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OEIL
Journées d’Etudes
“La Lecture, une pratique impensable ?”
de nov 2003

N°5

 

Communication de Jean-François LOUETTE

Jacques Charmatz :
Ce qui est passionnant et inimaginable de ma part, mais peut-être de votre part aussi, c’est comment cet homme, qui était « tombé » dans Sartre, qui était monté avec Sartre, comment il est passé de Sartre à Bataille, ces deux qui devaient s’éviter, ou enfin, qui étaient antinomiques, comment passer de l’un à l’autre ? il va sans doute nous l’expliquer.

Jean-François LOUETTE
Georges Bataille : l’intensité, le retrait, l’indifférence*
La lecture, une pratique impensable ? Cette question, c’est sans guère d’artifice qu’on peut la poser à propos d’une œuvre aussi déroutante que celle de Georges Bataille – dans le cas de Georges Bataille . Le cas : un mot déplaisant, puisque souvent on y entend quelque chose de médical, et une condamnation. C’est à peu près ainsi qu’André Breton, en 1929, traitait le cas de ce dissident qu’était Bataille, dans le Second manifeste du surréalisme. Pour ma part j’assumerai ce mot, y entendant à la fois l’irrégularité que Georges Bataille a toujours revendiquée, et une occasion de chuter, une occasion de tomber : de tomber dans un écrivain, de tomber dans Bataille. Ses textes érotiques veulent provoquer cet effet de scandale très fort, suffocant. Scandale nécessaire : comme il l’explique dans La Littérature et le Mal, « une conscience sans scandale est une conscience aliénée ». Le scandale, étymologiquement, comme on sait, est un piège : bel et bien une occasion de trébucher, de s’abîmer.
On prendra donc ce « scandale Bataille » et le cas Bataille, sous un angle particulier, celui de la lecture, la question étant moins : « qu’est-ce que Bataille dit de la lecture ? » que : « comment est-ce que Bataille veut être lu ? ». Et peut-être même : veut-il être lu ? Quel rapport établit-il entre l’acte de lecture et cet instant souverain qui l’obsède ? Pour dire le point qui m’aimante et que je poserai au terme de cet exposé, il semble qu’il y ait chez Bataille une pensée de l’indifférence et que cette pensée de l’indifférence touche aussi la lecture.
Un premier point est simple à établir. Bataille, en général, place ses œuvres sous le signe de l’intensité, et il demande à être lu dans l’intensité.
Que doit exprimer l’entreprise fictionnelle chez Bataille ? Avant tout la rage érotique, la sexualité vécue comme une rage. Ou bien ce qu’il nomme la « souveraineté », c’est-à-dire toutes ces conduites, tous ces états, toutes ces extases par lesquelles on s’arrache au monde de l’utilité, au monde de la servilité : faire ceci afin d’obtenir cela, produire pour gagner de l’argent, toutes conduites « a-souveraines ». Exprimer la rage érotique, la souveraineté, et aussi cette espèce de non-concept qu’est « l’impossible ». Qu’est ce que « l’impossible », Bataille veut-il écrire « l’impossible », donner à lire l’impossible ? Ce serait trop beau si cette chose-là pouvait être définie. Reprenons donc la définition, qui est une non-définition, qu’en donne Georges Bataille dans un livre intitulé Le Coupable en 1944 : « L’impossible, c’est ce qui ne peut être saisi d’aucune façon, que nous ne pouvons toucher sans nous dissoudre, qu’il est asservissant de nommer Dieu ». Donc l’impossible est ce qui vient évacuer et remplacer Dieu : c’est la catégorie de l’excès, la catégorie de l’au-delà, mais devenu innommé, échappant à l’ordre des concepts et des catégories, ne relevant pas d’une transcendance verticale.

D’une certaine manière, que l’impossible ne se laisse pas définir n’est pas si grave, parce qu’on voit bien ce qui met en jeu l’impossible. Ce qui met en jeu l’impossible, c’est ce dont je parlais tout à l’heure : la rage érotique, la souveraineté, la « communication ». Bataille le dit un jour avec beaucoup de simplicité : « Mon discours s’adresse à tous parce qu’il parle de l’amour, du rang et de la mort ». On mesure la variation sur le titre célèbre de Barrès (Du sang, de la volupté et de la mort). Le plus intéressant, c’est le rang substitué au sang : la question de la lutte de prestige a fasciné Bataille, on va y revenir. L’amour, le rang et la mort : trois intensités. Affective, sociale, définitive : mais toutes les trois à la fois psychologiques et ontologiques. Or l’analyse littéraire, quant à elle, n’a pas pour habitude de s’intéresser beaucoup aux intensités : elle est plus à l’aise avec les formes qu’avec les forces. Idée que formulait Jacques Derrida, dans le compte rendu célèbre, paru dans Critique puis repris dans L’Ecriture et la différence, qu’il a donné un jour du livre de Jean Rousset, Forme et signification. Et pourtant c’est le problème qu’il faut se poser en lisant Bataille : comment appréhendons-nous ces intensités, et comment, quant à lui, écrit-il l’intensité ?
Distinguons quelques procédés, rapidement, pour entrer enfin dans la chair du texte bataillien. Il y a d’abord chez Bataille une stratégie de la fascination lexicale, qui passe par la réitération de mots simples, rechargés, disait Roland Barthes, d’une espèce de « mana », force mystérieuse. Il en va ainsi pour les mots angoisse, ou rire, ou larmes, ou pour l’expression perdre la tête, et j’en passe beaucoup. Parfois, mais assez rarement, Bataille use de mots inventés, de néologismes, comme le mot « consumation », qui est l’inverse de ce que nous appelons, nous, la consommation : dans la seconde on s’approprie (on dépense), dans la première on se perd (on se dépense). Soit encore cette phrase que j’extrais de L’Abbé C., et qui est un tantinet mystérieuse. L’abbé C., l’abbé Robert, dans ce roman paru en mai 1950, a une espèce de double, qui se nomme Chianine ; et Bataille lui fait écrire, dans le « Journal de Chianine » : « Chianine chianine » (nom propre puis verbe). Voilà un exemple de mot fascinant, à la fois opaque et intriguant, qui est censé dire un extrême, une intensité extrême. Et qui défie fortement la lecture.
Autre procédé (rassurez-vous il n’y en aura que quatre ici) : un jeu de contrastes très fort. Le contraste est un des moyens d’organiser, de produire de l’intensité. Les personnages dans un roman de Bataille sont toujours pris dans un champ de forces. Pour simplifier beaucoup, les uns se situent du côté de l’ordre et de la loi (ce que Bataille nomme l’homogène), les autres du côté de la transgression et de l’hétérogène, que décrit l’hétérologie, « science du tout autre » (de l’inassimilable, du séparé, du sacré). Parfois le déchirement est interne à un personnage, ce qui le rend, à l’évidence, tout particulièrement intéressant.
D’un point de vue rhétorique simple, l’intensité s’écrit par le paradoxe et par l’oxymore ; lorsqu’on lit, encore une fois dans L’Abbé C. : « Mon frère ne m’avait parlé que pour mettre fin à la possibilité de me parler », on voit bien que la phrase commence dans un sens, finit dans un autre, se retourne et se brise.
Troisième procédé : il saute aux yeux que les fictions de Bataille recourent aux genres de l’excès. Ainsi du roman gothique : comme pour les surréalistes, Le Moine de Lewis est un modèle pour Bataille, dont les romans associent constamment la rage, l’orage, l’outrage (aux bonnes mœurs). Ainsi encore de la tragédie, qui implique toujours un sacrifice : et il y a toujours un sacrifice, érotique et funèbre, au cœur des romans de Bataille. Ainsi du chemin de Croix : Bataille s’amuse volontiers à parodier (gravement) la passion du Christ, en particulier dans un court récit intitulé Le Mort.
Enfin, le dernier procédé à retenir ici est celui que Bataille nomme la « maigreur », la maigreur narrative, une espèce de tension resserrée, dans un récit plus volontiers fait de parataxe que d’hypotaxe (le jeu de la subordination non souveraine des propositions dans la phrase). Cette maigreur entre dans une forte opposition avec l’exhibition charnelle, et avec la montée vers l’impossible. Dire de manière serrée ce qui se tend au-delà de toute constriction, voilà le paradoxe qui est au cœur du roman bataillien.
Face à cela, naturellement, il ne convient pas de lire comme je suis en train de le faire, c’est-à-dire de lire en professeur. Bataille n’a jamais de mots assez durs pour les professeurs – doit-on reconnaître là le bibliothécaire ? – ce qui augmente aussi son antipathie à l’égard de Sartre, l’une de ses cibles privilégiées (mais il n’épargnera pas non plus Heidegger). Ne pas lire en professeur, ne pas lire mollement : Bataille demande à son lecteur de résolument se mettre en jeu. Voici un fragment de ses carnets : « Qu’on m’entende dans l’excitation. Autrement, bernique, autant lire un jésuite ». Donc ne pas lire en professeur, ne pas lire en jésuite, lire dans l’excitation, dans une espèce de violence.
On pourrait essayer de préciser les choses en indiquant trois formes de cette excitation sollicitée, qui constamment reviennent sous la plume de Bataille : l’éveil, le malaise, le supplice. L’éveil : c’est un mot qui apparaît en particulier en 1946 quand Bataille rend compte dans Critique des romans d’Henry Miller, Tropique du Capricorne, Tropique du Cancer, dont l’obscénité fit scandale et suscita procès. Bataille écrit ceci : « L’obscénité seule, en tant qu’objet majeur de nos craintes a la force de nous éveiller à ce qui se cache dans le fond des choses ». Donc l’obscénité vaut en ce qu’elle porte une force d’éveil à la profondeur. Un an plus tard, en mars 1947, il dira sensiblement la même chose, curieusement, non plus à propos d’Henry Miller, mais de ce qui à mes yeux se situe quand même en un sens à l’opposé – un livre de Simone Pètrement consacré au dualisme dans la gnose : « L’éveil à l’au-delà des phrases est exigé sans possibilité de relâchement ». Ce mot « d’éveil » est fort important, parce que généralement le roman, Bataille le rappelle, et c’est un lieu commun, est associé au repos : on lit des romans pour se reposer, pour lire une matière (en mouvement) moins difficile que de la poésie, moins difficile que de l’essai, moins difficile que de la philosophie. Fameux « demi-sommeil » du lecteur de roman, partagé par tous sauf par les lecteurs chambériens, si j’ai bien compris. Donc voilà une première modalité de l’excitation indispensable à la lecture : l’éveil.
Deuxième modalité, le malaise. Le lecteur doit être pris dans et par une atmosphère de malaise quand il affronte les romans ou récits érotiques de Bataille. C’est là une notion que l’écrivain formule à propos d’un roman de son ami Pierre Klossowski, qui date de 1953 : Roberte ce soir, Roberte étant probablement le pendant féminin de cet abbé Robert, protagoniste de L’Abbé C. (paru, je le redis, en 1950). L’atmosphère de malaise est produite par le refus d’adoucir, le refus d’expliquer. Prenons un exemple : essayons un peu de faire entendre le « scandale Bataille ». Voici une phrase extraite d’un texte assez inclassable que Bataille publie en 1943 sous pseudonyme, intitulé Le Petit. Il y évoque la vraie nudité : « âcre, maternelle, silencieusement blanche et fécale comme l’étable, cette vérité de bacchante, glands [le manuscrit disait queue] dans les jambes et les lèvres, est l’ultime vérité de la terre ». En 43, Pétain ne pouvait pas considérer que c’était là l’ultime vérité de la terre, et bien des lecteurs ont pu s’en trouver offusqués, sauf qu’il y eut fort peu de lecteurs, ce texte ayant été publié à un très petit nombre d’exemplaires. Je prends un autre exemple, plus bref, emblématique, dans un récit intitulé Le Mort, qui met en scène une femme prénommée Marie, prénom assez largement connoté semble-t-il dans notre tradition : « Elle s’accroupit et chia sur le vomi ». On essaye ici de conjoindre toutes matières sordides, sordidissimes et dégoûtantes, on essaye de provoquer l’éveil par le malaise.
Mais ce n’est pas assez pour Bataille. L’éveil, le malaise, voilà encore trop peu. La forme ultime de l’intensité, ce serait le supplice. La lecture pour Bataille requiert beaucoup plus que de la « sympathie » ou de l’empathie, qui ne seraient que les formes policées du rapport auteur-lecteur. Elle requiert un partage douloureux. Bataille s’en explique dans L’Expérience intérieure, un de ses livres majeurs, paru en 1943. L’auteur essaye d’écrire son livre, et qu’est-ce qui le fait avancer, qu’est-ce qui l’aide peut-être ? « Le lecteur parle en moi, le lecteur sans la présence insistante duquel je ne pourrai rien, le lecteur est celui sans lequel je n’aurais pas d’expérience intérieure… je tolère en moi l’action du projet [Bataille ne fait que la tolérer, puisqu’il nourrit une critique constante de l’idée de projet, ayant le sentiment qu’il y a de la servilité dans un dessein, dans le fait de penser à un avenir, d’établir des conditions et des moyens pour des utilités et des fins, mais revenons à la citation], pour autant qu’elle ait un lien avec le lecteur, ce " lui " obscur, partageant mon angoisse, mon supplice, désirant mon supplice autant que je désire le sien ». Voilà une forme extrême de l’intensité. Bataille se donne à nous, se perd pour nous, estime qu’il se sacrifie pour son lecteur : en échange il veut que son lecteur se donne à lui, se perde pour lui.
Partage d’un éveil, d’un malaise, d’un supplice. Et pourtant la lecture de Bataille se place avec non moins de constance sous le signe opposé : sous le signe de la dérobade. Non plus le don mais le retrait. Le texte bataillien est un texte qui perpétuellement se dérobe, je dirais même, pour filer la métaphore guerrière qu’appelle (et il en joue lui-même) le nom de l’auteur, un texte qui se retranche.
Du point de vue génétique, c’est tout à fait évident. Lorsqu’on regarde les textes (manuscrits, dactylogrammes) que Bataille a laissés, par l’intermédiaire de sa fille Julie, à la Bibliothèque Nationale, il y a d’abord une prolifération d’ébauches, mais quand la décision de publier est prise et que l’écrivain va vers l’état définitif, son geste est toujours d’ôter, de supprimer, de réduire. Bataille n’écrit pas, ne publie pas, sur le mode de la prolixité ; il se situe à l’opposé de Sade, qui évidemment avait des perspectives de publication assez restreintes du fond de son cachot, mais qui en tout cas constamment ressasse, rajoute, en remet. Donc une dérobade : mon texte, je le coupe, je le diminue, et ce n’est pas pour rien que Bataille a publié un livre intitulé Le Coupable, titre que l’on peut entendre dans tous les sens.
Je me dérobe aussi par la complication, par la difficulté. Madame Edwarda, en 1941, propose cet énoncé assez singulier : « Monsieur Non-Sens écrit ». L’auteur qu’est Bataille se présente toujours comme un « Monsieur Non-Sens » qui suscite un lire-délire, puisque le texte lui-même est du côté, apparemment, du non-sens. Les spécialistes de Bataille, du côté du délire, s’en sont donné à cœur joie, en particulier Lucette Finas, dans un livre très intéressant, paru chez Gallimard en 1972, et qui s’intitule La Crue : un énorme (au sens aussi que Rimbaud donnait à ce mot) jaillissement d’interprétations à propos du jaillissement du plaisir chez Madame Edwarda.
Là encore on pourrait énumérer quelques procédés de la construction du non-sens chez Bataille. Retenons-en trois. D’abord, la multiplication des voix. Bataille pratique une stratégie de la polyphonie, au reste assez habituelle chez les romanciers, mais chez lui elle s’accompagne d’un jeu de masques. Pour réduire les choses à leur état le plus simple, ce serait une tripartition (Yves Thévenieau l’a bien analysée, en 1986, dans sa thèse sur le récit chez Bataille). Il y a le niveau de la narration, le plus aisé à repérer. Il y a une mise en scène de la publication (ainsi, dans le roman qui s’intitule Le Bleu du ciel, l’avant-propos). Et on trouve aussi des pages qui sont consacrées à la communication, c’est-à-dire au degré le plus intense, le plus extrême de l’expérience de Bataille ; le je du narrateur cède la place à un je qui semble bien se rapprocher de celui de l’auteur, et ce sont alors les textes les plus énigmatiques : dans Le Bleu du ciel, la première partie, très courte, de deux pages. Donc le texte suppose une multiplication de voix d’origines différentes, masquées, qui se répondent obscurément les unes aux autres.
Le deuxième moyen d’organiser une complication, une apparence de non-sens, c’est bien sûr la stratégie du pseudonyme, ou des pseudonymes, Bataille, pour des raisons de prudence fort compréhensibles, ne tenant point à publier sous son propre nom ses premiers récits érotiques, Histoire de l’œil, ou Le Petit, ou Madame Edwarda. Tous ses pseudonymes sont choisis avec beaucoup de soin et ils produisent un double effet, d’énigme et de scandale : Madame Edwarda, récit scandaleux s’il en est, puisqu’on y voit Madame Edwarda ouvrir et montrer son sexe, ce qu’elle appelle ses « guenilles » (selon un sens que la langue érotique connaissait depuis longtemps), et en même temps dire « Tu vois, […], je suis DIEU », ce qui peut produire un léger choc – Madame Edwarda donc est signé Pierre Angélique : comme « le docteur angélique », saint Thomas d’Aquin, mais cet Angélique a aussi de la pierre en lui, qui lui autorise certains effets de dure raideur dont le texte joue, par un sous-entendu érotique évident. Louis Trente est aussi un pseudonyme, choisi par Bataille pour Le Petit. Pourquoi Louis Trente ? Les explications varient là-dessus : d’abord parce que c’est un roi, puisqu’il est toujours question de la souveraineté chez Bataille ; c’est aussi un roi qui n’a jamais existé, donc on touche au néant de la souveraineté, ou en tout cas au néant de la royauté classique ; c’est un roi qui additionne Louis XIV et Louis XVI, le Roi-Soleil de la plus haute gloire et le roi décapité, dont Bataille voulait commémorer l’exécution ; c’est enfin un roi qui multiplie l’anonymat, par son triple X, comme Sylvain Santi, dans une récente et brillante thèse , l’a justement analysé. Bataille note un jour, et c’est une belle phrase : « J’écris pour oublier mon nom ». Non pas pour illustrer son nom, non pas pour glorifier son nom, mais pour oublier son nom. Dessein qu’il faudrait articuler à la dimension du « sans-nom » (L’Expérience intérieure), et à la profonde contestation qu’il propose du statut d’auteur – en tant que tout auteur est à ses yeux l’héritier du Nom divin et du système intention/création/caution.
Il arrive certes que Bataille publie sous son nom. Mais alors interviennent d’autres procédés de retrait. En 1945 Bataille publie un court récit qui s’intitule « Dirty », et il le fait précéder d’une petite note liminaire qui commence ainsi : « Dommage ! L’histoire eût gagné à ne pas sembler malheureuse », etc. Voilà donc un auteur qui, avant même qu’on ait commencé à lire son texte, en assure soigneusement la dépréciation. Le texte n’est proposé que pour être, d’une certaine manière, enlevé à l’intérêt de son lecteur puisque l’auteur lui-même le renie, ou du moins le met à distance. Quant à L’Abbé C., il s’ouvre sur une épigraphe empruntée à William Blake : « Je déshonore ma poésie », etc. Le roman se place ainsi sous le signe du déshonneur, d’une forme d’échec. Dans le même roman les narrateurs ne cessent de dire qu’ils échouent à raconter ce qu’ils ont à raconter : « Mon récit répond mal à ce qu’on attend d’un récit », etc. Le ratage est constamment évoqué, frôlé, mis en scène. La fin des romans de Bataille, ou des récits de Bataille, se débrouille toujours, d’une manière ou d’une autre, pour annuler ce qu’ils viennent de dire. Voyez la fin de L’Abbé C. : « Je compris que j’énervais Charles. Il avait dû me parler longuement, mais l’ayant fait, il était mécontent de l’avoir fait. ». C’est donc tout le roman qui, lui-même, se clôt sur un indice de mécontentement. Cette longue parole est comme renvoyée du côté de l’insatisfaisant. Pour le dire d’un mot, l’œuvre bataillienne ne va pas sans son désœuvrement (Jean-Luc Nancy dans La Communauté désœuvrée et Maurice Blanchot dans La Communauté inavouable ont insisté là-dessus).
Pourquoi tous ces procédés ? C’est que l’écriture, lit-on encore dans L’Abbé C., est « une faute, la faute d’écrire ». Pourquoi y a-t-il une faute d’écrire ? L’une des raisons tient au système littéraire. Bataille veut s’écarter du système littéraire. Il faut ici revenir à la notion de « gloire littéraire » et donc à la notion de gloire. Dont Bataille distingue trois formes.
La première c’est la gloire du soleil : regardons le soleil, quelle admirable générosité, il donne sans rien recevoir en retour, un peu trop parfois, mais c’est là une dépense improductive tout à fait généreuse. Bataille associe constamment l’analyse du modèle solaire et l’analyse (par Marcel Mauss, dans son « Essai sur le don ») de cette institution connue chez les tribus du Nord-Ouest américain, le potlatch, la dépense de prestige, la rivalité de dépense. Dépense improductive, le potlatch l’est à coup sûr, et ce qui avec lui est en jeu, c’est aussi la question du rang : un chef donne largement afin de montrer qu’il est digne de tenir son rang et de susciter une émulation de prestige chez un autre chef. Il y a là une manière de manifester qu’on est au-delà de ce qu’on produit, qu’on n’est pas rivé à l’utilité du saucisson qu’on fabrique, de la carotte qu’on fait pousser, et des esclaves qu’on possède : on consent à les occire dans le cadre de la lutte de prestige… Première forme de gloire.
Mais la gloire a déchu, d’une certaine manière, dans notre système littéraire. La gloire est devenue maintenant une gloire de vanité. Elle a été prise dans une logique d’acquisition, d’utilité. « J’écris POUR passer à Apostrophes (qui n’existe plus), j’écris POUR obtenir admiration et gloire ». Ou : « J’écris POUR être interrogé à France-Culture par Laure Adler » (autre émission qui n’existe plus, etc.). Donc c’est le système MOI-MOI. Pour reprendre en le détournant un mot de George Orwell dans 1984 (qui est traduit en français l’année où paraît L’Abbé C.), c’est « l’ego-vie ». Bataille appelle cela, en substance, « le petit moi opaque ». Celui qui n’en tient que pour lui-même. Bataille ne veut pas se ranger dans ce système littéraire, ce qui implique qu’il ait des relations difficiles avec une des formes de la lecture que nous pratiquons tous, à savoir celle de l’admiration. Admirer, c’est peut-être donner un peu trop au système MOI-MOI. Par exemple Sade : admirer Sade, très bien, mais n’est-ce pas l’édulcorer, n’est-ce pas le faire entrer dans un modèle de réception affadissant ? Voilà ce que Bataille reproche à André Breton dans les années 1930. Breton admire Sade : autrement dit, il lit Sade dans une perspective de jouissance esthétique, sans en tirer les conséquences. Et tirer les conséquences, Bataille le dit abruptement, c’est « faire comme Sade », faire ce que Sade dit, et ce que Sade dit qu’il a fait : manger de la merde. Quel lecteur de Sade est allé jusque-là, demande Bataille ? Certainement pas Breton.
Dès lors quelle forme de gloire l’écrivain selon Bataille peut-il revendiquer ? Ce serait la troisième forme de gloire, une gloire paradoxale. Revenons à l’année 1931. En cette année 1931, deux événements majeurs se produisent (qui à l’époque ne furent point tenus pour majeurs). Le premier, c’est la fondation de la Bibliothèque de la Pléiade par Jacques Schiffrin. Le deuxième, encore plus inaperçu, c’est la parution d’un livre de Bataille qui s’intitule L’Anus solaire. Vous devinez déjà qu’il n’y a pas là le même type de constellation. Vous entrevoyez … « Toute étoile, estime Bataille, est d’une manière ou d’une autre parodiée par l’anus », qui, de fait, nous dit-on, présente sensiblement la même forme (qu’une étoile). Le projet de Bataille sera d’écrire, non pas pour prendre place dans la Bibliothèque de la Pléiade, mais dans ce qu’il nomme, je le cite, « une constellation excrémentielle ». Le désir d’infamie, chez Bataille, pour le dire simplement, va même jusqu’à viser une espèce de gloire nocturne, ou bien, c’est encore une citation, une « gloire souterraine ». D’où bien sûr la stratégie des pseudonymes, souterrainement, nocturnement. Et le terme de la logique propre à ce désir, ce serait d’écrire pour se faire expulser du groupe. Non pour s’y faire accueillir-admirer mais pour s’en faire rejeter-expulser. Et le moyen en serait d’apparaître volontairement écœurant. Bataille joue avec le dégoût de ses lecteurs. Il est d’ailleurs l’un des premiers à avoir réfléchi sur cette notion et cette expérience qu’est le dégoût, dans les mêmes années que Sartre : il a en particulier lu en allemand un texte d’un élève de Husserl, Aurel Kolnai, intitulé Le Dégoût (traduit en français aux éditions Agalma). La philosophie et le roman s’emparent dans ces années 30, la chose est bien connue, de ces problématiques connexes : la nausée, le dégoût.
On voit cependant la difficulté. Vouloir se faire expulser, n’est-ce pas encore une manière de revendiquer une singularité, n’est-ce pas encore désirer être l’exception, n’est-ce pas une autre façon, tout simplement inverse, de se sortir du lot ? On n’y échappe guère. Comment faire pour se dérober sans esclandre, se dérober sans trop de bruit ? Se dérober, ce serait encore une manière de se faire désirer, une manière de provoquer, une manière d’attendre qu’on vous retienne. Une autre manière de se faire remarquer. Qui se retire attire.
Bref, Bataille en arrive à une aporie. Il comprend à quel point il est difficile, dans le système littéraire, d’échapper, d’une manière ou d’une autre, au désir MOI-MOI, à l’ego-vie, au moi opaque. La situation est d’autant plus embarrassante qu’au fond, il y a aussi contradiction entre l’intensité et la dérobade. Ce sont deux mouvements qui s’agitent l’un contre l’autre dans l’œuvre de Bataille. Et du coup la lecture de Bataille est renvoyée constamment de l’une à l’autre de ces deux postures : l’effet « intensité » (je participe pleinement), et l’effet « énigme » (le texte se dérobe à moi, le texte existe à distance de moi).
Du coup la lecture ne peut qu’être une bataille entre ces deux positions, ou, comme dit Bataille, une altercation. Il existe en effet un carnet où il introduit cette notion, la notion d’altercation. N’est-ce pas après tout le minimum que de lire Bataille dans l’altercation ?
Je pourrais m’arrêter là ; mais il se trouve que Bataille a aussi élaboré une autre notion, et sans doute il est bien temps d’y venir. Cette autre notion, il l’a moins définie qu’il ne l’a explorée, elle lui est un problème, comme elle nous est un problème : c’est celle d’indifférence. L’envers de l’altercation.
Tel serait donc le troisième mode de lecture de Bataille que je voudrais ici convoquer. Le mot d’indifférence prend plusieurs sens chez Bataille. On n’en signalera que trois ici. Il y a d’abord un sens éthique, lié à la redéfinition du « sacré » qui est un des grands axes de l’activité bataillienne. Le sacré ayant été indûment restreint à son côté pur, à son côté droit, il convient de le redéployer, de le restituer à son entièreté, à sa complétude, à la fois « sacré droit » et « sacré gauche », et de montrer qu’il y a une certaine réversibilité entre les deux, donc aussi entre le bien et le mal. Ainsi, l’indifférence a une signification éthique, c’est l’indifférence entre « bien » et « mal », la réversibilité entre les deux (être Dieu, dit Bataille, c’est assumer le pire).
Le deuxième sens est ontologique. C’est ce que Bataille, dans sa Méthode de méditation, nomme le « continuum des êtres », en 1947; idée fondamentale qui apparaît d’ailleurs dès 1931 dans L’Anus solaire. L’expérience érotique fait accéder à ce continuum qui fonde la communication. Madame Edwarda, en 1941, propose une expression singulière, qui dit la même chose, celle de « champ d’indifférence ». Indifférence signifie ici : « qui ne diffère pas ». Belle théorie, que cette fusion amoureuse ? Bataille dirait que ce n’est pas certes une théorie, mais une expérience.
On voit alors le paradoxe : Bataille est un auteur monstre, et comme tout monstre, il est la différence même, dans ce sens-là, oui, il est la singularité même. Mais c’est aussi un écrivain qui a voulu, littéralement, il l’a écrit dans la revue Acéphale, fonder une nouvelle Eglise, être le prêtre d’une nouvelle Eglise, proposer une nouvelle religion. L’Abbé C. repose sur deux personnages, qui sont des frères jumeaux, non seulement identiques par une donnée de départ, mais qui se rendent compte de cette identité profonde qu’est l’interchangeabilité des êtres. Comment est-ce que Charles se prénommait dans une première étape de la rédaction du livre ? Dans l’un des avant-textes du roman il avait d’abord pour prénom Georges. Donc Georges = Charles = son jumeau l’abbé Robert, lequel = l’abbé Georges, qui à son tour = l’abbé Georges… Bataille ? Si L’Abbé C. est le roman d’une nouvelle religion, Bataille est à la fois un homme de la différence monstrueuse, dans le scandale immédiat, et, en profondeur, un homme de la communauté de l’indifférence.
Il reste qu’en tant qu’il est romancier, la notion d’indifférence suscite pour lui, prise dans son sens ou dans ses conséquences esthétiques, des difficultés. Pourquoi ?
D’abord, si l’érotisme suppose une dépersonnalisation (« l’orgie anonyme », dit Bataille), est-ce qu’il n’entre pas en contradiction avec cette individualisation que le roman demande ? Avec cette individualisation qu’on a, comme lecteur, l’habitude invétérée d’attacher au roman. Barthes disait un jour, je cite de mémoire : « Qu’est-ce qu’un roman, sinon un nom propre avec des épithètes ? ».
Certes, le Nouveau Roman, à peu près dans les mêmes années, autour de 1950, a produit une contestation de la notion d’individu comme substrat du personnage. Et l’on sait bien pourquoi cette entreprise romanesque naît juste après la guerre : pour ce qui est des bons sentiments humains, on a vu assez largement entre 1939 et 1945 qu’ils avaient leurs limites. En un sens, la relation de séduction-affection n’a plus tellement de raison de fonctionner entre le roman et le lecteur dans ces années-là. Mais un romanesque de la dépersonnalisation ou de l’indifférence n’est pas une chose simple à construire.
Bataille recourt après la guerre à un procédé abécédaire pour désigner ses personnages : ainsi dans La Haine de la poésie en 1947, et dans un court récit qui s’intitule « La Scissiparité » (1949), titre dont évidemment on peut trouver qu’il n’est pas d’un romanesque excessif. Dans ces fictions, en vertu du procédé abécédaire, les personnages se nomment A, B, D, E, Monsignor Alpha, Madame E : façon d’inscrire, dès la désignation onomastique, un effacement de la personne. Beaucoup de lecteurs s’en sont offusqués ; par exemple Mario Vargas Llosa, dans un texte postérieur qui date des années 70, et qui a été repris dans le recueil Contre vents et marées. Bataille avait conscience de cette difficulté pour son lecteur. Dans L’Abbé C., un des narrateurs, Charles, se demande : « N’ai-je pas mis en scène rien d’autre que des créatures décharnées ? ». Des « créatures décharnées » : voilà tout de même qui est paradoxal dans un roman érotique. Et lorsque Bataille lui-même, et non plus par un personnage interposé, essaie de théoriser la chose, il le fait non pas directement, mais, c’est sa manière, à propos d’un livre de Louis Pauwels, un roman qui s’intitule Saint quelqu’un dont il rend compte dans Critique. Bataille écrit en substance : ce livre est un échec, pourquoi ? parce qu’il n’a pas réussi à « mêler la description directe et l’allégorie poétique ». Donc la bonne formule romanesque devrait mêler la description directe et l’allégorie poétique. Description directe : « La fente de ses fesses éclairait la salle » (Le Mort). Ça, c’est direct. À moins que… Est-ce symbolique ? que vient faire la lumière dans cette affaire ? Quant à l’allégorie, les fictions de Bataille proposent moins des personnes, ou des personnages, que des voix, des voix fiévreuses, angoissées, qui se répartissent sur le champ complexe de l’homogène et de l’hétérogène.
On pourrait essayer d’articuler la dépersonnalisation et le recours de Bataille à la parodie, notion qu’il thématise dès L’Anus solaire. Qu’est-ce qu’une idée ? « Une bulle », disait un jour Sartre : quelque chose qui vous tire vers le haut, mais que vous n’avez pas encore vraiment compris, et que vous craignez de faire éclater en la saisissant. La bulle, ici, serait : est-ce que la parodie chez Bataille, la parodie intertextuelle, n’est pas une manière d’amenuiser la différence ? De faire qu’un texte soit comme habité par d’autres textes au point qu’entre ces textes-là, une espèce d’interchangeabilité s’établit ? C’est peut-être le cas de ce roman auquel j’ai emprunté beaucoup d’exemples, L’Abbé C., qui nous renvoie à toute une série d’autres textes, dont La Confession du pécheur justifié – très beau roman de l’Ecossais James Hogg, que Gide avait fait publier juste après la guerre et dont Bataille rendit compte dans Critique –, mais aussi plusieurs romans de Bernanos.
Laissons cela de côté, et continuons à tirer les conséquences esthétiques de la notion d’indifférence. Bataille, en 1940, aura cette note étrange, étrange et en même temps très compréhensible si l’on se souvient qu’il est alors fort peu connu : « Je suis las d’écrire à l’intention des sourds. Pourquoi déranger leur long sommeil ? Mes livres, mes projets ? je ne veux plus avoir d’autre passion que ma vie libre, que ma danse âpre, spasmodique, indifférente à tout travail. Mon indifférence est mon Empire ». Bataille, à un moment de sa réflexion, en vient à se demander s’il ne doit pas demeurer indifférent vis-à-vis de son lecteur. C’est là un problème qu’une œuvre va lui renvoyer en miroir : celle de Jean Genet . En 1952 Bataille écrit sur Genet et plus précisément sur le Saint Genet de Sartre. Il note ceci : « Genet qui écrit n’a ni le pouvoir ni l’intention de communiquer avec son lecteur » (La Littérature et le Mal). Voilà une proposition qui a fait du bruit à propos de Genet : ce dernier se moquerait de son lecteur, il lui serait indifférent, un peu comme Sade, d’ailleurs. (Sade ne tient pas compte de son lecteur aux yeux de Bataille, ce qui a troublé Blanchot lui aussi, selon son article des Temps modernes en octobre 1947 : en dernier ressort pour Sade seul importerait le libertin, qu’il nomme aussi l’Unique, et qui pratique la négation du partenaire dans le sexe, comme Sade la négation des lecteurs dans la communication littéraire). Or Bataille condamne Genet, qui se soustrait à l’impératif ou en tout cas à la nécessité de la communication littéraire, en se posant lui, lui comme auteur, Genet ; alors qu’écrire, c’est, en droit, accéder à ce royaume du « sans nom » où l’on s’efface comme auteur et où l’on demande que les lecteurs lisent pour se supprimer. Pour Bataille, l’auteur doit supprimer son être isolé, le lecteur devrait supprimer son être isolé : deux manières de s’effacer.
Il y aurait donc à ce point une mauvaise indifférence (celle de Genet à son lecteur), et une bonne indifférence (celle de Bataille). La mauvaise indifférence est le fait de qui se pose pour lui-même en se moquant de son lecteur, et la bonne indifférence le fait de qui se supprime lui-même, supprime son individualité opaque, demande que le lecteur en fasse autant, si bien que, dans une espèce d’indifférence heureuse, se conjoignent, cessant de différer les uns des autres, auteur et lecteur.
On voit malgré tout une objection ; on pourrait demander à Bataille : « Oui, mais si votre lecteur est déjà vous-même, ou devient vous-même, ou si vous ne vous adressez qu’à ceux qui ont compris qu’ils sont vous-même ou doivent être vous-même, eh bien quel besoin alors de le séduire, de les séduire ? Quel besoin de le séduire, ce lecteur, puisqu’il est déjà vous-même ? ». Le thème de l’identité des êtres pose problème : du côté du lecteur, en tant qu’il entre peut-être en contradiction avec la question de la séduction, c’est-à-dire non pas comme veut Jean Baudrillard, le « clignotement d’une présence » (De la séduction), mais peut-être le clignotement d’une différence. Et il pose aussi problème en tant qu’il entre, du côté du lecteur, en contradiction avec le jeu de l’identification, essentiel au roman. Quel besoin y a-t-il de s’identifier si l’on est déjà identique ? Ce serait une difficulté que Bataille peut-être rencontre, et qui, on en a bien l’impression, l’a troublé.
Embarras dont on ne peut se tirer qu’en convoquant un texte postérieur de Bataille – et c’est la fin de mon propos. Dans un livre qu’il consacre en 1955 à Manet, Bataille cite le peintre qui décide un jour de composer ce tableau scandaleux qui sera l’Olympia ; Manet aurait eu ce mot : « On dira ce qu’on voudra ». Bataille commente : « Voilà l’indifférence de la beauté, l’indifférence suprême, celle qui sans effort est cinglante ». On le note tout de suite : cinglante… Donc retour quand même à la problématique de l’intensité ? « Un livre n’est beau qu’habilement paré de l’indifférence des ruines » (L’Abbé C.) : habileté, intensité… mais indifférence. Pas moyen de s’en sortir : le labyrinthe-Bataille.
Tout se joue chez Bataille entre désir d’infamie et désir d’indifférence. Mais tout écarte l’infime. Bataille écrit infâme et non pas infime. Oui, Bataille, l’auteur du Petit : tout sauf infime.

Jean-François LOUETTE

* Ce texte, publié avec l’autorisation des Éditions Gallimard, constitue une première esquisse de l’Introduction aux Romans et récits de Georges Bataille, à paraître dans la collection de la Bibliothèque de la Pléiade en novembre 2004.
On a pris la liberté de garder à cet exposé quelque chose de son tour oral, et du coup d’alléger au maximum les références.

2 « Georges Bataille et la question de la poésie », sous la direction de Jean Burgos, soutenue à l’Université de Grenoble III le 20 mai 2003. Voir aussi, du même auteur, « Georges Bataille, la poésie à l’extrémité fuyante de soi-même », Les Temps modernes, n° 626, décembre 2003-janvier-février 2004.

3 Voir la thèse de François Bizet, « Une communication sans échange. Georges Bataille critique de Jean Genet », sous la direction de Marc Dambre, soutenue à l’Université de Paris III, le 8 novembre 2003.

 
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