penser à soi, de se voir tout à fait, par instant. Il s’agit donc d’exister sous la forme d’une liste : « l’être à l’essai, c’est se découvrir pas beaucoup plus avancé qu’une liste». Cette liste se perçoit par le côté fragmenté du journal. L’écriture journalière se construit en un système d’échos. Ces échos construisent un monde qui semble être un théâtre.

III Comédie, Drame et Tragédie

Le théâtre est une activité récurrente pour Kafka. On trouve malheureusement peu d’informations convaincantes sur ce théâtre. Selon A. Manguel, c’est un « théâtre minable ».
En tout cas, ce théâtre se conçoit quelque peu comme le théâtre italien où les comédiens se voyaient fournir une trame sur laquelle ils devaient composer. C’était donc un théâtre chaleureux, populaire. C’est donc un théâtre qui « part d’en dessous » : un théâtre qui peut venir contester les valeurs de sa famille en raison du côté dégradant que peut revêtir le fait d’aller fréquenter ces comédiens. Le père de Kafka les qualifiait de « pouilleux ».
Ce théâtre devient en quelque sorte la mise en abyme de l’écriture même de Kafka car en s’intéressant à ce théâtre, il s’intéresse aux comportements humains car à travers ce théâtre, Kafka voit la description en acte de modèles comportementaux qui sont ceux des hommes.
Aller au théâtre, c’est aller voir des hommes, voire une société humaine. Les représentations auxquelles il assiste sont à la fois un théâtre et des représentations de la vie même que qualifie P. Longuet de « fenêtres sur cour ». Kafka a donc cette faculté de cerner les êtres comme des personnages de comédies ou, par moments de tragédies. Finalement, Kafka ne cherche pas à voir l’homme « vu d’en-haut », mais un homme qui vit d’abord « en-bas ». La comédie telle que le théâtre Yddish la développe permet à Kafka de trouver une distance pour organiser et construire la vie comme ces piécettes.

La deuxième dimension du journal est celle du drame. Drame qui correspond d’abord à celui de la maladie. G. Deleuze qualifiait ce journal comme celui d’un écrivain qui trouve la durée de la petite santé. Aux premières pages du journal, Kafka aurait dû mourir dans deux mois. Il a donc une extrême clairvoyance de cette petite santé qui donne au journal la mouture d’un drame permanent et discret. Le drame est le lieu moyen qui interdit les éclats ou des effets trop bas. Néanmoins, il demeure toujours dans un lieu scénique qui donne au journal le « sens de la ritournelle », c’est-à-dire, ce qui fait retour ; qui obsède.

Enfin, la troisième dimension correspond à la tragédie. Kafka a la sensation « que les mots se vengent et se retournent contre lui comme une lance ». L’existence devient alors « comme une terrible insécurité ». Son intimité devient précaire : il n’a plus de masque. Le moindre mot le blesse ce qui rend l’auteur immobile, dans un état de souffrance.
Rattraper par le temps, P. Longuet termine sur cette belle citation qui résume à elle seule toute la destinée du journal : « ce que j’ai écrit de meilleur tient à cette capacité de mourir content ». Voilà ce qu’un écrivain peut faire pour nous.

Mélanie BOSSIO

 
RETOUR AU MENU